Mon Dieu, que je suis occupée de ce qui se passe ici, et embarrassée de la conduite que je dois tenir! Le parent de Milord (je l'appelle Milord par excellence, quoiqu'il y en ait bien d'autres, parce que je ne veux pas le nommer, et je ne veux pas le nommer par la même raison qui fait que je ne me signe pas et que je ne nomme personne; les accidents qui peuvent arriver aux lettres me font toujours peur): le parent de Milord est triste. Je ne sais si c'est pour avoir éprouvé des malheurs, ou par une disposition naturelle. Il demeure à deux pas de chez moi: il se met à y venir tous les jours; et, assis au coin du feu, caressant mon chien, lisant la gazette ou quelque journal, il me laisse régler mon ménage, écrire mes lettres, diriger l'ouvrage de Cécile. Il corrigera, dit-il, ses thèmes quand elle en pourra faire, et lui fera lire la gazette anglaise pour l'accoutumer au langage vulgaire et familier. Faut-il le renvoyer? Ne m'est-il pas permis, en lui laissant voir ce que sont du matin au soir la fille et la mère, de l'engager à favoriser un établissement brillant et agréable pour ma fille, de l'obliger à dire du bien de nous au père et à la mère du jeune homme? Faut-il que j'écarte ce qui pourrait donner à Cécile l'homme qui lui plaît? je ne veux pas dire encore l'homme qu'elle aime. Elle aura bientôt dix-huit ans. La nature peut-être plus que le coeur…. Dira-t-on de la première femme, vers laquelle un jeune homme se sentira entraîné, qu'elle en soit aimée?

Vous voudriez que je fisse apprendre la chimie à Cécile, parce qu'en France toutes les jeunes filles l'apprennent. Cette raison ne me paraît pas concluante; mais Cécile, qui en entend parler autour d'elle assez souvent, lira là-dessus ce qu'elle voudra. Quant à moi, je n'aime pas la chimie. Je sais que nous devons aux chimistes beaucoup de découvertes et d'inventions utiles, et beaucoup de choses agréables; mais leurs opérations ne me font aucun plaisir. Je considère la nature en amant; ils l'étudient en anatomistes.

LETTRE VIII

Il arriva l'autre jour une chose qui me donna beaucoup d'émotion et d'alarme. Je travaillais, et mon Anglais regardait le feu sans rien dire, quand Cécile est revenue d'une visite qu'elle avait faite, pâle comme la mort. J'ai été très effrayée. Je lui ai demandé ce qu'elle avait, ce qui lui était arrivé. L'Anglais, presque aussi effrayé que moi, presqu'aussi pâle qu'elle, l'a suppliée de parler. Elle ne nous répondait pas un mot. Il a voulu sortir, disant que c'était lui sans doute qui l'empêchait de parler: elle l'a retenu par son habit, et s'est mise à pleurer, à sangloter, pour mieux dire. Je l'ai embrassée, je l'ai caressée, nous lui avons donné à boire: ses larmes coulaient toujours. Notre silence à tous a duré plus d'une demi-heure. Pour la laisser plus en repos, j'avais repris mon ouvrage, et il s'était remis à caresser le chien. Elle nous a dit enfin: Il me serait bien difficile de vous expliquer ce qui m'a tant affectée, et mon chagrin me fait plus de peine que la chose même qui le cause. Je ne sais pourquoi je m'afflige, et je suis fâchée surtout de m'affliger. Qu'est-ce que cela veut dire, maman? M'entendriez-vous quand je ne m'entends pas moi-même? Je suis pourtant assez tranquille dans ce moment pour vous dire ce que c'est. Je le dirai devant Monsieur. Il s'est donné trop de peine pour moi, il m'a montré trop de pitié, pour que je puisse lui montrer de la défiance. Moquez-vous tous deux de moi si vous le voulez: je me moquerai peut-être de moi avec vous; mais promettez-moi, Monsieur, de ne dire ce que je dirai à personne. — Je vous le promets, Mademoiselle, a-t-il dit. — Répétez à personne. — A personne. — Et vous, vous, maman, je vous prie de ne m'en parler à moi-même que quand j'en parlerai la première. J'ai vu Milord dans la boutique vis-à-vis d'ici. Il parlait à la femme de chambre de Madame de ***. Elle n'en a pas dit davantage. Nous ne lui avons rien répondu. Un instant après Milord est entré. Il lui a demandé si elle voulait faire un tour en traîneau. Elle lui a dit: Non, pas aujourd'hui, mais demain, s'il y a encore de la neige. Alors, s'étant approché d'elle, il a remarqué qu'elle était pâle et qu'elle avait les yeux gros. Il a demandé timidement ce qu'elle avait. Son parent lui a répondu d'un ton ferme qu'on ne pouvait pas le lui dire. Il n'a pas insisté. Il est resté rêveur; et, un quart d'heure après, quelques femmes étant entrées, ils s'en sont allés tous deux. Cécile s'est assez bien remise. Nous n'avons reparlé de rien. Seulement en se couchant elle m'a dit: Maman, en vérité, je ne sais pas si je souhaite que la neige se fonde, ou qu'elle reste. Je ne lui répondis pas. La neige se fondit; mais on s'est revu depuis comme auparavant. Cécile m'a paru cependant un peu plus sérieuse et réservée. La femme de chambre est jolie, et sa maîtresse aussi. Je ne sais laquelle des deux l'a inquiétée; mais, depuis ce moment-là, je crains que tout ceci ne devienne bien sérieux. Je n'ai pas le temps d'en dire davantage aujourd'hui; mais je vous écrirai bientôt.

Votre homme m'a donc enfin entendue, puisqu'il a dit: Si un roi peut n'être pas un gentilhomme, un manant pourra donc en être un. Soit; mais je suppose, en faveur des nobles de naissance, que la noblesse de sentiment se trouvera plus souvent parmi eux qu'ailleurs. Il veut que, dans mon royaume, le roi anoblisse les héros; un de Ruiter, un Tromp, un Fabert: à la bonne heure.

LETTRE IX

Ce latin vous tient bien au coeur, et vous vous en souvenez longtemps. Savez-vous le latin? dites-vous. Non; mais mon père m'a dit cent fois qu'il était fâché de ne me l'avoir pas fait apprendre. Il parlait très bien français. Lui et mon grand-père ne m'ont pas laissé parler très-mal, et voilà ce qui me rend plus difficile qu'une autre. Pour ma fille, on voit, quand elle écrit, qu'elle sait sa langue; mais elle parle fort incorrectement. Je la laisse dire. J'aime ses négligences, ou parce qu'elles sont d'elle, ou parce qu'en effet elles sont agréables. Elle est plus sévère: si elle me voit faire une faute d'orthographe, elle me reprend. Son style est beaucoup plus correct que le mien; aussi n'écrit-elle que le moins qu'elle peut: c'est trop de peine. Tant mieux. On ne fera pas aisément sortir un billet de ses mains. Vous demandez si ce latin ne la rend pas orgueilleuse. Mon Dieu, non. Ce que l'on apprend jeune ne nous paraît pas plus étrange, pas plus beau à savoir, que respirer et marcher. Vous demandez comment il se fait que je sache l'anglais. Ne vous souvient-il pas que nous avions, vous et moi, une tante qui s'était retirée en Angleterre pour cause de religion? Sa fille, ma tante à la mode de Bretagne, a passé trois ans chez mon père dans ma jeunesse, peu après mon voyage en Languedoc. C'était une personne d'esprit et de mérite. Je lui dois presque tout ce que je sais, et l'habitude de penser et de lire. Revenons à mon chapitre favori et à mes détails ordinaires.

La semaine dernière nous étions dans une assemblée où M. Tissot amena une Française d'une figure charmante, les plus beaux yeux qu'on puisse voir, toute la grâce que peut donner la hardiesse jointe à l'usage du monde. Elle était vêtue dans l'excès de la mode, sans être pour cela ridicule. Un immense cadogan descendait plus bas que ses épaules, et de grosses boucles flottaient sur sa gorge. Le petit Anglais et le Bernois étaient sans cesse autour d'elle, plutôt encore dans l'étonnement que dans l'admiration; du moins l'Anglais, que j'observais beaucoup. Tant de gens s'empressèrent autour de Cécile, que, si elle fut affectée de cette désertion, elle n'eut pas le temps de le laisser voir. Seulement, quand Milord voulut faire sa partie de dames, elle lui dit qu'ayant un peu mal à la tête, elle aimait mieux ne pas jouer. Tout le soir elle resta assise auprès de moi, et fit des découpures pour l'enfant de la maison. Je ne sais si le petit lord sentit ce qui se passait en elle; mais, ne sachant que dire à sa Parisienne, il s'en alla. Comme nous sortions de la salle, il se trouva à la porte parmi les domestiques. Je ne sais si Cécile aura un moment aussi agréable dans tout le reste de sa vie. Deux jours après il passait la soirée chez moi avec son parent, le Bernois et deux ou trois jeunes parentes de Cécile; on se mit à parler de la dame française. Les deux jeunes gens louèrent sans miséricorde ses yeux, sa taille, sa démarche, son habillement. Cécile ne disait rien; je disais peu de chose. Enfin, ils louèrent sa forêt de cheveux. — Ils sont faux, dit Cécile. — Ha, ha! Mademoiselle Cécile, dit le Bernois, les jeunes dames sont toujours jalouses les unes des autres! Avouez la dette! N'est-il pas vrai que c'est par envie? — Il me semblait que Milord souriait. Je me fâchai tout de bon: Ma fille ne sait ce que c'est que l'envie, leur dis-je. Elle loua hier, comme vous, les cheveux de l'étrangère chez une femme de ma connaissance que l'on était occupé à coiffer. Son coiffeur, qui sortait de chez la dame parisienne, nous dit que ce gros cadogan et ces grosses boucles étaient fausses. Si ma fille avait quelques années de plus, elle se serait tue; à son âge, et quand on a sur sa tête une véritable forêt, il est assez naturel de parler. Ne nous soutîntes-vous pas hier avec vivacité, continuai-je en m'adressant au Bernois, que vous aviez le plus grand chien du pays? Et vous, Milord, nous avez-vous permis de douter que votre cheval ne fût plus beau que celui de monsieur un tel et de milord un tel? Cécile, embarrassée, souriait et pleurait en même temps. Vous êtes bien bonne, maman, a-t-elle dit, de prendre si vivement mon parti. Mais dans le fond j'ai eu tort; il eût mieux valu me taire. J'étais encore de mauvaise humeur. Monsieur, ai-je dit au Bernois, toutes les fois qu'une femme paraîtra jalouse des louanges que vous donnerez à une autre, loin de le lui reprocher, remerciez-la dans votre coeur, et soyez bien flatté. — Je ne sais, a dit le parent de Milord, s'il y aurait lieu de l'être. Les femmes veulent plaire aux hommes, les hommes aux femmes, la nature l'a ainsi ordonné. Qu'on veuille profiter des dons qu'on en a reçus, et n'en pas laisser jouir à ses dépens un usurpateur, me paraît encore si naturel, que je ne vois pas comment on peut le trouver mauvais. Si on louait un autre auprès de ces dames d'une chose que j'aurais faite, assurément je dirais: C'est moi. Et puis, il y a un certain esprit de vérité qui, dans le premier instant, ne consulte ni les inconvénients, ni les avantages. Supposé que Mademoiselle eût de faux cheveux, et qu'on les eût admirés, je suis sûr qu'elle aurait aussi dit: Ils sont faux. — Sans doute, Monsieur, a dit Cécile, mais je vois bien pourtant qu'il ne sied pas de le dire de ceux d'une autre. Dans le moment, le hasard nous a amené une jeune femme, son mari et son frère. Cécile s'est mise à son clavecin; elle leur a joué des allemandes et des contredanses, et on a dansé. — Bonsoir, ma mère et ma protectrice, m'a dit Cécile en se couchant; bonsoir, mon Don Quichotte. J'ai ri. Cécile se forme, et devient tous les jours plus aimable. Puisse-t-elle n'acheter pas ses agréments trop cher!

LETTRE X

Je crains bien que Cécile n'ait fait une nouvelle conquête; et si cela est, je me consolerai, je pense, de sa prédilection pour son lord. Si ce n'est même qu'une prédilection, elle pourrait bien n'être pas une sauvegarde suffisante. L'homme en question est très aimable. C'est un gentilhomme de ce pays, capitaine au service de France, qui vient de se marier, ou plutôt de se laisser marier le plus mal du monde. Il n'avait point de fortune. Une parente éloignée du même nom, héritière d'une belle terre qui est depuis longtemps dans cette famille, a dit qu'elle l'épouserait plus volontiers qu'un autre. Ses parents ont trouvé cela admirable, et cru la fille charmante, parce qu'elle est vive, hardie, qu'elle parle beaucoup et vite, et qu'elle passait pour une petite espiègle. Il était à sa garnison. On lui a écrit. Il a répondu qu'il avait compté ne se pas marier, mais qu'il ferait ce qu'on voudrait; et on a si bien arrangé les choses, qu'arrivé ici le premier octobre, il s'est trouvé marié le 20. Je crois que le 30 il aurait déjà voulu ne le plus être. La femme est coquette, jalouse, altière. Ce qu'elle a d'esprit n'est qu'une sottise vive et à prétention. J'étais allée sans ma fille les féliciter il y a deux mois. Ils sont en ville depuis quinze jours. Madame voudrait être de tout, briller, plaire, jouer un rôle. Elle se trouve assez riche, assez aimable et assez jolie pour cela. Le mari, honteux et ennuyé, fuit sa maison; et, comme nous sommes un peu parents, c'est dans la mienne qu'il a cherché un refuge. La première fois qu'il y vint, il fut frappé de Cécile, qu'il n'avait vue qu'enfant, et me trouvant presque toujours seule avec elle, ou n'ayant que l'Anglais avec nous, il s'est accoutumé à venir tous les jours. Ces deux hommes se conviennent et se plaisent. Tous deux sont instruits, tous deux ont de la délicatesse dans l'esprit, du discernement et du goût, de la politesse et de la douceur. Mon parent est indolent, paresseux: il n'est plus si triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soit. L'autre est doucement triste et rêveur. Dès le premier jour ils ont été ensemble comme s'ils s'étaient toujours vus; mais mon parent me semble chaque jour plus occupé de Cécile. Hier, pendant qu'ils parlaient de l'Amérique, de la guerre, Cécile me dit tout bas: Maman, l'un de ces hommes est amoureux de vous. — Et l'autre de vous, lui ai-je répondu. Là-dessus elle s'est mise à le considérer en souriant. Il est d'une figure si noble et si élégante, que sans le petit lord je serais bien fâchée d'avoir dit vrai. Je devrais ne pas laisser d'en être fâchée à présent; mais on ne saurait prendre vivement à coeur tant de choses. Mon parent et sa femme s'en tireront comme ils pourront. Il n'a pas remarqué le jeune lord, qui n'est pas établi ici comme son parent, tant s'en faut, mais qui, au retour de son collège et de ses leçons, quand il ne le trouve pas chez lui, vient le chercher chez moi. C'est ce qu'il fit avant-hier; et sachant que nous devions aller le soir chez cette parente chez qui il était en pension, il me supplia de l'y mener, disant qu'il ne pouvait souffrir, après les bontés qu'on avait eues pour lui dans cette maison, l'air à demi-brouillé qu'il y avait entr'eux. Je dis que je le voulais bien. Les deux piliers de ma cheminée vinrent aussi avec nous. Ma cousine la professeuse, persuadée que dans les jeux d'esprit son fils brillait toujours par-dessus tout le monde, a voulu qu'on remplît des bouts rimés, qu'on fît des discours sur huit mots, que chacun écrivît une question sur une carte. On mêle les cartes, chacun en tire une au hasard, et écrit une réponse sous la question. On remêle, on écrit jusqu'à ce que les cartes soient remplies. Ce fut moi qu'on chargea de lire. Il y avait des choses fort plates, et d'autres fort jolies. Il faut vous dire qu'on barbouille et griffonne de manière à rendre l'écriture méconnaissable. Sur une des cartes on avait écrit: A qui doit-on sa première éducation? A sa nourrice, était la réponse. Sous la réponse on avait écrit: Et la seconde? Réponse: Au hasard. Et la troisième? A l'amour. — C'est vous qui avez écrit cela, me dit quelqu'un de la compagnie. — Je consens, dis-je, qu'on le croie, car cela est joli. M. de *** regarda Cécile. — Celle qui l'a écrit, dit-il, doit déjà beaucoup à sa troisième éducation. Cécile rougit comme jamais elle n'avait rougi. — Je voudrais savoir qui c'est, dit le petit lord. — Ne serait-ce point vous-même? lui dis-je. Pourquoi veut-on que ce soit une femme? Les hommes n'ont-ils pas besoin de cette éducation tout comme nous? C'est peut-être mon cousin le ministre. — Dis donc, Jeannot, dit sa mère; je le croirais assez, puisque cela est si joli. — Oh non, dit Jeannot, j'ai fini mon éducation à Bâle. Cela fit rire, et le jeu en resta là. En rentrant chez moi, Cécile me dit: Ce n'est pas moi, maman, qui ai écrit la réponse. — Et pourquoi donc tant rougir? lui dis-je. — Parce que je pensais.. parce que, maman, parce que… Je n'en appris, ou du moins elle ne m'en dit pas davantage.