Nous menâmes encore quelques jours la même vie, mais ce n'était pas l'intention de mon rival de partager toujours Caliste avec un enfant et moi. Il vint lui dire un matin que, d'après ce qu'il avait appris d'elle par le général D. et le public, mais surtout d'après ce qu'il en voyait lui-même, il était résolu à suivre le penchant de son coeur et à lui offrir sa main et sa fortune. — Je vais, dit-il, prendre une connaissance exacte de mes affaires, afin de pouvoir vous en rendre compte. Je veux que votre ami, votre protecteur, à qui je dois le bonheur de vous connaître, examine et juge avec vous si mes offres sont dignes d'être acceptées; mais, quand vous aurez tout examiné, vous êtes trop généreuse pour me faire attendre une réponse décisive, et si je vous trouvais ensemble, il ne faudrait que quelques moments pour décider de mon sort. — Je voudrais être moi-même plus digne de vos offres, lui dit Caliste, aussi troublée que si elle ne s'était pas attendue à sa déclaration; allez, Monsieur, je sens tout l'honneur que vous me faites. J'examinerai avec moi-même si je dois l'accepter, et, après votre retour, je serai bientôt décidée. Sir Harry et moi la trouvâmes une heure après si pâle, si changée, qu'elle nous effraya. Est-il croyable que je ne me sois pas décidé alors? Je n'avais certainement qu'un mot à dire. Je passai trois jours presque du matin au soir chez Caliste à la regarder, à rêver, à hésiter, et je ne lui dis rien. La veille du jour où son amant devait revenir, j'allais chez elle l'après-dîner, je venais seul. Je savais que sa femme de chambre était allée chez des parents à quelques milles de Bath, et ne devait revenir que le lendemain matin. Caliste tenait une cassette remplie de petits bijoux, de pierres gravées, de miniatures qu'elle avait apportées d'Italie, ou que milord lui avait données. Elle me les fit regarder et observa lesquelles me plaisaient le plus. Elle me mit au doigt une bague que milord avait toujours portée, et me pria de la garder. Elle ne me disait presque rien. Elle m'étonna et me parut différente d'elle-même. Elle était caressante, et paraissait triste et résignée. — Vous n'avez rien promis à cet homme? lui dis-je. — Rien, dit-elle et voilà les seuls mots que j'aie pu me rappeler d'une soirée que je me suis rappelée mille et mille fois. Mais je n'oublierai de ma vie la manière dont nous nous séparâmes. Je regardai ma montre. — Quoi! dis-je, il est déjà neuf heures! et je voulus m'en aller. — Restez, me dit-elle. — Il ne m'est pas possible, lui dis-je; mon père et lady Betty m'attendent. — Vous souperez tant de fois encore avec eux! dit-elle. — Mais, dis-je, vous ne soupez plus? — Je souperai. — On m'a promis des glaces. — Je vous en donnerai (il faisait excessivement chaud). Elle n'était presque pas habillée. Elle se mit devant la porte vers laquelle je m'avançais; je l'embrassai en l'ôtant un peu de devant la porte. — Et vous ne laisserez donc pas de passer, dit-elle. — Vous êtes cruelle, lui dis-je, de m'émouvoir de la sorte! — Moi, je suis cruelle! J'ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui entendis dire en la refermant: C'est fait. Ces mots me poursuivirent. Après les avoir mille fois entendus, je revins au bout d'une demi-heure en demander l'explication. Je trouvai sa porte fermée à la clef. Elle me cria d'un cabinet, qui était par delà sa chambre, qu'elle s'était mise dans le bain, et qu'elle ne pouvait m'ouvrir n'ayant personne avec elle. — Mais, dis-je, s'il vous arrivait quelque chose! — Il ne m'arrivera rien, me dit-elle. — Est-il bien sûr, lui dis-je, que vous n'ayez aucun dessein sinistre? — Très sûr, me répondit-elle; y a-t-il quelqu'autre monde où je vous retrouvasse? Mais je m'enroue, et je ne puis plus parler. Je m'en retournai chez moi un peu plus tranquille, mais c'est fait ne put me sortir de l'esprit et n'en sortira jamais, quoique j'aie revu Caliste. Le lendemain matin, je retournai chez elle. Fanny me dit qu'elle ne pouvait me voir; et, me suivant dans la rue: Qu'est-il donc arrivé à ma maîtresse? me dit-elle. Quel chagrin lui avez-vous fait? — Aucun, lui dis-je, qui me soit connu. — Je l'ai trouvée, reprit-elle, dans un état incroyable. Elle ne s'est pas couchée cette nuit… Mais je n'ose m'arrêter plus longtemps. Si c'est votre faute, vous n'aurez point de repos le reste de votre vie. Elle rentra, je me retirai très inquiet; une heure après, je revins: Caliste était partie. On me donna la cassette de la veille et une lettre, que voici:

"Quand j'ai voulu vous retenir hier, je n'ai pu y réussir. Aujourd'hui je vous renvoie, et vous obéissez au premier mot. Je pars pour vous épargner des cruautés qui empoisonneraient le reste de votre vie si vous veniez un jour à les sentir. Je m'épargne à moi le tourment de contempler en détail un malheur et des pertes d'autant plus vivement senties, que je ne suis en droit de les reprocher à personne. Gardez pour l'amour de moi ces bagatelles que vous admirâtes hier; vous le pouvez avec d'autant moins de scrupule que je suis résolue à me réserver la propriété la plus entière de tout ce que je tiens de milord ou de son oncle."

Comment vous rendre compte, Madame, du stupide abattement où je restai plongé, et de toutes les puériles, ridicules, mais peu distinctes considérations auxquelles se borna ma pensée, comme si je fusse devenu incapable d'aucune vue saine, d'aucun raisonnement? Ma léthargie fut-elle un retour du dérangement qu'avait causé dans mon cerveau la mort de mon frère? Je voudrais que vous le crussiez; autrement comment aurez-vous la patience de continuer cette lecture? Je voudrais parvenir surtout à le croire moi-même, ou que le souvenir de cette journée pût s'anéantir. Il n'y avait pas une demi-heure qu'elle était partie; pourquoi ne la pas suivre? qu'est-ce qui me retint? S'il est des intelligences témoins de nos pensées, qu'elles me disent ce qui me retint. Je m'assis à l'endroit où Caliste avait écrit, je pris sa plume, je la baisai, je pleurai; je crois que je voulais écrire; mais, bientôt importuné du mouvement qu'on se donnait autour de moi pour mettre en ordre les meubles et les hardes de ma maîtresse, je sors de sa maison, je vais errer dans la campagne, je reviens ensuite me renfermer chez moi. A une heure après minuit, je me couche tout habillé; je m'endors; mon frère, Caliste, mille fantômes lugubres viennent m'assaillir; je me réveille en sursaut tout couvert de sueur; un peu remis, je pense que j'irai dire à Caliste ce que j'ai souffert la veille, et la frayeur que m'ont causée mes rêves. A Caliste? Elle est partie; c'est son départ qui me met dans cet état affreux: Caliste n'est plus à ma portée, elle n'est plus à moi, elle est à un autre. Non, elle n'est pas encore à un autre, et en même temps j'appelle, je cours, je demande des chevaux; pendant qu'on les mettait à ma voiture, j'allai éveiller ses gens et leur demander s'ils n'avaient rien appris de M. M**. Ils me dirent qu'il était arrivé à huit heures du soir, et qu'il avait pris à dix le chemin de Londres. A l'instant, ma tête s'embarrassa, je voulus m'ôter la vie, je méconnus les gens et les objets, je me persuadai que Caliste était morte; une forte saignée suffit à peine pour me faire revenir à moi, et je me retrouvai dans les bras de mon père, qui joignit aux plus tendres soins pour ma santé celui de cacher le plus qu'il fut possible l'état où j'avais été. Funeste précaution! Si on l'avait su, il aurait effrayé peut-être, et personne n'eût voulu s'associer à mon sort.

Le lendemain on m'apporta une lettre. Mon père, qui ne me quittait pas, me pria de la lui laisser ouvrir. — Que je voie une fois, me dit-il, quoiqu'il soit trop tard, ce qu'était cette femme. — Lisez, lui dis-je, vous ne verrez certainement rien qui ne lui fasse honneur.

"Il est bien sûr à présent que vous ne m'avez pas suivie. Il n'y a que trois heures que j'espérais encore. A présent je me trouve heureuse de penser qu'il n'est plus possible que vous arriviez, car il ne pourrait en résulter que les choses les plus funestes; mais je pourrais recevoir une lettre. Il y a des instants où je m'en flatte encore. L'habitude était si grande, et il est pourtant impossible que vous me haïssiez, ou que je sois pour vous comme une autre. J'ai encore une heure de liberté. Quoique tout soit prêt, je puis encore me dédire; mais si je n'apprends rien de vous, je ne me dédirai pas. Vous ne vouliez plus de moi, votre situation auprès de moi était trop uniforme; il y a longtemps que vous en êtes fatigué. J'ai fait une dernière tentative. J'avais presque cru que vous me retiendriez ou que vous me suivriez. Je ne me ferai pas honneur des autres motifs qui ont pu entrer dans ma résolution, ils sont trop confus. C'est pourtant mon intention de chercher mon repos et le bonheur d'autrui dans mon nouvel état, et de me conduire de façon que vous ne rougissiez pas de moi. Adieu, l'heure s'écoule, et dans un instant on viendra me dire qu'elle est passée; adieu, vous pour qui je n'ai point de nom, adieu pour la dernière fois." La lettre était tachée de larmes, celles de mon père tombèrent sur les traces de celles de Caliste, les miennes…. Je sais la lettre par coeur, mais je ne puis plus la lire. Deux jours après, lady Betty, tenant la gazette, lut à l'article des mariages: Charles M*** of Norfolk, with Maria Sophia ***. Oui, elle lut ces mots, il fallut les entendre. Ciel! avec Maria Sophia!… Je ne puis pas accuser lady Betty d'insensibilité dans cette occasion. J'ai lieu de croire qu'elle regardait Caliste comme une fille honnête pour son état, avec qui j'avais vécu, qui m'aimait encore, quoique je ne l'aimasse plus, qui, voyant que je m'étais détaché d'elle, et que je ne l'épouserais jamais, prenait avec chagrin le parti de se marier, pour faire une fin honorable. Certainement lady Betty n'attribuait ma tristesse qu'à la pitié; car, loin de m'en savoir mauvais gré, elle en eut meilleure opinion de mon coeur. Toute cette manière de juger était fort naturelle et ne différait de la vérité que par des nuances qu'elle ne pouvait deviner.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels il me semblait que je ne vivais pas. Inquiet, égaré, courant toujours comme si j'avais cherché quelque chose, ne trouvant rien, ne cherchant même rien, ne voulant que me fuir moi-même, et fuir successivement tous les objets qui frappaient mes regards! Ah! Madame, quel état! et faut-il que j'éprouve qu'il en est un plus cruel encore! Un matin, pendant le déjeûner, sir Harry, s'approchant de moi, me dit: Je vous vois si triste, j'ai toujours peur que vous ne vous en alliez aussi. Il m'est venu une idée. On parle quelquefois à maman de se remarier, j'aimerais mieux que ce fût vous que tout autre qui devinssiez mon père; alors vous resteriez auprès de moi; ou bien vous me prendriez avec vous, si vous vous en alliez. Lady Betty sourit. Elle eut l'air de penser que son fils ne faisait que me mettre sur les voies de faire une proposition à laquelle j'avais pensé depuis longtemps. Je ne répondis rien. Elle crut que c'était par embarras, par timidité. Mais mon silence devenait trop long. Mon père prit la parole: Vous avez là une très bonne idée, mon ami Harry, dit-il, et je me flatte qu'une fois ou l'autre tout le monde en jugera ainsi. — Une fois ou l'autre! dit lady Betty. Vous me croyez plus prude que je ne suis. Il ne me faudrait pas tant de temps pour adopter une idée qui vous serait agréable, ainsi qu'à votre fils et au mien. Mon père me prit par la main, et me fit sortir. — Ne me punissez pas, me dit-il, de n'avoir pas su faire céder des considérations qui me paraissaient victorieuses à celles que je trouvais faibles. Je puis avoir été aveugle, mais je n'ai pas cru être dur. Je n'ai rien dans le monde de si cher que vous. Méritez jusqu'au bout ma tendresse: je voudrais n'avoir point exigé ce sacrifice; mais, puisqu'il est fait, rendez-le méritoire pour vous et utile à votre père; montrez-vous un fils tendre et généreux en acceptant un mariage qui paraîtrait avantageux à tout autre que vous, et donnez-moi des petits-fils qui intéressent et amusent ma vieillesse, et me dédommagent de votre mère, de votre frère et de vous, car vous n'avez jamais été et ne serez peut-être jamais à vous, à moi, ni à la raison.

Je rentrai dans la chambre. — Pardonnez mon peu d'éloquence, dis-je à milady, et croyez que je sens mieux que je ne m'exprime. Si vous voulez me promettre le plus grand secret sur cette affaire, et permettre que j'aille faire un tour à Paris et en Hollande, je partirai dès demain, et reviendrai dans quatre mois vous prier de réaliser des intentions qui me sont si honorables et si avantageuses. — Dans quatre mois! dit milady; et il faudrait m'engager au plus profond secret? Pourquoi ce secret, je vous prie? Serait-ce pour ménager la sensibilité de cette femme? — N'importe mes motifs, lui dis-je, mais je ne m'engage qu'à cette condition. — Ne soyez pas fâché, dit sir Harry, maman ne connaît pas mistriss Calista. — Je t'épouserai, toi, mon cher Harry, si j'épouse ta mère, lui dis-je en l'embrassant. C'est bien aussi toi que j'épouse, et je te jure tendresse et fidélité. — Madame est trop raisonnable, dit avec gravité mon père, pour ne pas consentir au secret que vous voulez qu'on garde; mais pourquoi ne pas vous marier secrètement avant que de partir? J'aurai du plaisir à vous savoir marié; vous partirez aussitôt qu'il vous plaira après la célébration. De cette manière on ne soupçonnera rien, et, si l'on parlait de quelque chose, votre départ détruirait ce bruit. Je comprends bien comment vous avez envie de faire un voyage de garçon, c'est-à-dire sans femme. Il fut question de vous envoyer voyager avec votre frère au sortir de l'université, mais la guerre y mit obstacle. Lady Betty fut si bien apaisée par le discours de mon père, qu'elle consentit à tout ce qu'il voulait, et trouva plaisant que nous fussions mariés avant un certain bal qui devait se donner peu de jours après. L'erreur où nous verrions tout le monde, disait-elle, nous amuserait, elle et moi. Avec quelle rapidité je me vis entraîné! Je connaissais lady Betty depuis environ cinq mois. Notre mariage fut proposé, traité et conclu en une heure. Sir Harry était si aise, que j'eus peine à me persuader qu'il pût être discret. Il me dit que quatre mois étaient trop longs pour pouvoir se taire, mais qu'il se tairait jusqu'à mon départ si je promettais de le prendre avec moi.

Je fus donc marié, et il n'en transpira rien, quoique des vents contraires et un temps très orageux retardassent mon départ de quelques jours qu'il était plus naturel de passer à Bath qu'à Harwich. Le vent ayant changé, je partis, laissant lady Betty grosse. Je parcourus en quatre mois les principales villes de la Hollande, de la Flandre et du Brabant; et en France, outre Paris, je vis la Normandie et la Bretagne. Je ne voyageai pas vite, à cause de mon petit compagnon de voyage; mais je restai peu partout où je fus, et je ne regrettai nulle part de ne pouvoir y rester plus longtemps. J'étais si mal disposé pour la société, tout ce que j'apercevais de femmes me faisait si peu espérer que je pourrais être distrait de mes pertes, que partout je ne cherchai que les édifices, les spectacles, les tableaux, les artistes. Quand je voyais ou entendais quelque chose d'agréable, je cherchais autour de moi celle avec qui j'avais si longtemps vu et entendu, celle avec qui j'aurais voulu tout voir et tout entendre, qui m'aurait aidé à juger, et m'aurait fait doublement sentir. Mille fois je pris la plume pour lui écrire, mais je n'osai écrire; et comment lui aurais-je fait parvenir une lettre telle que j'eusse eu quelque plaisir à l'écrire, et elle à la recevoir!

Sans le petit Harry, je me serais trouvé seul dans les villes les plus peuplées; avec lui je n'étais pas tout à fait isolé dans les endroits les plus écartés. Il m'aimait, il ne me fut jamais incommode, et j'avais mille moyens de le faire parler de mistriss Calista, sans en parler moi-même. Nous retournâmes en Angleterre, d'abord à Bath, de là chez mon père, et enfin à Londres, où mon mariage devint public, lorsque lady Betty jugea qu'il était temps de se faire présenter à la cour. On avait parlé de moi et de mon frère comme d'un phénomène d'amitié; on avait parlé de moi comme d'un jeune homme rendu intéressant par la passion d'une femme aimable; les amis de mon père avaient prétendu que je me distinguerais par mes connaissances et mes talents. Les gens à talents avaient vanté mon goût et ma sensibilité pour les arts qu'ils professaient. A Londres, dans le monde, on ne vit plus rien qu'un homme triste, silencieux. On s'étonna de la passion de Caliste et du choix de lady Betty; et, supposé que les premiers jugements portés sur moi n'eussent pas été tout-à-fait faux, je conviens que les derniers étaient du moins parfaitement naturels, et j'y étais peu sensible; mais lady Betty, s'apercevant du jugement du public, l'adopta insensiblement, et, ne se trouvant pas autant aimée qu'elle croyait le mériter, après s'être plainte quelque temps avec beaucoup de vivacité, chercha sa consolation dans une espèce de dédain qu'elle nourrissait, et dont elle s'applaudissait. Je ne trouvais aucune de ses impressions assez injuste pour pouvoir m'en offenser ou la combattre. Je n'aurais su d'ailleurs comment m'y prendre, et j'avoue que je n'y prenais pas un intérêt assez vif pour devenir là-dessus bien clairvoyant ni bien ingénieux, encore moins pour en avoir de l'humeur; de sorte qu'elle fit tout ce qu'elle voulut, et elle voulut plaire et briller dans le monde, ce que sa jolie figure, sa gentillesse et cet esprit de repartie qui réussit toujours aux femmes, lui rendaient fort aisé. D'une coquetterie générale, elle en vint à une plus particulière, car je ne puis pas appeler autrement ce qui la détermina pour l'homme du royaume avec lequel une femme pouvait être le plus flattée d'être vue, mais le moins fait, du moins à ce qu'il me sembla, pour prendre ou inspirer une passion. Je parus ne rien voir et ne m'opposai à rien, et, après la naissance de sa fille, lady Betty se livra sans réserve à tous les amusements que la mode ou son goût lui rendirent agréables. Pour le petit chevalier, il fut content de moi, car je m'occupais de lui presque uniquement: aussi me resta-t-il fidèle, et le seul véritable chagrin que m'ait fait sa mère, c'est d'avoir voulu obstinément qu'il fût mis en pension à Westminster, lorsqu'après ses couches nous allâmes à la campagne.

Ce fut vers ce temps-là que mon père, m'ayant mené promener un jour à quelque distance du château, me parla à coeur ouvert du train de vie que prenait milady, et me demanda si je ne pensais pas à m'y opposer avant qu'il devînt tout-à-fait scandaleux. Je lui répondis qu'il ne m'était pas possible d'ajouter à mes autres chagrins celui de tourmenter une personne qui s'était donnée à moi avec plus d'avantages apparents pour moi que pour elle, et qui, dans le fond, avait à se plaindre. — Il n'y a personne, lui dis-je, au coeur, à l'amour-propre et à l'activité de qui il ne faille quelque aliment. Les femmes du peuple ont leurs soins domestiques, et leurs enfants, dont elles sont obligées de s'occuper beaucoup; les femmes du monde, quand elles n'ont pas un mari dont elles soient le tout, et qui soit tout pour elle, ont recours au jeu, à la galanterie ou à la haute dévotion. Milady n'aime pas le jeu, elle est d'ailleurs trop jeune encore pour jouer, elle est jolie et agréable; ce qui arrive est trop naturel pour devoir s'en plaindre, et ne me touche pas assez pour que je veuille m'en plaindre. Je ne veux me donner ni l'humeur ni le ridicule d'un mari jaloux; si elle était sensible, sérieuse, capable, en un mot, de m'écouter et de me croire, s'il y avait entre nous de véritables rapports de caractère, je me ferais peut-être son ami, et je l'exhorterais à éviter l'éclat et l'indécence pour s'épargner des chagrins et ne pas aliéner le public; mais, comme elle ne m'écouterait pas, il vaut mieux que je conserve plus de dignité, et que je laisse ignorer que mon indulgence est réfléchie. Elle en fera quelques écarts de moins si elle se flatte de me tromper. Je sais tout ce qu'on pourrait me dire sur le tort qu'on a de tolérer le désordre; mais je ne l'empêcherais pas, à moins de ne pas perdre ma femme de vue. Or, quel casuiste assez sévère pour oser me prescrire une pareille tâche? Si elle m'était prescrite, je refuserais de m'y soumettre, je me laisserais condamner par toutes les autorités, et j'inviterais l'homme qui pourrait dire qu'il ne tolère aucun abus, soit dans la chose publique, s'il y a quelque direction, soit dans sa maison, s'il en a une, ou dans la conduite de ses enfants, s'il en a, soit enfin dans la sienne propre, j'inviterais, dis-je, cet homme-là à me jeter la première pierre.