Dans une autre lettre elle me disait:

"Tandis que je m'ennuie loin de vous, que tout ce que je fais me paraît inutile et insipide, à moins que je ne puisse le rapporter à vous d'une manière ou d'une autre, je vois que vous vous reposez loin de moi. D'un côté, impatience et ennui; de l'autre, satisfaction et repos, quelle différence! Je ne me plains pas, cependant. Si je m'affligeais, je n'oserais le dire. Supposé que je visse une femme entre vous et moi, je m'affligerais bien plus, et cependant je ne devrais et n'oserais jamais le dire."

Dans une autre lettre encore elle disait:

"Je crois avoir vu votre père. Frappée de ses traits, qui me rappelaient les vôtres, je suis restée immobile à le considérer. C'est sûrement lui, et il m'a aussi regardée."

En effet, mon père, comme il me l'a dit depuis, l'avait vue par hasard dans une course qu'il avait faite à Londres. Je ne sais où il la rencontra, mais il demanda qui était cette belle femme. — Quoi! lui dit quelqu'un, vous ne connaissez pas la Caliste de lord L. et de votre fils! — Sans ce premier nom, me dit-il,… et il s'arrêta. Malheureux, pourquoi le prononçâtes-vous?

Je commençais à être en peine de la manière dont je pourrais retourner à Bath. Ma santé n'était plus une raison ni un prétexte, et, quoique je n'eusse rien à faire ailleurs, il devenait bizarre d'y commencer un nouveau séjour. Caliste le sentit elle-même, et, dans la lettre par laquelle elle m'annonça son départ de Londres, elle me témoigna son inquiétude là-dessus. Dans cette même lettre, elle me parlait de quelques nouvelles connaissances qu'elle avait faites chez l'oncle de milord L. et qui toutes parlaient d'aller à Bath. — Il serait affreux, ajouta-t-elle, d'y voir tout le monde, excepté la seule personne du monde que je souhaite de voir. Heureusement (alors du moins je croyais pouvoir dire que c'était heureusement), mon père, curieux peut-être dans le fond de l'âme de connaître celle qu'il rejetait, d'entendre parler d'elle avec certitude et avec quelque détail, peut-être aussi pour continuer à vivre avec moi sans qu'il m'en coûtât aucun sacrifice, peut-être aussi pour rendre mon séjour à Bath moins étrange, car tant de motifs peuvent se réunir dans une seule intention, mon père, dis-je, annonça qu'il passerait quelques mois à Bath. J'eus peine à lui cacher mon extrême joie. Ah ciel! disais-je en moi-même, si je pouvais tout réunir, mon père, mes devoirs, Caliste, son bonheur et le mien! Mais à peine le projet de mon père fut-il connu, qu'une femme, veuve depuis dix-huit mois d'un de nos parents, lui écrivit que, désirant d'aller à Bath avec son fils, enfant de neuf à dix ans, elle le priait de prendre une maison où ils pussent demeurer ensemble. Les idées de mon père me parurent dérangées par cette proposition, sans que je pusse démêler si elle lui était agréable ou désagréable. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait que l'accepter, et je fus envoyé à Bath pour arranger un logement pour mon père, pour cette cousine que je ne connaissais pas, pour son fils et pour moi. Caliste y était déjà revenue. Charmée de faire quelque chose avec moi, elle dirigea et partagea mes soins avec un zèle digne d'un autre objet, et, quand mon père et lady Betty B. arrivèrent, ils admirèrent dans tout ce qu'ils voyaient autour d'eux une élégance, un goût qu'ils n'avaient vu, disaient-ils, nulle part, et me témoignèrent une reconnaissance qui ne m'était pas due. Caliste, dans cette occasion, avait travaillé contre elle; car certainement lady Betty, dès ce premier moment, me supposa des vues que sa fortune, sa figure et son âge auraient rendues fort naturelles. Elle s'était mariée très jeune, et n'avait pas dix-sept ans lors de la naissance de sir Harry B. son fils. Je ne lui reproche donc point les idées qu'elle se forma, ni la conduite qui en fut la conséquence. Ce qui m'étonne, c'est l'impression que me fit sa bonne volonté. Je n'en fus pas bien flatté, mais j'en fus moins sensible à l'attachement de Caliste. Elle m'en devint moins précieuse. Je crus que toutes les femmes aimaient, et que le hasard, plus qu'aucune autre chose, déterminait l'objet d'une passion à laquelle toutes étaient disposées d'avance. Caliste ne tarda pas à voir que j'étais changé… Changé! non, je ne l'étais pas. Ce mot dit trop, et rien de ce que je viens d'exprimer n'était distinctement dans ma pensée ni dans mon coeur. Pourquoi, êtres mobiles et inconséquents que nous sommes, essayons-nous de rendre compte de nous-mêmes? Je ne m'aperçus point alors que j'eusse changé, et aujourd'hui, pour expliquer mes distractions, ma sécurité, ma molle et faible conduite, j'assigne une cause à un changement que je ne sentais pas.

Le fils de lady Betty, ce petit garçon d'environ dix ans, était un enfant charmant, et il ressemblait à mon frère. Il me le rappelait si vivement quelquefois, et les jeux de notre enfance, que mes yeux se remplissaient de larmes en le regardant. Il devint mon élève, mon camarade; je ne me promenais plus sans lui, et je le menais presque tous les jours chez Caliste.

Un jour que j'y étais allé seul, je trouvai chez elle un gentilhomme campagnard de très bonne mine qui la regardait dessiner. Je cachai ma surprise et mon déplaisir. Je voulus rester après lui, mais cela fut impossible: il lui demanda à souper. A onze heures, je prétendis que rien ne l'incommodait tant que de se coucher tard, et j'obligeai mon rival, oui, c'était mon rival, à se retirer aussi bien que moi. Pour la première fois les heures m'avaient paru bien longues chez Caliste. Le nom de cet homme ne m'était pas inconnu: c'était un nom que personne de ceux qui l'avaient porté n'avait rendu brillant; mais sa famille était ancienne et considérée depuis longtemps dans une province du nord de l'Angleterre. Connaissant l'oncle de lord L**, et ayant vu Caliste avec lui à l'opéra, il avait souhaité de lui être présenté, et avait demandé la permission de lui rendre visite. Il fut chez elle deux ou trois fois, et crut voir en réalité les muses et les grâces qu'il n'avait vues que dans ses livres classiques. Après sa troisième visite, il vint demander au général des informations sur Caliste, sa fortune et sa famille. On lui répondit avec toute la vérité possible. — Vous êtes un honnête homme, Monsieur, dit alors l'admirateur de Caliste: me conseillez-vous de l'épouser? — Sans doute, lui fut-il répondu, si vous pouvez l'obtenir. Je donnerais le même conseil à mon fils, au fils de mon meilleur ami. Il y a un imbécile qui l'aime depuis longtemps, et qui n'ose l'épouser, parce que son père, qui n'ose la voir de peur de se laisser gagner, ne veut pas y consentir. Ils s'en repentiront toute leur vie; mais dépêchez-vous, car ils pourraient changer.

Voilà l'homme que j'avais trouvé chez Caliste. Le lendemain je fus chez elle de très bonne heure; je lui exprimai mon déplaisir et mon impatience de la veille. — Quoi! dit-elle, cela vous fait quelque peine? Autrefois je voyais bien que vous ne pouviez souffrir de trouver qui que ce soit avec moi, pas même un artisan ni une femme; mais depuis quelque temps vous ne cessez de mener avec vous le petit chevalier, j'ai cru que c'était exprès pour que nous ne fussions pas seuls ensemble. — Mais, dis-je, c'est un enfant. — Il voit et entend comme un autre, dit-elle. — Et si je ne l'amène plus, repris-je, cesserez-vous de recevoir l'homme qui m'importuna hier? — Vous pouvez l'amener toujours, dit-elle, mais moi je ne puis renvoyer l'autre, tant que personne n'aura sur moi des droits plus grands que n'en a mon bienfaiteur, qui m'a fait faire connaissance avec lui, et m'a priée de le bien recevoir. — Il est amoureux de vous, lui dis-je après m'être promené quelque temps à grands pas dans la chambre, il n'a point de père, il pourra…. Je ne pus achever. Caliste ne me répondit rien; on annonça l'homme qui me tourmentait, et je sortis. Peu après je revins. Je résolus de m'accoutumer à lui plutôt que de me laisser bannir de chez moi, car c'était chez moi. J'y venais encore plus souvent qu'à l'ordinaire, et j'y restais moins longtemps. Quelquefois elle était seule, et c'était une bonne fortune dont tout mon être était réjoui. Je n'amenais plus le petit garçon, qui au bout de quelques jours s'en plaignit amèrement. Un jour, en présence de lady Betty, il adressa ses plaintes à mon père, et le supplia de le mener chez mistriss Calista, puisque je ne l'y menais plus. Ce nom, la manière de le dire, firent sourire mon père avec un mélange de bienveillance et d'embarras. — Je n'y vais pas moi-même, dit-il à sir Harry. — Est-ce que votre fils ne veut pas vous y mener? reprit l'enfant. Ah! si vous y aviez été quelquefois, vous y retourneriez tous les jours comme lui. Voyant mon père ému et attendri, je fus sur le point de me jeter à ses pieds; mais la présence de lady Betty ou ma mauvaise étoile, ou plutôt ma maudite faiblesse, me retint. Oh! Caliste, combien vous auriez été plus courageuse que moi! Vous auriez profité de cette occasion précieuse; vous auriez tenté et réussi, et nous aurions passé ensemble une vie que nous n'avons pu apprendre à passer l'un sans l'autre. Pendant qu'incertain, irrésolu, je laissais échapper ce moment unique, on vint de la part de Caliste, à qui j'avais dit les plaintes de sir Harry, demander à milady que son fils pût dîner chez elle. Le petit garçon n'attendit pas la réponse, il courut se jeter au cou de James et le pria de l'emmener. Le soir, le lendemain, les jours suivants, il parla tant de ma maîtresse, qu'il impatienta lady Betty et commença tout de bon à intéresser mon père. Qui sait ce que n'aurait pas pu produire cette espèce d'intercession? Mais mon père fut obligé d'aller passer quelques jours chez lui pour des affaires pressantes, et ce mouvement de bonne volonté une fois interrompu ne put plus être redonné.

Sir Harry s'établit si bien chez Caliste, que je ne la trouvais plus seule avec son nouvel amant. Il fut, je pense, aussi importuné de l'enfant que je pouvais l'être de lui. Caliste, dans cette occasion, déploya un art et des ressources de génie, d'esprit et de bonté que j'étais bien éloigné de lui connaître. L'habitant de Norfolk, ne pouvant l'entretenir, voulait au moins qu'elle le charmât, comme à Londres, par sa voix et son clavecin, et demandait des ariettes françaises, italiennes, des morceaux d'opéra; mais Caliste, trouvant que tout cela serait vieux pour moi et ennuyeux pour le petit garçon, et que je me soucierais peu d'ailleurs d'aider à l'effet en l'accompagnant comme à mon ordinaire, se mit à imaginer des romances dont elle faisait la musique, dont elle m'aidait à faire les paroles, qu'elle faisait chanter par l'enfant et juger par mon rival. Elle chanta et joua et parodia la charmante romance Have you seen my Hanna, de manière à m'arracher vingt fois des larmes. Elle voulut aussi que nous apprissions à dessiner à sir Harry, et, pour pouvoir se refuser sans rudesse à cette musique perpétuelle, elle se procura quelques-uns de ces tableaux de Rubens et de Snyders, où des enfants se jouent avec des guirlandes de fleurs, et les copiant à l'aide d'un pauvre peintre fort habile que le hasard lui avait amené, et dont elle avait démêlé le talent, elle en entoura sa chambre, laissant entre eux de l'espace pour des consoles, sur lesquelles devaient être placées des lampes d'une forme antique et des vases de porcelaine. Ce travail nous occupait tous, et, si l'enfant seul était content, tout le monde était amusé. Surpris moi-même de l'effet quand l'appartement fut arrangé, et trouvant qu'elle n'avait jamais eu autant d'activité ni d'invention, j'eus la cruauté de lui demander si c'était pour rendre à M. M** sa maison plus agréable. — Ingrat! dit-elle. — Oui, m'écriai-je, vous avez raison, je suis un ingrat; mais aussi qui pourrait voir sans humeur des talents, dont on ne jouit plus seul, se déployer tous les jours d'une façon plus brillante? — C'est bien, dit-elle, de leur part le chant du cygne. On entendit heurter à la porte. — Préparez-vous à voir, dit le petit Harry, comme s'il y avait entendu finesse, notre éternel monsieur de Norfolk. C'était lui en effet.