"Un gentilhomme aimerait une fille de la seconde classe, belle, vertueuse, et il ne pourrait l'épouser." Pardonnez-moi, il l'épouserait. "Mais il s'avilirait." Non, tout le monde applaudirait au sacrifice. Et ne pourrait-il pas remonter au-dessus même de sa propre classe, en se faisant nommer, à force de mérite, membre du conseil de la nation et du roi? Ne ferait-il pas rentrer par là ses enfants dans leur classe originaire? Et ses fils d'ailleurs n'y pourraient-ils pas rentrer par des mariages? "Et quelles seraient les fonctions de ce conseil de la nation? De quoi s'occuperait-il? Dans quelles affaires jugerait-il?" Ecoutez, mon cousin: la première fois qu'un souverain me demandera l'explication de mon projet, dans l'intention d'en faire quelque chose, je l'expliquerai, et le détaillerai de mon mieux; et s'il se trouve à l'examen aussi mal imaginé et aussi impraticable que vous le croyez, je l'abandonnerai courageusement. "Il est bien d'une femme", dites-vous: à la bonne heure, je suis une femme, et j'ai une fille. J'ai un préjugé pour l'ancienne noblesse; j'ai du faible pour mon sexe: il se peut que je ne sois que l'avocat de ma cause, au lieu d'être un juge équitable dans la cause générale de la société. Si cela est, ne me trouvez-vous pas bien excusable? Ne permettrez-vous pas aux Hollandais de sentir plus vivement les inconvénients qu'aurait pour eux la navigation libre de l'Escaut, que les arguments de leur adversaire en faveur du droit de toutes les nations sur toutes les rivières? Vous me faites souvenir que cette Cécile, pour qui je voudrais créer une monarchie d'une espèce toute nouvelle, ne serait que de la seconde classe, si cette monarchie avait été créée avant nous, puisque mon père serait devenu de la classe de sa femme, et mon mari de la mienne. Je vous remercie de m'avoir répondu si gravement. C'est plus d'honneur, je ne dirai pas que je ne mérite, mais que je n'espérais. Adieu mon cousin. Je retourne à votre femme.
Vous êtes enchantée de Cécile, et vous avez bien raison. Vous me demandez comment j'ai fait pour la rendre si robuste, pour la conserver si fraîche et si saine. Je l'ai toujours eue auprès de moi, elle a toujours couché dans ma chambre, et, quand il faisait froid, dans mon lit. Je l'aime uniquement: cela rend bien clairvoyante et bien attentive. Vous me demandez si elle n'a jamais été malade. Vous savez qu'elle a eu la petite vérole. Je voulais la faire inoculer, mais je fus prévenue par la maladie; elle fut longue et violente. Cécile est sujette à de grands maux de tête: elle a eu tous les hivers des engelures aux pieds qui la forcent quelquefois à garder le lit. J'ai encore mieux aimé cela que de l'empêcher de courir dans la neige, et de se chauffer ensuite quand elle avait bien froid. Pour ses mains, j'avais si peur de les voir devenir laides, que je suis venue à bout de les garantir. Vous demandez comment je l'ai élevée. Je n'ai jamais eu d'autre domestique qu'une fille élevée chez ma grand-mère, et qui a servi ma mère. C'est auprès d'elle, dans son village, chez sa nièce, que je la laissai quand je passai quinze jours avec vous à Lyon, et lorsque j'allai vous voir chez notre vieille tante. J'ai enseigné à lire et à écrire à ma fille dès qu'elle a pu prononcer et remuer les doigts; pensant, comme l'auteur de Séthos, que nous ne savons bien que ce que nous avons appris machinalement. Depuis l'âge de huit ans jusqu'à seize elle a pris tous les jours une leçon de latin et de religion de son cousin, le père du pédant et jaloux petit amant, et une de musique d'un vieux organiste fort habile. Je lui ai appris autant d'arithmétique qu'une femme a besoin d'en savoir. Je lui ai montré à coudre, à tricoter et à faire de la dentelle. J'ai laissé tout le reste au hasard. Elle a appris un peu de géographie en regardant des cartes qui pendent dans mon antichambre, elle a lu ce qu'elle a trouvé en son chemin quand cela l'amusait, elle a écouté ce qu'on disait quand elle en a été curieuse, et que son attention n'importunait pas. Je ne suis pas bien savante; ma fille l'est encore moins. Je ne me suis pas attachée à l'occuper toujours: je l'ai laissée s'ennuyer quand je n'ai pas su l'amuser. Je ne lui ai point donné de maîtres chers. Elle ne joue point de la harpe. Elle ne sait ni l'italien, ni l'anglais. Elle n'a eu que trois mois de leçons de danse. Vous voyez bien qu'elle n'est pas très merveilleuse; mais, en vérité, elle est si jolie, si bonne, si naturelle, que je ne pense pas que personne voulût y rien changer. Pourquoi, direz-vous, lui avez-vous fait apprendre le latin? Pour qu'elle sût le français sans que j'eusse la peine de la reprendre sans cesse, pour l'occuper, pour être débarrassée d'elle et me reposer une heure tous les jours; et cela ne nous coûtait rien. Mon cousin le professeur avait plus d'esprit que son fils et toute la simplicité qui lui manque. C'était un excellent homme. Il aimait Cécile, et, jusqu'à sa mort, les leçons qu'il lui donnait ont été aussi agréables pour lui que profitables pour elle. Elle l'a servi pendant sa dernière maladie, comme elle eût pu servir son père, et l'exemple de patience et de résignation qu'il lui a donné a été une dernière leçon plus importante que toutes les autres, et qui a rendu toutes les autres plus utiles. Quand elle a mal à la tête, quand ses engelures l'empêchent de faire ce qu'elle voudrait, quand on lui parle d'une maladie épidémique qui menace Lausanne (nous y sommes sujets aux épidémies), elle songe à son cousin le professeur, et elle ne se permet ni plainte, ni impatience, ni terreur excessive.
Vous êtes bien bonne de me remercier de mes lettres. C'est à moi à vous remercier de vouloir bien me donner le plaisir de les écrire.
LETTRE VI
N'y avait-il pas d'inconvénient, me dites-vous, à laisser lire, à laisser écouter? N'aurait-il pas mieux valu, etc.? J'abrège, je ne transcris pas toutes vos phrases, parce qu'elles m'ont fait de la peine. Peut-être aurait-il mieux valu faire apprendre plus ou moins, ou autre chose; peut-être y avait-il de l'inconvénient, etc. Mais songez que ma fille et moi ne sommes pas un roman comme Adèle et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer. J'aimais ma fille uniquement; rien, à ce qu'il me semble, n'a partagé mon attention, ni balancé dans mon coeur son intérêt. Supposé qu'avec cela j'aie mal fait ou n'aie pas fait assez, prenez-vous en, si vous avez foi à l'éducation, prenez-vous en, en remontant d'enfants à pères et mères, à Noé ou Adam, qui, élevant mal leurs enfants, ont transmis de père en enfant une mauvaise éducation à Cécile. Si vous avez plus de foi à la nature, remontez plus haut encore, et pensez, quelque système qu'il vous plaise d'adopter, que je n'ai pu faire mieux que je n'ai fait. Après la réception de votre lettre, je me suis assise vis-à-vis de Cécile; je l'ai vue travailler avec adresse, activité et gaieté. L'esprit rempli de ce que vous m'avez écrit, les larmes me sont venues aux yeux; elle s'est mise à jouer du clavecin pour m'égayer. Je l'ai envoyée à l'autre extrémité de la ville; elle est allée et revenue sans souffrir, quoiqu'il fasse très froid. Des visites ennuyeuses sont venues; elle a été douce, obligeante et gaie. Le petit lord l'a priée d'accepter un billet de concert; son offre lui a fait plaisir, et, sur un regard de moi, elle a refusé de bonne grâce. Je vais me coucher tranquille. Je ne croirai point l'avoir mal élevée. Je ne me ferai point de reproches. L'impression de votre lettre est presque effacée. Si ma fille est malheureuse, je serai malheureuse; mais je n'accuserai point le coeur tendre d'une mère dévouée à son enfant. Je n'accuserai point non plus ma fille; j'accuserai la société, le sort; ou bien je n'accuserai point, je ne me plaindrai point, je me soumettrai en silence avec patience et courage. Ne me faites point d'excuses de votre lettre, oublions-la. Je sais bien que vous n'avez pas voulu me faire de la peine: vous avez cru consulter un livre ou interroger un auteur. Demain je reprendrai celle-ci avec un esprit plus tranquille.
Votre mari ne veut pas que je me plaigne des étrangers qu'il y a à Lausanne, disant que le nombre des gens à qui ils font du bien est plus grand que celui des gens à qui ils nuisent. Cela se peut, et je ne me plains pas. Outre cette raison généreuse et réfléchie, l'habitude nous rend ce concours d'étrangers assez agréable. Cela est plus riant et plus gai. Il semble aussi que ce soit un hommage que l'univers rende à notre charmant pays; et, au lieu de lui, qui n'a point d'amour-propre, nous recevons cet hommage avec orgueil. D'ailleurs, qui sait si en secret toutes les filles ne voient pas un mari, toutes les mères un gendre dans chaque carrosse qui arrive? Cécile a un nouvel adorateur qui n'est point venu de Paris ni de Londres. C'est le fils de notre baillif, un beau jeune Bernois, couleur de rose et blanc, et le meilleur enfant du monde. Après nous avoir rencontrées deux ou trois fois, je ne sais où, il nous est venu voir avec assez d'assiduité, et ne m'a pas laissé ignorer que c'était en cachette, tant il trouve évident que des parents bernois devraient être fâchés de voir leur fils s'attacher à une sujette du Pays de Vaud. Qu'il vienne seulement, le pauvre garçon, en cachette ou autrement; il ne fera point de mal à Cécile, ni de tort à sa réputation; et M. le baillif, ni Madame la baillive n'auront point de séduction à nous reprocher. Le voilà qui vient avec le jeune lord. Je vous quitte pour les recevoir. Voilà aussi le petit ministre mort et le ministre en vie. J'attends le jeune faraud et le jeune négociant, et bien d'autres. Cécile a aujourd'hui une journée. Il nous viendra de jeunes filles, mais elles sont moins empressées aujourd'hui que les jeunes hommes. Cécile m'a priée de rester au logis, et de faire les honneurs de sa journée, tant parce qu'elle est plus à son aise quand je suis auprès d'elle, que parce qu'elle a trouvé l'air trop froid pour me laisser sortir.
LETTRE VII
Vous voudriez, dans votre enchantement de Cécile et dans votre fierté pour vos parentes, que je bannisse de chez moi le fils du baillif. Vous avez tort, vous êtes injuste. La fille la plus riche et la mieux née du Pays-de-Vaud est un mauvais parti pour un Bernois, qui en se mariant bien chez lui se donne plus que de la fortune; car il se donne de l'appui, de la facilité à entrer dans le gouvernement. Il se met dans la voie de se distinguer, de rendre ses talents utiles à lui-même, à ses parents et à sa patrie. Je loue les pères et mères de sentir tout cela et de garder leurs fils des filets qu'on pourrait leur tendre ici. D'ailleurs, une fille de Lausanne aurait beau devenir baillive, et même conseillère, elle regretterait à Berne le lac de Genève et ses rives charmantes. C'est comme si on menait une fille de Paris être princesse en Allemagne. Mais je voudrais que les Bernoises épousassent plus souvent des hommes du Pays-de-Vaud; qu'il s'établît entre Berne et nous plus d'égalité, plus d'honnêteté; que nous cessassions de nous plaindre, quelquefois injustement, de la morgue bernoise, et que les Bernois cessassent de donner une ombre de raison à nos plaintes. On dit que les rois de France ont été obligés, en bonne politique, de rendre les grands vassaux peu puissants, peu propres à donner de l'ombrage. Ils ont bien fait sans doute; il faut avant toute chose assurer la tranquillité d'un état: mais je sens que j'aurais été incapable de cette politique que j'approuve. J'aime si fort tout ce qui est beau, tout ce qui prospère, que je ne pourrais ébrancher un bel arbre, quand il n'appartiendrait à personne, pour donner plus de nourriture ou de soleil aux arbres que j'aurais plantés.
Tout va chez moi comme il allait en apparence; mais je crains que le coeur de ma fille ne se blesse chaque jour plus profondément. Le jeune Anglais ne lui parle pas d'amour: je ne sais s'il en a, mais toutes ses attentions sont pour elle. Elle reçoit un beau bouquet les jours de bal. Il l'a menée en traîneau. C'est avec elle qu'il voudrait toujours danser: c'est à elle ou à moi qu'il offre le bras quand nous sortons d'une assemblée. Elle ne me dit rien; mais je la vois contente ou rêveuse, selon qu'elle le voit ou ne le voit pas, selon que ses préférences sont plus ou moins marquées. Notre vieux organiste est mort. Elle m'a priée d'employer l'heure de cette leçon à lui enseigner l'anglais. J'y ai consenti. Elle le saura bien vite. Le jeune homme s'étonne de ses progrès, et ne pense pas que c'est à lui qu'ils sont dûs. On commençait à les faire jouer ensemble partout où ils se rencontraient: je n'ai pas voulu qu'elle jouât. J'ai dit qu'une fille qui joue aussi mal que la mienne a tort de jouer, et que je serais bien fâchée que de sitôt elle apprît à jouer. Là-dessus le jeune Anglais a fait faire le plus petit damier et les plus petites dames possibles, et les porte toujours dans sa poche. Le moyen d'empêcher ces enfants de jouer! Quand les dames ennuieront Cécile, il aura, dit-il, de petits échecs. Il ne voit pas combien il est peu à craindre qu'elle s'ennuie. On parle tant des illusions de l'amour-propre; cependant il est bien rare, quand on est véritablement aimé, qu'on croie l'être autant qu'on l'est. Un enfant ne voit pas combien il occupe continuellement sa mère. Un amant ne voit pas que sa maîtresse ne voit et n'entend partout que lui. Une maîtresse ne voit pas qu'elle ne dit pas un mot, qu'elle ne fait pas un geste qui ne fasse plaisir ou peine à son amant. Si on le savait, combien on s'observerait, par pitié, par générosité, par intérêt, pour ne pas perdre le bien inestimable et incompensable d'être tendrement aimé.
Le gouverneur du jeune lord, ou celui que j'ai appelé son gouverneur, est son parent d'une branche aînée, mais non titrée. Voilà ce que m'a dit le jeune homme. L'autre n'a pas beaucoup d'années de plus, et il y a dans sa physionomie, dans tout son extérieur, je ne sais quel charme que je n'ai vu qu'à lui. Il ne se moquerait pas, comme votre ami, de mes idées sur la noblesse. Peut-être les trouverait-il triviales, mais il ne les trouverait pas obscures. L'autre jour il disait: Un roi n'est pas toujours un gentilhomme; enfin, chimériques ou non, mes idées existent dans d'autres imaginations que la mienne.