Mon père, me voyant si déterminé, ne me répliqua rien. Il entra dans mes intentions et vécut toujours bien avec lady Betty; et, dans le peu de temps que nous fûmes encore ensemble, il n'y eut point de jour qu'il ne me donnât quelque preuve de son extrême tendresse pour moi. Je me souviens que dans ce temps-là un évêque, parent de lady Betty, dînant chez mon père avec beaucoup de monde, se mit à dire de ces lieux communs, moitié plaisants, moitié moraux, sur le mariage, l'autorité maritale, etc., etc., qu'on pourrait appeler plaisanteries ecclésiastiques, qui sont de tous les temps, et qui, dans cette occasion, pouvaient avoir un but particulier. Après avoir laissé épuiser à neuf ce vieux sujet, je dis que c'était à la loi et à la religion, ou à leurs ministres, à contenir les femmes, et que, si on en chargeait les maris, il faudrait au moins une dispense pour les gens occupés, qui alors auraient trop à faire, et pour les gens doux et indolents, qui seraient trop malheureux. — Si on n'avait cette bonté pour nous, dis-je avec une sorte d'emphase, le mariage ne conviendrait plus qu'aux tracassiers et aux imbéciles, à Argus et à ceux qui n'auraient point d'yeux. Lady Betty rougit. Je crus voir dans sa surprise que depuis longtemps elle ne me croyait pas assez d'esprit pour parler de la sorte. Il ne m'aurait peut-être fallu, pour rentrer en faveur auprès d'elle dans ce moment, que les préférences de quelque jolie femme. Un malentendu, qu'il ne vaut pas la peine de rappeler, me le fit présumer. Il faut que dans le fond, quoiqu'il n'y paraisse pas toujours, les femmes aient une grande confiance au jugement et au goût les unes des autres. Un homme est une marchandise qui, en circulant entre leurs mains, hausse quelque temps de prix, jusqu'à ce qu'elle tombe tout à coup dans un décri total, qui n'est d'ordinaire que trop juste.
Vers la fin de septembre, je retournai à Londres pour voir sir Harry. J'espérais aussi qu'y étant seul de notre famille dans une saison où la ville est déserte, je pourrais aller partout sans qu'on y prît garde, et trouver enfin dans quelque café, dans quelque taverne, quelqu'un qui me donnerait des nouvelles de Caliste. Il y avait un an et quelques jours que nous nous étions séparés. Si aucune de ces tentatives ne m'avait réussi, je serais allé chez le général D***, ou chez le vieux oncle qui voulait lui laisser son bien. Je ne pouvais plus vivre sans savoir ce qu'elle faisait, et le vide qu'elle m'avait laissé se faisait sentir tous les jours d'une manière plus cruelle. On a tort de penser que c'est dans les premiers temps qu'une véritable perte est la plus douloureuse. Il semble alors qu'on ne soit pas encore tout-à-fait sûr de son malheur. On ne sait pas tout-à-fait qu'il est sans remède, et le commencement de la plus cruelle séparation n'est que comme une absence. Mais quand les jours, en se succédant, ne ramènent jamais la personne dont on a besoin, il semble que notre malheur nous soit confirmé sans cesse, et à tout moment l'on se dit: C'est donc pour jamais!
Le lendemain de mon arrivée à Londres, après avoir passé le jour avec mon petit ami, j'allai le soir seul à la comédie, croyant y rêver plus à mon aise qu'ailleurs. Il y avait peu de monde, même pour le temps de l'année, parce qu'il faisait très chaud, et le ciel menaçait d'orage. J'entre dans une loge. J'étais distrait, longtemps je m'y crois seul. Je vois enfin une femme cachée par un grand chapeau, qui ne s'était pas retournée lorsque j'étais entré, et qui paraissait ensevelie dans la rêverie la plus profonde. Je ne sais quoi dans sa figure me rappela Caliste; mais Caliste menée en Norfolkshire par son mari, et dont personne à Londres n'avait parlé jusqu'au milieu de l'été, devait être si loin de là, que je ne m'occupai pas un instant de cette pensée. On commence la pièce, il se trouve que c'est The fair penitent. Je fais une espèce de cri de surprise. La femme se retourne: c'était Caliste. Qu'on juge de notre étonnement, de notre émotion, de notre joie! car tout autre sentiment céda dans l'instant même à la joie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus plus de regrets, je n'eus plus de femme, elle n'eut plus de mari; nous nous retrouvions, et, quand ce n'eût été que pour un quart-d'heure, nous ne pouvions sentir que cela. Elle me parut un peu pâle et plus négligée, mais cependant plus belle que je ne l'avais jamais vue. — Quel sort, dit-elle, quel bonheur! J'étais venue entendre cette même pièce, qui sur ce même théâtre décida de ma vie. C'est la première fois que je viens ici depuis ce jour-là. Je n'avais jamais en le courage d'y revenir; à présent d'autres regrets m'ont rendue insensible à cette espèce de honte. Je venais revoir mes commencements, et méditer sur ma vie; et c'est vous que je trouve ici, vous, le véritable, le seul intérêt de ma vie, l'objet constant de ma pensée, de mes souvenirs, de mes regrets, vous que je ne me flattais pas de jamais revoir. Je fus longtemps sans lui répondre. Nous fûmes longtemps à nous regarder, comme si chacun des deux eût voulu s'assurer que c'était bien l'autre. — Est-ce bien vous? lui dis-je enfin. Quoi! c'est bien vous! Je venais ici sans intention, par désoeuvrement; je me serais cru heureux d'apprendre seulement de vos nouvelles après mille recherches que je me proposais de faire, et je vous trouve vous-même, et seule, et nous aurons encore au moins pendant quelques heures le plaisir que nous avions autrefois à toute heure et tous les jours! Alors je la priai de trouver bon que nous fissions tous deux l'histoire du temps qui s'était passé depuis notre séparation, pour que nous pussions ensuite nous mieux entendre et parler plus à notre aise. Elle y consentit, me dit de commencer, et m'écouta sans presque m'interrompre: seulement, quand je m'accusais, elle m'excusait; quand je parlais d'elle, elle me souriait avec attendrissement; quand elle me voyait malheureux, elle me regardait avec pitié. Le peu de liaison qu'elle vit entre lady Betty et moi ne parut point lui faire de plaisir, cependant elle n'en affecta point de chagrin. — Je vois, dit-elle, que je n'ai jamais été entièrement dédaignée ni oubliée; c'est tout ce que je pouvais demander. Je vous en remercie, et je rends grâces au ciel de ce que j'ai pu le savoir. Je vais vous faire aussi l'histoire de cette triste année. Je ne vous dirai pas tout ce que j'éprouvai sur la route de Bath à Londres, tressaillant au moindre bruit que j'entendais derrière moi, n'osant regarder, de peur de m'assurer que ce n'était pas vous; éclaircie ensuite malgré moi, me flattant de nouveau, de nouveau désabusée….. C'est assez: si vous ne sentez pas tout ce que je pourrais vous dire, vous ne le comprendriez jamais. En arrivant à Londres, j'appris que l'oncle de mon père était mort il y avait quelques jours, et qu'il m'avait laissé son bien, qui, tous les legs payés, montait, outre sa maison, à près de trente mille pièces.
Cet événement me frappa, quoique la mort d'un homme de quatre-vingt-quatre ans soit dans tous les instants moins étonnante que sa vie, et je sentis une espèce de chagrin dont je fus quelque temps à démêler la cause. Je la démêlai pourtant. J'avais une obligation de plus à ne pas rompre mon mariage. Avoir écouté auparavant M. M**, et le rejeter au moment où j'avais quelque chose à donner en échange d'un nom, d'un état honnête, me parut presque impossible. Il en serait résulté pour moi un genre de déshonneur auquel je n'étais pas encore accoutumée. Il arriva le lendemain, me montra un état de son bien, aussi clair que le bien même, et un contrat de mariage tout dressé, par lequel il me donnait trois cents pièces par an pour ma vie, et outre cela un douaire de cinq mille pièces. Il ne savait rien de mon héritage; je le lui appris. Je refusai la rente, mais je demandai que, supposé que le mariage se fît, phrase que je répétais sans cesse, je conservasse la jouissance et la propriété de tout ce que je tenais et pourrais tenir encore des bienfaits de l'oncle de lord L., et je priai qu'on me regardât comme absolument libre jusqu'au moment où j'aurais prononcé oui à l'église. Vous voyez, Monsieur, lui dis-je, combien je suis troublée; je veux que jusque-là mes paroles soient pour ainsi dire comptées pour rien, et que vous me donniez votre parole d'honneur de ne me faire aucun reproche si je me dédis un moment avant que la cérémonie s'achève. — Je le jure, me répondit-il, au cas que vous changiez de vous-même; mais, si un autre venait vous faire changer, il aurait ma vie ou moi la sienne. Un homme qui vous connaît depuis si longtemps, et n'a pas su faire ce que je fais, ne mérite pas de m'être préféré. Après ce mot, ce que j'avais tant souhaité jusqu'alors ne me parut plus que la chose du monde la plus craindre. Il revint bientôt avec le contrat changé comme je l'avais demandé; mais il m'y donnait cinq mille guinées pour des bijoux, des meubles ou des tableaux qui m'appartiendraient en toute propriété. Le ministre était averti, la licence obtenue, les témoins trouvés. Je demandai encore une heure de solitude et de liberté. Je vous écrivis, je donnai ma lettre au fidèle James. Il n'en vint point de vous. L'heure écoulée, nous allâmes à l'église et on nous maria… Laissez-moi respirer un moment, dit-elle, et elle parut écouter les acteurs et la Caliste du théâtre, qui rendirent assez naturels les pleurs que nos voisins lui voyaient verser. Ensuite elle reprit: Quelques jours après, les affaires qui regardaient l'héritage étant arrangées, et mon mari ayant été mis en possession du bien, il me mena à sa terre; l'oncle de lord L. m'avait fait promettre, quand je lui dis adieu, de venir le voir toutes les fois qu'il le demanderait. Je fus parfaitement bien reçue dans le pays que j'allais habiter. Domestiques, vassaux, amis, voisins, même les plus fiers, ou ceux qui auraient eu le plus de droit de l'être, s'empressèrent à me faire le meilleur accueil, et il ne tint qu'à moi de croire qu'on ne me connaissait que par des bruits avantageux. Pour la première fois je mis en doute si votre père ne s'était pas trompé, et s'il était bien sûr que je portasse avec moi le déshonneur. Moi, de mon côté, je ne négligeai rien de ce qui pouvait donner du plaisir ou compenser de la peine. Mon ancienne habitude d'arranger pour les autres mes actions, mes paroles, ma voix, mes gestes, jusqu'à ma physionomie, me revint, et me servit si bien que j'ose assurer qu'en quatre mois M. M** n'eut pas un moment qui fût désagréable. Je ne prononçais pas votre nom; les habits que je portais, la musique que je jouais, ne furent plus les mêmes qu'à Bath. J'étais deux personnes, dont l'une n'était occupée qu'à faire taire l'autre et à la cacher. L'amour, car mon mari avait pour moi une véritable passion, secondant mes efforts par ses illusions, il parut croire que personne ne m'avait été aussi cher que lui. Il méritait sans doute tout ce que je faisais et tout ce que j'aurais pu faire pour son bonheur pendant une longue vie, et son bonheur n'a duré que quatre mois. Nous étions à table chez un de nos voisins. Un homme arrivé de Londres parla d'un mariage célébré déjà depuis longtemps, mais devenu public depuis quelques jours. Il ne se rappela pas d'abord votre nom; il vous nomma enfin. Je ne dis rien, mais je tombai évanouie, et je fus deux heures sans aucune connaissance. Tous les accidents les plus effrayants se succédèrent pendant quelques jours, et finirent par une fausse-couche dont les suites me mirent vingt fois au bord du tombeau. Je ne vis presque point M. M**. Une femme qui écouta mon histoire, et plaignit ma situation, le tint éloigné de moi pour que je ne visse pas son chagrin et n'entendisse pas ses reproches; et dans le même temps elle ne négligea rien pour le consoler ni pour l'apaiser: elle fit plus. Je m'étais mis dans l'esprit que vous vous étiez marié secrètement avant que j'eusse quitté Bath; que vous étiez déjà engagé avant d'y revenir; que vous m'aviez trompée en me disant que vous ne connaissiez pas lady Betty; que vous m'aviez laissé arranger l'appartement de ma rivale, et que vous vous étiez servi de moi, de mon zèle, de mon industrie, de mes soins pour lui faire votre cour; que, lorsque vous m'aviez témoigné de l'humeur de trouver chez moi M. M**, vous étiez déjà promis, peut-être déjà marié. Cette femme, me voyant m'occuper sans cesse de toutes ces douloureuses suppositions, et revenir mille fois sur les plus déchirantes images, s'informa sans m'en avertir de l'impression qu'avait faite sur vous mon départ, de la conduite de votre père, du moment de votre mariage, de celui de votre départ retardé par le mauvais temps, de votre conduite pendant le voyage et à votre retour. Elle sut tout approfondir, faire parler vos gens et sir Harry, et ses informations ont été bien justes, car ce que vous venez de me dire y répond parfaitement. Je fus soulagée, je la remerciai mille fois en pleurant, en baisant ses mains que je mouillais de larmes. Seule, la nuit, je me disais: Je n'ai pas du moins à le mépriser, à le haïr; je n'ai pas été le jouet d'un complot, d'une trahison préméditée. Il ne s'est pas fait un jeu de mon amour et de mon aveuglement. Je fus soulagée. Je me rétablis assez pour reprendre ma vie ordinaire, et j'espérais de faire oublier à mon mari, à force de soins et de prévenances, l'affreuse impression qu'il avait reçue. Je n'ai pu en venir à bout. L'éloignement, si ce n'est la haine, avait succédé à l'amour. Je l'intéressais pourtant encore, quand des retours de mon indisposition semblaient menacer ma vie; mais, dès que je me portais mieux, il fuyait sa maison, et quand, en y rentrant, il retrouvait celle qui peu auparavant la lui rendait délicieuse, je le voyais tressaillir. J'ai combattu pendant trois mois cette malheureuse disposition, et cela bien plus pour l'amour de lui que pour moi-même. Toujours seule, ou avec cette femme qui m'avait secourue, travaillant sans cesse pour lui ou pour sa maison, n'écrivant et ne recevant aucune lettre, mon chagrin, mon humiliation, car ses amis m'avaient tous abandonnée, me semblaient devoir le toucher; mais il était aigri sans retour. Il ne lui échappa jamais un mot de reproche; de sorte que je n'eus jamais l'occasion d'en dire un seul d'excuse ni de justification. Une fois ou deux je voulus parler, mais il me fut impossible de proférer une seule parole. A la fin, ayant reçu une lettre du général, qui me disait qu'il était malade, et qu'il me priait de le venir voir seule, ou avec M. M**, je la mis devant lui. — Vous pouvez aller, Madame, me dit-il. Je partis dès le lendemain, et laissant Fanny, pour n'avoir pas l'air de déserter la maison ni d'en être bannie, je lui dis de laisser mes armoires et mes cassettes ouvertes et à portée de l'examen de tout le monde; mais je ne crois pas qu'on ait daigné regarder rien, ni faire la moindre question sur mon compte. Voilà comme est revenue à Londres celle que Mylord a tant aimée, et qu'une fois vous aimiez; et aujourd'hui je me revois ici plus malheureuse et plus délaissée que quand je vins jouer sur ce même théâtre, et que je n'appartenais à personne qu'à une mère qui me donna pour de l'argent.
Caliste ne pleura pas après avoir fini son récit; elle semblait considérer sa destinée avec une sorte d'étonnement mêlé d'horreur plutôt qu'avec tristesse. Moi, je restai abîmé dans les plus noires réflexions. — Ne vous affligez pas, me dit-elle en souriant; je n'en vaux pas la peine. Je le savais bien, que la fin ne serait pas heureuse, et j'ai eu des moments si doux! Le plaisir de vous retrouver ici rachèterait seul un siècle de peines. Que suis-je, au fond, qu'une fille entretenue que vous avez trop honorée! Et d'une voix et d'un air tranquilles, elle me demanda des nouvelles de sir Harry, et s'il caressait sa petite soeur. Je lui parlai de sa propre santé. — Je ne suis point bien, me dit-elle, et je ne pense pas que je me remette jamais; mais je sens que le chagrin aura longtemps à faire pour tuer tout-à-fait une bonne constitution. Nous parlâmes un peu de l'avenir. Ferait-elle bien de chercher à retourner à Norfolk, où son devoir seul, sans nul penchant, nul attrait, nulle espérance de bonheur, la ferait aller? Devait-elle engager l'oncle de lord L. à la mener passer l'hiver en France? Si elle et moi passions l'hiver à Londres, pourrions-nous nous voir, pourrions-nous consentir à ne nous point voir? La pièce finie, nous sortîmes sans être convenus de rien, sans savoir où nous allions, sans avoir pensé à nous séparer, à nous rejoindre, à rester ensemble. La vue de James me tira de cet oubli de tout. — Ah! James, m'écriai-je. — Ah! Monsieur, c'est vous! Par quel hasard, par quel bonheur?… Attendez. J'appellerai un fiacre au lieu de cette chaise. Ce fut James qui décida que je serais encore quelques moments avec Caliste. — Où voulez-vous qu'il aille? lui dit-il. — Au parc Saint James, dit-elle après m'avoir regardé. Soyons encore un moment ensemble, personne ne le saura. C'est le premier secret que James ait jamais eu à me garder; je suis bien sûre qu'il ne le trahira pas, et, si vous voulez qu'on n'en croie pas les rapports de ceux qui pourraient nous avoir vus à la comédie, ou qu'on ne fasse aucune attention à cette rencontre, retournez à la campagne cette nuit ou demain; on croira qu'il vous a été bien égal de me retrouver, puisque vous vous éloignez de moi tout de suite. C'est ainsi qu'un peu de bonheur ramène l'amour de la décence, le soin du repos d'autrui, dans une âme généreuse et noble. Mais écrivez-moi, ajouta-t-elle, conseillez-moi, dites-moi vos projets. Il n'y a point d'inconvénient à présent que je reçoive de temps en temps de vos lettres. J'approuvai tout. Je promis de partir et d'écrire. Nous arrivâmes à la porte du parc. Il faisait fort obscur, et le tonnerre commençait à gronder. — N'avez-vous pas peur? lui dis-je. — Qu'il ne tue que moi, dit-elle, et tout sera bien. Mais s'il vaut mieux ne pas nous éloigner de la porte et du fiacre, asseyons-nous ici sur un banc; et, après avoir quelque temps considéré le ciel: Assurément personne ne se promène, dit-elle, personne ne me verra ni ne m'écoutera. Elle coupa presqu'à tâtons une touffe de mes cheveux qu'elle mit dans son sein, et, passant ses deux bras autour de moi, elle me dit: Que ferons-nous l'un sans l'autre? Dans une demi-heure je serai comme il y a un an, comme il y a six mois, comme ce matin: que ferai-je si j'ai encore quelque temps à vivre? Voulez-vous que nous nous en allions ensemble? N'avez-vous pas assez obéi à votre père? N'avez-vous pas une femme de son choix et un enfant? Reprenons nos véritables liens. A qui ferons-nous du mal? mon mari me hait et ne veut plus vivre avec moi; votre femme ne vous aime plus!… Ah! ne répondez pas, s'écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus. Jusqu'ici je n'ai été que malheureuse, que je ne devienne pas coupable; je pourrais supporter mes propres fautes, mais non les vôtres; je ne me pardonnerais jamais de vous avoir dégradé! Ah! combien je suis malheureuse, et combien je vous aime! Jamais homme ne fut aimé comme vous! Et, me tenant étroitement embrassé, elle versait un torrent de larmes. Je suis une ingrate, dit-elle un instant après, je suis une ingrate de dire que je suis malheureuse; je ne donnerais pour rien dans le monde le plaisir que j'ai eu aujourd'hui, le plaisir que j'ai encore dans ce moment. Le tonnerre était devenu effrayant, et le ciel était comme embrasé: Caliste semblait ne rien voir et ne rien entendre; mais James, accourant, lui cria: Au nom du ciel, Madame, venez! voici la grêle. Vous avez été si malade! Et, la prenant sous le bras dès qu'il put l'apercevoir, il l'entraîna vers le fiacre, l'y fit entrer et ferma la portière. Je restai seul dans l'obscurité; je ne l'ai jamais revue.
Le lendemain, de grand matin, je repartis pour la campagne. Mon père, étonné de mon retour et du trouble où il me voyait, me fit des questions avec amitié. Il s'était acquis des droits à ma confiance, je lui contai tout. — A votre place, dit-il, mais ceci n'est pas parler en père, à votre place je ne sais ce que je ferais. Reprenons, a-t-elle dit, nos véritables liens. Aurait-elle raison? mais elle ne voudrait pas elle-même… Ce n'a été qu'un moment d'égarement dont elle est bientôt revenue… Je me promenais à grands pas dans la galerie où nous étions. Mon père, penché sur une table, avait sa tête appuyée sur ses deux mains; du monde que nous entendîmes mit fin à cette étrange situation.
Milady revenait d'une partie de chasse; elle craignit apparemment quelque chose de fâcheux de mon prompt retour, car elle changea de couleur en me voyant; mais je passai à côté d'elle et de ses amis sans leur rien dire. Je n'eus que le temps de m'habiller avant le dîner, et je reparus à table avec mon air accoutumé. Tout ce que je vis m'annonça que milady se trouvait heureuse en mon absence, et que les retours inattendus de son mari pouvaient ne lui point convenir du tout. Mon père en fut si frappé, qu'au sortir de table, il me dit, en me serrant la main avec autant d'amertume que de compassion: Pourquoi faut-il que je vous aie ôté à Caliste! Mais, vous, pourquoi ne me l'avez-vous pas fait connaître? qui pouvait savoir, qui pouvait croire qu'il y eût tant de différence entre une femme et une autre femme, et que celle-là vous aimerait avec une si véritable et si constante passion? Me voyant entrer dans ma chambre, il m'y suivit, et nous restâmes longtemps assis l'un vis-à-vis de l'autre sans nous rien dire. Un bruit de carrosse nous fit jeter les yeux sur l'avenue. C'était milord ***, le père du jeune homme avec qui vous me voyez. Il monta tout de suite chez moi, et me dit aussitôt: Voyons si vous pourrez, si vous voudrez me rendre un grand service. J'ai un fils unique que je voudrais faire voyager. Il est très-jeune; je ne puis l'accompagner, parce que ma femme ne peut quitter son père, et qu'elle mourrait d'inquiétude et d'ennui s'il lui fallait être à la fois privée de son fils et de son mari. Encore une fois, mon fils est très jeune; cependant j'aime encore mieux l'envoyer voyager tout seul que de le confier à qui que ce soit d'autre que vous. Vous n'êtes pas trop bien avec votre femme, vous n'avez été que quatre mois hors d'Angleterre; mon fils est un bon enfant, les frais du voyage se paieront par moitié. Voyez. Puisque je vous trouve avec votre père, je ne vous laisse à tous deux qu'un quart-d'heure de réflexion. Je jette les yeux sur mon père: il me tire à l'écart. — Regardez ceci, mon fils, dit-il, comme un secours de la Providence contre votre faiblesse et contre la mienne. Celle qui est pour ainsi dire chassée de chez son mari et qui fait à Londres les délices d'un vieillard, son bienfaiteur, pourra rester à Londres. Je vous perdrai, mais je l'ai mérité. Vous rendrez service à un autre père et à un jeune homme dont on espère bien; ce sera une consolation que je tâcherai de sentir. — J'irai, dis-je en me rapprochant de Milord, mais à deux conditions, que je vous dirai quand j'aurai pris l'air un moment. — J'y souscris d'avance, dit-il en me serrant la main, et je vous remercie. C'est une chose faite. Mes deux conditions étaient, l'une, que nous commençassions par l'Italie, pour que je n'eusse encore rien perdu de mon ascendant sur le jeune homme pendant le séjour que nous y ferions; l'autre, qu'après une année, content ou mécontent de lui, je pusse le quitter au moment où je le voudrais sans désobliger ses parents. Cette nuit même j'écrivis à Caliste tout ce qui s'était passé. J'exigeai qu'elle me répondît, et je promis de continuer à lui écrire. — Ne nous refusons pas, lui disais-je, un plaisir innocent, et le seul qui nous reste.
Je fus d'avis que nous fissions le voyage par mer, pour avoir cette expérience de plus. Nous nous embarquâmes à Plymouth; nous débarquâmes à Lisbonne. De là nous allâmes par terre à Cadix, puis par mer à Messine, où nous vîmes les affreux vestiges du tremblement de terre. Je me souviens, Madame, de vous avoir raconté cela avec détail, et vous savez comment, après une année de séjour en Italie, passant le mont Saint-Gothard, voyant dans le Valais les glaciers et les bains, au sortir du Valais les salines, nous nous sommes trouvés au commencement de l'hiver à Lausanne, où quelques traits de ressemblance m'attachèrent à vous, où votre maison me fut un asile, et vos bontés une consolation. Il me reste à vous parler de la malheureuse Caliste.
Je reçus sa réponse à ma lettre un moment ayant de m'embarquer. Elle plaignait son sort, mais elle approuvait ma conduite, mon voyage, et faisait mille voeux pour qu'il fût heureux. Elle écrivit aussi à mon père pour le remercier de sa pitié, et lui demander pardon des peines dont elle était la cause. L'hiver vint. L'oncle de lord L. ne se rétablissant pas bien de sa goutte, elle se décida à rester à Londres. Il fut même malade pendant quelque temps d'une manière assez sérieuse, et elle passa souvent les jours et la moitié des nuits à le soigner. Quand il se portait mieux, il voulait l'amuser et s'égayer lui-même, en invitant chez lui la meilleure compagnie de Londres en hommes. C'étaient de grands dîners ou des soupers assez bruyants, après lesquels le jeu durait souvent fort avant dans la nuit, et il aimait que Caliste ornât la compagnie jusqu'à ce qu'elle se séparât. D'autres fois il l'engageait à aller dans le monde, lui disant qu'une retraite absolue lui donnerait l'air de s'être attiré la disgrâce de son mari, et que lui-même jugerait d'elle plus favorablement s'il apprenait qu'elle osait se montrer et qu'elle était partout bien reçue. C'en était trop que toutes ces différentes fatigues pour une personne dont la santé, après avoir reçu une secousse violente, était sans cesse minée par le chagrin (qu'on me pardonne de le dire avec une espèce d'orgueil que je paye assez cher), par le chagrin, par le regret continuel de vivre sans moi. Ses lettres, toujours remplies du sentiment le plus tendre, ne me laissaient aucun doute sur l'invariable constance de son attachement. Vers le printemps elle m'en écrivit une qui me fit en même temps un grand plaisir et la peine la plus sensible. "Je fus hier à la comédie, me disait-elle; je m'étais assuré une place dans la même loge du mois de septembre. Je crois que mon bon ange habite cet endroit-là. A peine étais-je assise que j'entends une jeune voix s'écrier: Ah! voici ma chère mistriss Calista! Mais combien elle a maigri. Voyez-la à présent, Monsieur. Votre fils ne vous a jamais mené chez elle, mais vous pouvez la voir à présent. Celui à qui il parlait était votre père. Il me salua avec un air qu'il ne faut pas que je cherche à vous peindre, si je veux que mes yeux me servent à écrire; aussi bien serait-il difficile de vous rendre tout ce que sa physionomie me dit d'honnête, de tendre et de triste. — Mais qu'avez-vous fait pour être si maigre? me dit sir Harry. — Tant de choses, mon ami! lui dis-je. Mais vous, vous avez grandi, vous avez l'air d'avoir été toujours bien sage et bien heureux. — Je suis pourtant extrêmement fâché, m'a-t-il répondu, de n'être pas avec notre ami en Italie, et il me semble que j'avais plus de droit d'être avec lui que son cousin; mais j'ai toujours soupçonné maman de ne l'avoir pas voulu, car ce fut aussi elle qui voulut absolument que l'on me mît à Westminster; pour lui, il m'aurait gardé volontiers, et s'offrait à me faire faire toutes mes leçons, ce qui aurait été plus agréable pour moi que l'école de Westminster, et nous aurions souvent parlé de vous. Il y a si longtemps que je ne vous ai vue, il faut que je vous parle à coeur ouvert! Tenez, j'ai souvent cru que de vous avoir tant aimée, et d'avoir été si triste de votre départ, ne m'avait pas fait grand bien dans l'esprit de maman; mais je n'en dirai pas davantage, car elle me regarde de la loge vis-à-vis, et elle pourrait deviner ce que je dis à mon air. Vous jugez de l'effet de chacune de ces paroles. Je n'osais, à cause des regards de lady Betty, avoir recours à mon flacon, et je respirais avec peine. — Mais vous n'êtes pas pâle au moins, dit sir Harry, et je me flatte, à cause de cela, que vous n'êtes pas malade. — C'est que j'ai du rouge, lui dis-je. — Mais vous n'en mettiez point il y a dix-huit mois. Enfin, votre père lui dit de me laisser un peu tranquille, et, quelques moments après, me demanda si j'avais de vos nouvelles, et me dit le contenu de vos dernières lettres. Je pus rester à ma place jusqu'au premier entr'acte; mais les regards de votre femme et de ceux qui l'accompagnaient, toujours attachés sur moi, m'obligèrent enfin à sortir. Sir Harry courut chercher ma chaise, et votre père eut la bonté de m'y conduire."
Vers le mois de juin, on lui conseilla le lait d'ânesse. Le général voulut que ce fût chez elle qu'elle le prît, s'assurant qu'elle n'aurait qu'à se montrer à cet homme qu'il avait vu si passionné pour elle, et qu'il reprendrait les sentiments qu'elle méritait d'inspirer. — C'est moi, dit-il, en quelque sorte qui vous ai mariée, je vous ramènerai chez vous, et nous verrons si on ose vous y mal recevoir. Caliste obtint la permission d'en prévenir son mari, mais non celle d'attendre sa réponse. En arrivant, elle trouva cette lettre: "M. le général a parfaitement raison, Madame, et vous faites très bien de venir chez vous. Tâchez d'y rétablir votre santé, et soyez-y maîtresse absolue. J'ai donné à cet égard les ordres les plus positifs, quoiqu'il n'en fût pas besoin, car mes domestiques sont les vôtres. Je vous ai trop aimée, et je vous estime trop pour ne pas me flatter de pouvoir vivre encore heureux avec vous; mais dans ce moment l'impression du chagrin que j'ai eu est trop vive encore, et malgré moi je vous la laisserais trop voir. Je vais faire, pour tâcher de la perdre entièrement, un voyage de quelques mois, dont j'espère d'autant plus de succès que je ne suis jamais sorti de mon pays. Vous ne pouvez m'écrire, ne sachant où m'adresser vos lettres, mais je vous écrirai, et l'on verra que nous ne sommes pas brouillés. Adieu, Madame; c'est bien sincèrement que je vous souhaite une meilleure santé, et que je suis fâché d'avoir témoigné tant de chagrin d'une chose involontaire, et que vous avez fait tant d'efforts pour réparer; mais mon chagrin alors était trop vif. Témoignez bien de l'amitié à mistriss M***. Elle l'a bien mérité, et je lui rends à présent justice. Je ne pouvais croire qu'il n'y eût point eu de correspondance secrète, aucune relation entre vous et l'heureux homme auquel votre coeur s'était donné; elle avait beau dire que votre surprise en était la preuve, je n'écoutais rien".