Vous me trouvez surtout indigne d'être la mère de vos petits-enfants. Je me soumets en gémissant à votre opinion, fondée sans doute sur celle du public. Si vous ne consultiez que votre propre jugement, si vous daigniez me voir, me connaître, votre arrêt serait peut-être moins sévère; vous verriez avec quelle docilité je serais capable de leur répéter vos leçons, des leçons que je n'ai pas suivies, mais qu'on ne m'avait pas données; et, supposé qu'en passant par ma bouche elles perdissent de leur force, vous verriez du moins que ma conduite constante offrirait l'exemple de l'honnêteté. Tout avilie que je vous parais, croyez, Monsieur, qu'aucune femme de quelque rang, de quelqu'état qu'elle puisse être, n'a été plus à l'abri que moi de rien voir ou entendre de licencieux. Ah! Monsieur, vous serait-il difficile de vous former une idée un peu avantageuse de celle qui a su s'attacher à votre fils d'un amour si tendre? Je finis en vous jurant de ne consentir jamais à rien que vous condamniez, quand même votre fils pourrait en avoir la pensée; mais il ne peut l'avoir, il n'oubliera pas un instant le respect qu'il vous doit. Daignez permettre, Monsieur, que je partage au moins ce sentiment avec lui, et n'en rejetez pas de ma part l'humble et sincère assurance."
En attendant la réponse de mon père, toutes nos conversations roulèrent sur les parents de Caliste, son éducation, ses voyages, son histoire en un mot. Je lui fis des questions que je ne lui avais jamais faites. J'avais écarté des souvenirs qui pouvaient lui être fâcheux; elle m'ôta mes craintes et mes ménagements. Je voulus tout approfondir, et, comme si cela eût dû favoriser notre dessein, je me plaisais à voir combien elle gagnait à être plus parfaitement connue. Hélas! ce n'était pas moi qu'il fallait persuader. Elle me dit que, par un effet de l'extrême délicatesse de son amant, personne, ni homme ni femme, dans aucun pays, ne pouvait affirmer qu'elle eût été sa maîtresse. Elle me dit n'avoir pas essuyé de sa part un seul refus, un seul instant d'humeur ou de mécontentement, ou même de négligence. Quelle femme que celle qu'un homme, son amant, son bienfaiteur, son maître pour ainsi dire, peut traiter pendant huit ans comme une divinité! Je lui demandai un jour si jamais elle n'avait eu la pensée de le quitter. — Oui, dit-elle, je l'ai eue une fois, mais je fus si frappée de l'ingratitude d'un pareil dessein, que je ne voulus pas y voir de la sagesse: je me crus la dupe d'un fantôme qui s'appelait la vertu, et qui était le vice, et je le repoussai avec horreur.
Pendant trois jours que tarda la lettre de mon père, j'eus la permission de laisser là mes livres et le public. Je venais chez elle le matin; le chagrin nous avait rendus plus familiers sans nous rendre moins sages. Le quatrième jour, Caliste reçut cette réponse. Au lieu de la transcrire ou de la traduire, Madame, je vous l'envoie, vous la traduirez, si vous voulez que votre parent la lise un jour: je n'aurais pas la force de la traduire.
Madame,
"Je suis fâché d'être forcé de dire des choses désagréables à une personne de votre sexe, et j'ajouterai de votre mérite; car, sans prendre des informations sur votre compte, ce qui serait inutile, ne pouvant être déterminé par les choses que j'apprendrais, j'ai entendu dire beaucoup de bien de vous. Encore une fois, je suis fâché d'être obligé de vous dire des choses désagréables; mais laisser votre lettre sans réponse serait encore plus désobligeant que la réfuter. C'est donc ce dernier parti que je me vois forcé de prendre. D'abord, Madame, je pourrais vous dire que je n'ai d'autre preuve de votre attachement pour mon fils que ce que vous en dites vous-même, et une liaison qui ne prouve pas toujours un bien grand attachement; mais, en le supposant aussi grand que vous le dites, et j'avoue que je suis porté à vous en croire, pourquoi ne penserais-je pas qu'une autre femme pourrait aimer mon fils autant que vous l'aimez, et, supposé même qu'une autre femme qu'il épouserait ne l'aimât pas avec la même tendresse ni avec un si grand dévouement, est-il bien sûr que ce degré d'attachement fût un grand bien pour lui, et trouvez-vous apparent qu'il ait jamais besoin de fort grands sacrifices de la part d'une femme? Mais je suppose que ce soit un grand bien: est-ce tout que cet attachement? Vous me parlez des chagrins qu'on voit dans la plupart des ménages; mais serait-ce une bien bonne manière de raisonner que de se résoudre à souffrir des inconvénients certains, parce qu'ailleurs il y en a de vraisemblables? de passer par-dessus des inconvénients qu'on voit distinctement, pour en éviter d'autres qu'on ne peut encore prévoir, et de prendre un parti décidément mauvais, parce qu'il y en aurait peut-être de pires? Vous me demandez s'il me serait difficile de prendre bonne opinion de celle qui aime mon fils; vous pouviez ajouter: et qui en est aimée. Non, sans doute, et j'ai si bonne opinion de vous, que je crois qu'en effet vous donneriez un bon exemple à vos enfants, et que, loin de contredire les leçons qu'on pourrait leur donner, vous leur donneriez les mêmes leçons, et peut-être avec plus de zèle et de soins qu'une autre. Mais pensez-vous que dans mille occasions je ne croirais pas que vous souffrez de ce qu'on dirait ou ne dirait pas à vos enfants et touchant vos enfants, et sur mille autres sujets? Et ne pensez-vous pas aussi que plus vous m'intéresseriez par votre bonté, votre honnêteté et vos qualités aimables, plus je souffrirais de voir, d'imaginer que vous souffrez, et que vous n'êtes pas aussi heureuse, aussi considérée que vous mériteriez à beaucoup d'égards de l'être? En vérité, Madame, je me saurais mauvais gré à moi-même de n'avoir pas pour vous toute la considération et la tendresse imaginables, et pourtant il me serait impossible de les avoir, si ce n'est peut-être pour quelques moments, quand je ne me souviendrais pas que cette femme belle, aimable et bonne est ma belle-fille; mais, aussitôt que je vous entendrais nommer comme j'entendais nommer ma femme et ma mère, pardonnez ma sincérité, Madame, mon coeur se tournerait contre vous, et je vous haïrais peut-être d'avoir été si aimable que mon fils n'eût voulu aimer et épouser que vous; et, si dans ce moment je croyais voir quelqu'un parler de mon fils ou de ses enfants, je supposerais qu'on dit: C'est le mari d'une telle, ce sont les enfants d'une telle. En vérité, Madame, cela serait insupportable, car, à présent que cela n'a rien de réel, l'idée m'en est insupportable. Ne croyez pourtant pas que j'aie aucun mépris pour votre personne; il serait très injuste d'en avoir, et je suis disposé à un sentiment tout contraire. Je vous ai obligation, et c'est sans rougir de vous avoir obligation, de la promesse que vous me faites à la fin de votre lettre. Sans bien savoir pourquoi, j'y ai une foi entière. Pour vous payer de votre honnêteté et du respect que vous avez pour le sentiment qui lie un fils à son père, je vous promets, ainsi qu'à mon fils, de ne rien tenter pour vous séparer, et de ne lui jamais reparler le premier d'aucun mariage, quand on me proposerait une princesse pour belle-fille, mais à condition qu'il ne me reparle jamais non plus que vous du mariage en question. Si je me laissais fléchir, je sens que j'en aurais le regret le plus amer, et si je résistais à de vives sollicitations, comme je ferais sûrement, outre le déplaisir d'affliger un fils que j'aime tendrement et qui le mérite, je me préparerais peut-être des regrets pour l'avenir; car un père tendre se reproche quelquefois contre toute raison de n'avoir pas cédé aux instances les plus déraisonnables de son enfant. Croyez, Madame, que ce n'est déjà pas sans douleur que je vous afflige aujourd'hui l'un et l'autre."
Je trouvai Caliste assise à terre, la tête appuyée contre le marbre de sa cheminée. — C'est la vingtième place que j'ai depuis une heure, me dit-elle; je m'en tiens à celle-ci parce que ma tête brûle. Elle me montra du doigt la lettre de mon père qui était ouverte sur le canapé. Je m'assis, et pendant que je lisais, s'étant un peu tournée, elle appuya sa tête contre mes genoux. Absorbé dans mes pensées, regrettant le passé, déplorant l'avenir, et ne sachant comment disposer du présent, je ne la voyais et ne la sentais presque pas. A la fin je la soulevai et je la fis asseoir. Nos larmes se confondirent. — Soyons au moins l'un à l'autre autant que nous y pouvons être, lui dis-je fort bas, et comme si j'avais craint qu'elle ne m'entendît. Je pus douter qu'elle m'eût entendu; je pus croire qu'elle consentait, elle ne me répondit point, et ses yeux étaient fermés. — Changeons, ma Caliste, lui dis-je, ce moment si triste en un moment de bonheur. — Ah! dit-elle en rouvrant les yeux et jetant sur moi des regards de douleur et d'effroi, il faut donc redevenir ce que j'étais. — Non, lui dis-je après quelques moments de silence, il ne faut rien, j'avais cru que vous m'aimiez. — Et je ne vous aime donc pas, dit-elle en passant à son tour ses bras autour de moi, je ne vous aime donc pas! Peignez-vous, s'il se peut, Madame, ce qui se passait dans mon coeur. A la fin je me mis à ses pieds, j'embrassai ses genoux; je lui demandai pardon de mon impétuosité. — Je sais que vous m'aimez, lui dis-je, je vous respecte, je vous adore, vous ne serez pour moi que ce que vous voudrez. — Ah! dit-elle, il faut, je le vois bien, redevenir ce qu'il me serait affreux d'être, ou vous perdre, ce qui serait mille fois plus affreux. — Non, dis-je, vous vous trompez, vous m'offensez: vous ne me perdrez point, je vous aimerai toujours. — Vous m'aimerez peut-être, reprit-elle, mais je ne vous en perdrai pas moins. Et quel droit aurais-je de vous conserver! Je vous perdrai, j'en suis sûre. Et ses larmes étaient prêtes à la suffoquer; mais, de peur que je n'appelasse du secours, de peur de n'être plus seule avec moi, elle me promit de faire tous ses efforts pour se calmer, et à la fin elle réussit. Depuis ce moment, Caliste ne fut plus la même; inquiète quand elle ne me voyait pas, frémissant quand je la quittais, comme si elle eût craint de ne me jamais revoir; transportée de joie en me revoyant; craignant toujours de me déplaire, et pleurant de plaisir quand quelque chose de sa part m'avait plu, elle fut quelquefois bien plus aimable, plus attendrissante, plus ravissante qu'elle n'avait encore été; mais elle perdit cette sérénité, cette égalité, cet à-propos dans toutes ses actions qui auparavant ne la quittait pas, et qui l'avait si fort distinguée. Elle cherchait bien à faire les mêmes choses, et c'étaient bien en effet les mêmes choses qu'elle faisait; mais, faites tantôt avec distraction, tantôt avec passion, tantôt avec ennui, toujours beaucoup mieux ou moins bien qu'auparavant, elles ne produisaient plus le même effet sur elle ni sur les autres. Ah ciel! combien je la voyais tourmentée et combattue! Emue de mes moindres caresses qu'elle cherchait plutôt qu'elle ne les évitait, et toujours en garde contre son émotion, m'attirant par une sorte de politique, et, de peur que je ne lui échappasse tout à fait, se reprochant de m'avoir attiré, et me repoussant doucement, fâchée le moment d'après de m'avoir repoussé; l'effroi et la tendresse, la passion et la retenue se succédaient dans ses mouvements et dans ses regards avec tant de rapidité, qu'on croyait les y voir ensemble. Et moi, tour à tour embrasé et glacé, irrité, charmé, attendri, le dépit, l'admiration, la pitié m'émouvant tour à tour, me laissaient dans un trouble inconcevable. — Finissons, lui dis-je un jour, transporté à la fois d'amour et de colère, en fermant sa porte à la clef, et l'emportant de devant son clavecin. — Vous ne me ferez pas violence, me dit-elle doucement, car vous êtes le maître. Cette voix, ce discours m'ôtèrent tout mon emportement, et je ne pus plus que l'asseoir doucement sur mes genoux, appuyer sa tête contre mon épaule, et mouiller de larmes ses belles mains en lui demandant mille fois pardon; et elle me remercia autant de fois d'une manière qui me prouva combien elle avait réellement eu peur; et pourtant elle m'aimait passionnément et souffrait autant que moi, et pourtant elle aurait voulu être ma maîtresse. Un jour je lui dis: Vous ne pouvez vous résoudre à vous donner, et vous voudriez vous être donnée. — Cela est vrai, dit-elle. Et cet aveu ne me fit rien obtenir ni même rien entreprendre. Ne croyez pourtant pas, Madame, que tous nos moments fussent cruels, et que notre situation n'eût encore des charmes; elle en avait qu'elle tirait de sa bizarrerie même et de nos privations. Les plus petites marques d'amour conservèrent leur prix. Jamais nous ne nous rendîmes qu'avec transport le plus léger service. En demander un était le moyen d'expier une offense, de faire oublier une querelle; nous y avions toujours recours, et ce ne fut jamais inutilement. Ses caresses, à la vérité, me faisaient plus de peur que de plaisir, mais la familiarité qu'il y avait entre nous était délicieuse pour l'un et pour l'autre. Traité quelquefois comme un frère, ou plutôt comme une soeur, cette faveur m'était précieuse et chère.
Caliste devint sujette, et cela ne vous surprendra pas, à des insomnies cruelles. Je m'opposai à ce qu'elle prît des remèdes qui eussent pu déranger entièrement sa santé, et je voulus que tour à tour sa femme de chambre et moi nous lui procurassions le sommeil en lui faisant quelque lecture. Quand nous la voyions endormie, moi, tout aussi scrupuleusement que Fanny, je me retirais le plus doucement possible, et le lendemain, pour récompense, j'avais la permission de me coucher à ses pieds, ayant pour chevet ses genoux, et de m'y endormir quand je le pouvais. Une nuit je m'endormis en lisant à côté de son lit, et Fanny, apportant comme à l'ordinaire le déjeûner de sa maîtresse à la pointe du jour, — on abrégeait les nuits le plus qu'on le pouvait, — s'avança doucement et ne me réveilla pas tout de suite. Le jour devenu plus grand, j'ouvre enfin les yeux, et je les vois me sourire. — Vous voyez, dis-je à Fanny, tout est bien resté comme vous l'avez laissé, la table, la lampe, le livre tombé de ma main sur mes genoux. — Oui, c'est bien, me dit-elle, et, me voyant embarrassé de sortir de la maison: Allez seulement, Monsieur, et, quand même les voisins vous verraient, ne vous mettez pas en peine. Ils savent que madame est malade, nous leur avons tant dit que vous viviez comme frère et soeur, qu'à présent nous aurions beau leur dire le contraire, ils ne nous croiraient pas. — Et ne se moquent-ils pas de moi? lui dis-je. — Oh! non, Monsieur, ils s'étonnent, et voilà tout. Vous êtes aimés et respectés l'un et l'autre. — Ils s'étonnent, Fanny, repris-je; ils ont vraiment raison! Et quand nous les étonnerions moins, cesseraient-ils pour cela de nous aimer? — Ah! Monsieur, cela deviendrait tout différent. — Je ne puis le croire, Fanny, lui dis-je, mais en tout cas, s'ils l'ignoraient… — Ces choses-là, Monsieur, me dit-elle naïvement, pour être bien cachées… ne doivent pas être. — Mais. — Il n'y a point de mais, Monsieur; vous ne pourriez vous cacher si bien de James et de moi que nous ne vous devinassions. James ne dirait rien, mais il ne servirait plus madame comme il la sert, comme la première duchesse du royaume, ce prouve toujours qu'on respecte sa maîtresse, et moi, je ne dirais rien, mais je ne pourrais rester avec madame, car je penserais: si on le sait un jour, cela me sera reproché tout le reste de ma vie; alors les autres domestiques, qui m'ont toujours entendue louer madame, soupçonneraient quelque chose, et les voisins, qui savent combien madame est bonne et aimable, soupçonneraient aussi, et puis il viendrait une autre femme de chambre qui n'aimerait pas madame autant que je l'aime, et bientôt on parlerait. Il y a tant de langues qui ne demandent qu'à parler! Qu'elles louent ou blâment, c'est tout un, pourvu qu'elles parlent. Il me semble que je les entends. Vous voyez, diraient-ils. Et puis fiez-vous aux apparences. C'était une si belle réforme! Elle donnait aux pauvres, elle allait à l'église. Ce qu'on admire à présent serait peut-être alors traité d'hypocrisie; mais, Monsieur, on vous pardonnerait encore moins qu'à madame; car, voyant combien elle vous aime, on trouve que vous devriez l'épouser, et l'on dirait toujours: Que ne l'épousait-il! — Ah! Fanny, Fanny, s'écria douloureusement Caliste, vous ne dites que trop bien. Qu'ai-je fait? dit-elle en français. Pourquoi lui ai-je laissé vous prouver que je ne puis plus changer de conduite, quand même je le voudrais! Je voulus répondre, mais elle me conjura de sortir.
Un marchand du voisinage, plus matineux que les autres, ouvrait déjà sa boutique. Je passai devant lui tout exprès pour n'avoir pas l'air de me sauver. — Comment se porte madame? me dit-il. — Elle ne dort toujours presque point, lui répondis-je. Nous lisons tous les soirs, Fanny et moi, pendant une heure ou deux avant de pouvoir l'endormir, et elle se réveille avec l'aurore. Cette nuit j'ai lu si longtemps que je me suis endormi moi-même. — Et avez-vous déjeûné, Monsieur? me dit-il. — Non, lui répondis-je. Je comptais me jeter sur mon lit pour essayer d'y dormir une heure ou deux. — Ce serait presque dommage, Monsieur, me dit-il. Il fait si beau temps, et vous n'avez point l'air fatigué ni assoupi. Venez plutôt déjeûner avec moi dans mon jardin. J'acceptai la proposition, me flattant que cet homme-là serait le dernier de tous les voisins à médire de Caliste, et il me parla d'elle, de tout le bien qu'elle faisait et qu'elle me laissait ignorer, avec tant de plaisir et d'admiration, que je fus bien payé de ma complaisance. Ce jour-là même, Caliste reçut une lettre de l'oncle de son amant, qui la priait de venir incessamment à Londres. Je résolus de passer chez mon père le temps de son absence, et nous partîmes en même temps. — Vous reverrai-je? me dit-elle. Est-il sûr que je vous revoie? — Oui, lui dis-je, et tout aussitôt que vous le souhaiterez, à moins que je ne sois mort. Nous nous promîmes de nous écrire au moins deux fois par semaine, et jamais promesse ne fut mieux tenue. L'un ne pensant et ne voyant rien qu'il n'eût voulu le dire ou le montrer à l'autre, nous avions de la peine à ne pas nous écrire encore plus souvent.
Mon père m'aurait peut-être mal reçu, s'il n'eût été très satisfait de la manière dont j'avais employé mon temps. Il en était instruit par d'autres que par moi, et heureusement il se trouva chez lui des gens capables, selon lui, de me juger, et dont je gagnai le suffrage. On trouva que j'avais acquis des connaissances et de la facilité à m'exprimer, et on me prédit des succès qui flattèrent d'avance ce père tendre et disposé pour moi à une partialité favorable. Je fis connaissance avec la maison paternelle, que je n'avais revue qu'un moment depuis mon départ pour l'Amérique, et dans un temps où je ne faisais attention à rien. Je fis connaissance avec les amis et les voisins de mon père. Je chassai et je courus avec eux, et j'eus le bonheur de ne leur être pas désagréable. — Je vous ai vu à votre retour d'Amérique, me dit un des plus anciens amis de notre famille; si votre père doit à une femme le plaisir de vous revoir tel que vous êtes à présent, il devrait bien par reconnaissance vous la laisser épouser. Les femmes que j'eus occasion de voir me firent un accueil flatteur. Combien il était plus aisé de réussir auprès de quelques unes de celles que mon père honorait le plus, qu'auprès de cette fille si dédaignée! Je l'avouerai, mon âme avait un si grand besoin de repos que, dans certains moments, toute manière de m'en procurer m'eût paru bonne, et Caliste s'était montrée si peu disposée à la jalousie, que l'idée que je pourrais la chagriner ne me serait peut-être pas venue. Je ne sentais pas que toute distraction est une infidélité; et, ne voyant rien qui lui fût comparable, il ne me vint jamais dans l'esprit que je pusse lui devenir véritablement infidèle; mais je dirai aussi que toutes les autres manières de me distraire me paraissaient préférables à celles que m'offraient les femmes. Il me tardait quelquefois de faire de mes facultés un plus noble et plus utile usage que je n'avais fait jusqu'alors. Je ne sentais pas encore que le projet du bien public n'est qu'une noble chimère; que la fortune, les circonstances, des événements que personne ne prévoit et n'amène, changent les nations sans les améliorer ni les empirer, et que les intentions du citoyen le plus vertueux n'ont presque jamais influé sur le bien-être de sa patrie; je ne voyais pas que l'esclave de l'ambition est encore plus puéril et plus malheureux que l'esclave d'une femme. Mon père exigea que je me présentasse pour une place dans le parlement à la première élection, et, charmé de pouvoir une fois lui complaire, j'y consentis avec joie. Caliste m'écrivait:
"Si je suis pour quelque chose dans vos projets, comme j'ose encore m'en flatter, vous n'en pouvez pas moins entrer dans un arrangement qui vous obligerait à vivre à Londres. Un oncle de mon père, qui a voulu me voir, vient de me dire que je lui avais donné plus de plaisir en huit jours que tous ses collatéraux et leurs enfants en vingt ans, et qu'il me laisserait sa maison et son bien; que je saurais réparer et embellir l'une et faire un bon usage de l'autre, au lieu que le reste de sa parenté ne ferait que démolir et dissiper platement, ou épargner vilainement. Je vous rapporte tout cela pour que vous ne me blâmiez pas de ne m'être point opposée à sa bonne volonté; j'ai d'ailleurs autant de droit que personne à cet héritage, et ceux qu'il pourrait regarder ne sont pas dans le besoin. Mon parent est riche et fort vieux; sa maison est très bien située près de Whitehall. Je vous avoue que l'idée de vous y recevoir ou de vous la prêter m'a fait grand plaisir. S'il vous venait quelque fantaisie dispendieuse, si vous aviez envie d'un très beau cheval ou de quelque tableau, je vous prie de la satisfaire, car le testament est fait, et le testateur si opiniâtre qu'il n'en reviendra sûrement pas: de sorte que je me compte pour riche dès à présent, et je voudrais bien devenir votre créancière."