Et Caroline? — Caroline, adorée, chérie, respectée comme elle méritait de l'être, fut la plus heureuse ainsi que la plus aimable des femmes.

Nous dirons encore à ceux qui aiment à tout savoir que M. de Zastrow, piqué de ce que ses grâces parisiennes, entées sur un fonds germanique, ne plaisaient qu'à mademoiselle de Manteul, qui ne lui plaisait plus, retourna à Paris, y retrouva ses bons amis de jeu, ses bonnes fortunes de théâtre, et les vit avec tant d'assiduité, qu'il mourut au bout d'une année, absolument ruiné. Sa tante se douta seulement alors que Matilde pouvait avoir eu raison de le refuser; elle lui pardonna, et la fit son unique héritière.

Mademoiselle de Manteul entra d'abord dans un chapitre, puis elle postula une place de dame d'honneur à la cour, l'obtint, et put, à son gré, dans ces deux états, exercer son esprit d'intrigue.

Son aimable frère, ce jeune et bon Manteul qui nous intéresse, et que nous avons laissé aux courses de Newmarket, y vit lady Sophie Seymour, cousin germaine du comte et de sa soeur. Elle ressemblait beaucoup à sa cousine Matilde. Manteul trouva qu'il n'avait rien perdu; et bientôt elle lui ressembla plus encore, car elle aima Manteul comme Matilde aimait Lindorf. Le comte, dans un voyage qu'il fit à Londres avec Caroline, eut le plaisir de former cette union, et de faire encore deux heureux.

L'EDITEUR AU LECTEUR.

Et moi, cher lecteur, je ne puis résister à vous ramener quelques moments encore au milieu de cette aimable famille, en vous apprenant comment tous les événements et les détails que vous venez de lire sont parvenues à ma connaissance et à celle du public.

Des affaires particulières m'ayant appelée à Berlin, je fus recommandée par M. de Kateh…, gentilhomme russe, au comte de Walstein, qu'il avait connu lors de son ambassade en Russie.

Le comte me présenta à son épouse et à sa soeur. Cette charmante famille me combla de politesses, et me rendit le séjour de Berlin si agréable, que j'y passai près de deux années. Je vécus avec eux pendant tout ce temps-là dans la société la plus intime, sans y éprouver jamais un seul instant d'ennui. La conversation du comte, toujours variée, toujours instructive, animée par sa douce philosophie, par l'énergie de son âme; la sensibilité si touchante et si vraie de Caroline, et ses talents enchanteurs qu'elle cultivait avec soin; la gaieté, la vivacité, la complaisance du bon Lindorf; la charmante mutinerie de Matilde, qui faisait ressortir son esprit et ses grâces sans nuire à la bonté de son coeur: toutes ces différentes manières d'être aimable formaient les contrastes les plus piquants et les plus variés, sans altérer leur union. Ils ne se quittaient point; à Berlin, ils occupaient, dans le même hôtel, deux corps de logis différents, et l'été ils se réunissaient dans leur terres. J'allai avec eux à Walstein, à Risberg, à Rindaw. Une soirée d'automne, nous nous étions rassemblés en famille dans le charmant pavillon du jardin; je demandai l'explication des peintures, le comte me la donna. Caroline, attendrie au souvenir de son amie, ne put retenir ses larmes. Le comte s'approcha d'elle; il ne lui dit rien, mais il la serra dans ses bras avec l'expression du sentiment le plus tendre. Caroline essuya ses yeux, sourit à son époux, et lui dit un instant après: "Que ne peut-elle voir comme sa Caroline est heureuse!" Dans un autre coin du pavillon, Lindorf et Matilde folâtraient avec le fils aîné du comte, âgé de trois ans, et leur fille, à peu près du même âge: on ne savait lequel était le plus enfant et faisait le plus de bruit. J'étais au milieu de ces deux groupes; je les considérais avec attention, surprise de voir les caractères de ces époux si parfaitement assortis. Le comte et Caroline se convenaient aussi bien l'un à l'autre que Lindorf et Matilde. J'en fis la remarque avec eux, et j'ajoutai que la sympathie avait assurément agi sur leurs âmes, et décidé de leurs penchants au premier instant qu'ils s'étaient vus. Je le disais de bonne foi, ignorant leur histoire, et jugeant d'après leurs sentiments actuels. Caroline sourit encore en regardant le comte, qui s'était assis près d'elle, et lui prenant une main qu'elle serra contre son coeur: "Vous aurez donc peine à croire, me dit-elle, que je reçus cette main chérie en frémissant, et que mon premier soin fut de m'éloigner de lui pendant plus d'une année? — Et croiriez-vous, interrompit l'époux de Caroline, que j'ai sollicité avec instance un divorce, et que je l'ai même obtenu? — Si je voulais parler, dit Lindorf, je pourrais peut-être aussi surprendre madame. — Taisez-vous, mon cher, lui dit Matilde en posant la main sur sa bouche; je veux ignorer toutes vos perfidies. Laissez-moi raconter à madame que je suis la seule ici qui n'aie rien à se reprocher. Toujours tendre et fidèle comme une colombe, je n'ai pas donné l'ombre d'une inquiétude à ce que j'aimais. Je l'ai dit cent fois; il n'y a ici que moi de bien sage, de bien raisonnable…"

Surprise à l'excès de ce que je venais d'entendre, je priai de mes amis de me développer ce mystère; mais je compris, à leur réponse, que ce récit ne pouvait se faire devant tous les intéressés. Cependant ma curiosité était vivement excitée, et je persécutai chacun d'eux en particulier. Caroline me jura qu'elle se rappelait à peine le temps où elle n'aimait pas son mari, et que souvent elle ne pouvait croire que ce temps eût existé. Matilde ne savait presque rien: le comte était trop occupé; enfin ce dernier me dit de m'adresser à Lindorf, auquel il avait donné tous les papiers relatifs à cet objet, et ajouta: "Nous nous sommes amusés, la première année de notre réunion, lorsque les événements étaient encore récents, à écrire chacun notre histoire, en disant au plus près de notre conscience ce que nous avions éprouvé dans telle ou telle circonstance. Tous ces papiers ont été remis à Lindorf, qui s'est chargé de les rédiger. Je crois qu'il l'a fait; mais jusqu'à présent il n'a point voulu nous montrer son ouvrage: peut-être aura-t-il plus de confiance pour vous." Je me préparais à en parler à Lindorf, mais il me prévint. Dès le lendemain il entra chez moi, son manuscrit à la main. "Vous avez paru désirer de nous connaître à fond, me dit-il; on n'a point de secret pour une amie telle que vous, et je vous apporte l'histoire de notre vie et nos sentiments. Ce manuscrit n'a d'autre mérite que l'exacte vérité, et pour vous celui que peut lui donner l'amitié. Je vous le laisse; emportez-le dans votre patrie; il vous rappellera quelquefois vos bons amis de Berlin, et vous vous croirez avec eux en le lisant." On comprend combien je remerciai l'aimable Lindorf du présent qu'il me faisait, et dont je sentais bien tout le prix. "Mais, lui dis-je, pourquoi le comte, Caroline, Matilde, ne l'ont-ils point vu? — Ils l'ont vu et composé autant que moi, me répondit-il; et je puis vous montrer que j'ai travaillé exactement d'après ce que chacun d'eux avait écrit; j'ai seulement supprimé les répétitions, donné une suite à ces différents récits, et c'est ce que j'ai craint de leur laisser voir. Le comte m'aurait grondé d'avoir été trop vrai sur ses vertus; vous savez comme il est modeste; Caroline, d'avoir plaisanté sur son père et sur son amie. — Et Matilde?… — Eh bien! Matilde aurait trouvé peut-être son Lindorf bien léger. J'aime mieux qu'elle oublie un défaut dont elle m'a corrigé. Au surplus, j'abandonne le tout à votre prudence: ce manuscrit est à vous; faites-en ce que vous voudrez." Je lui promis de le garder pour moi seule, tant que je serais à Berlin; et j'étais près de mon départ. Revenue chez moi, je me suis délicieusement occupée à l'arranger à ma manière, et je n'ai pu résister à faire partager au public une partie du plaisir que cet intéressant petit ouvrage m'a fait éprouver. Je ne sais si mon amitié pour cette aimable famille me fait illusion; mais il me semble qu'après avait lu leur histoire on les aimera comme moi. La vérité, d'ailleurs, et la simplicité, ont toujours le droit d'intéresser. Heureuse si les vertus et le bonheur du comte de Walstein inspiraient à quelques jeunes gens le désir de l'imiter!

FIN.