J'employai le reste de cette journée à lui écrire, à lui faire le récit de tout ce qui s'était passé dans mon coeur depuis l'instant où vous aviez formé cette union, et je ne lui cachai que le nom de Caroline. J'avouai que tout ce qu'il m'avait dit de Matilde avait ranimé mes sentiments pour elle; mais que me rendant justice, et sentant combien j'avais peu mérité qu'elle m'eût conservé les siens, j'étais décidé à les cacher, à réparer mes torts avec elle, en la servant dans sa nouvelle inclination. Ma lettre fut longue et détaillée; j'écrivais encore quand un laquais de Manteul, qu'il avait pris avec lui à Newmarket, entra chez moi et me remit un nouveau billet de sa part, qu'il m'envoyait de la première poste; c'était une répétition du précédent. Il craignait qu'il ne me fût pas parvenu; que mon départ ne fût différé, et se servait des motifs les plus forts pour le hâter. Pour achever de m'ôter toute espèce d'inquiétude sur son compte, il m'assurait "qu'il regardait cet événement comme un bonheur. Trop jeune encore pour se marier (il n'a pas vingt ans), il aurait fait une folie que Matilde seule pouvait excuser. L'idée d'être aimé d'elle lui avait fait tourner la tête; la certitude du contraire lui rendait la raison et la liberté. Il allait en profiter pour s'instruire et s'amuser en voyageant encore quelques années; il espérait de me revoir, disait-il, l'heureux époux de la plus aimable des femmes. Quels que fussent les motifs qui m'éloignaient d'elle, et les torts que je me reprochais, il était sûr que je n'aurais qu'à la voir pour sentir tout mon bonheur. Il me connaissait trop d'ailleurs pour croire que je balancerais un instant à voler à son secours, ne fût-ce même que comme ami, si je n'étais plus libre d'accepter celui qui m'était offert. Il finissait par me dire que son laquais avait ordre de ne le rejoindre qu'après m'avoir vu monter dans ma chaise de poste."
Je lui remis l'immense lettre que j'avais écrite à son maître, et il repartit pour Newmarket au moment où je m'éloignai de Londres. Ma traversée fut très-heureuse et très-prompte, le vent était favorable. Je trouvai Varner à Hambourg, qui attendait depuis trois semaines qu'un vaisseau pût mettre à la voile. Ils étaient tous retenus dans le port par les vents contraires, et le bon Varner gémissait de ce retard. Il me remit votre billet, et mon banquier, que je vis le même jour, me donna la lettre qui l'avait suivi. Tous les deux étaient également pressants; vous exigiez le retour le plus prompt sans en expliquer le motifs; mais avais-je besoin de les savoir? Vous ordonniez, je devais obéir; et si je n'eusse été en chemin, je m'y serais mis à l'instant même.
Comment vous avouer cependant qu'un sentiment que je condamnais, mais auquel je ne pus résister, me fit prendre la route de Dresde plutôt que celle de Berlin? Je ne puis l'excuser qu'en croyant que ce fut un pressentiment; mais pour le moment je cherchai à me faire illusion, à me persuader qu'un retard de quelques jours au plus ne pourrait vous faire aucune peine, au lieu que le moindre délai pouvait influer sur le sort de Matilde. Je voulais la voir, la déterminer à me suivre et vous l'amener. J'osai même alors interpréter ces deux lettres si pressantes, cet ordre si positif de me rendre auprès de vous sans délai. Sans doute Matilde en était l'objet; et je répondais à vos intentions en volant à son secours avant même de vous voir: je ne m'arrêtai donc à Hambourg que le temps nécessaire pour avoir de bons chevaux.
Vous savez le reste, mon cher ami, comment je rencontrai M. de Zastrow, et quelle fut ma surprise en voyant sortir Matilde de cette chaise de poste; mais ce que je n'ai point osé vous dire devant elle, c'est à quel point sa figure charmante me frappa, m'étonna, m'enchanta. Oh! combien elle me parut au-dessus et de ce que Manteul m'avait dit, et de ce que j'avais imaginé! Tel fut l'effet que me firent son émotion, son trouble, qui l'embellissaient encore, et les premiers mots qu'elle prononça avec une expression de tendresse, un sentiment, une âme, qu'il est impossible de rendre. Je la vois encore s'élancer de cette voiture, accourir les bras ouverts; je l'entends me dire: Lindorf, cher Lindorf! c'est votre Matilde qu'on veut vous enlever et qui ne veut être qu'à vous. Cette âme innocente et pure est au-dessus du soupçon; elle aime, elle est donc sûre d'être aimé. Une année de silence, tout ce qu'on n'a cessé de lui dire, tous mes torts apparents et réels n'ont point ébranlé sa constance. Elle me voit; ils sont tous oubliés: il ne lui reste pas même l'ombre d'un doute. Et quand ses sens l'abandonnèrent; quand elle se laissa tomber dans mes bras, faible, pâle, inanimée, ses yeux charmants fermés à demi, comme elle me parut intéressante! Avec quelle ardeur je fis le voeu de lui consacrer ma vie! J'ose vous l'avouer, mon ami, en la portant dans la maison de poste, ce fut sur les lèvres que je le prononçai; et je n'oublierai jamais le sentiment délicieux que j'éprouvai. Mon combat avec Zastrow, ma blessure, notre voyage, les soins touchants qu'elle a pris de moi, son esprit, ses grâces, sa charmante naïveté, tous les instants enfin que j'ai passés auprès d'elle, ont augmenté mon attachement et rendu ineffaçable l'impression qu'elle me fit au premier instant. Je n'ai pu cependant me défendre d'un peu d'émotion en revoyant Caroline; mais elle était d'un autre genre que celle qu'elle me faisait éprouver l'été passé: un regard de Matilde la dissipa bientôt, et j'ose assurer que ce sera la dernière. Je m'aperçus d'abord avec la joie la plus vive, que vous étiez aimé; et dès cet instant je ne vis plus dans Caroline qu'une soeur chérie, et l'épouse de mon ami, de mon frère… Cher comte! vous avez lu dans mon coeur, et vous ne tarderez pas, je l'espère, à m'accorder ce titre précieux, que je mérite par mes sentiments et que j'ambitionne comme le comble du bonheur.
Et moi, lui dit le comte en l'embrassant tendrement, je ne croirai le mien complet que lorsque Matilde et Lindorf seront heureux comme moi. Il me tarde d'arriver, et de serrer ces noeuds qui ne me laisseront plus rien à désirer.
Il lui raconta ensuite à son tour tout ce qui avait précédé sa réunion avec Caroline. Lindorf frémit à l'idée du divorce qu'il avait projeté. — Grand Dieu! lui dit-il, et vous pouviez penser que j'accepterais un tel sacrifice, que je voudrais être heureux aux dépens de Walstein? — Il s'agissait du bonheur de Caroline, devions-nous balancer à l'assurer? La lettre que je vous écrivais, et qu'elle devait vous remettre à votre arrivée, aurait levé tous vos scrupules. Votre amitié, votre délicatesse, auraient cédé aux motifs les plus pressants, les plus décisifs. Non, Lindorf, mes mesures étaient bien prises, et vous n'auriez pu résister. — Ne me demandez point ce que j'aurais fait, reprit Lindorf; heureusement vous ne m'avez pas mis à cette dangereuse épreuve. J'aime mieux, je l'avoue, être votre frère: vous seul méritez Caroline; elle seule pouvait récompenser vos vertus…, et peut-être Matilde convient-elle mieux à votre ami Lindorf. — Elle ignore sans doute, lui dit le comte, que Caroline ait été son rivale? — Lindorf l'interrompit vivement: Elle n'ignore rien, mon ami. Matilde n'a-t-elle pas le droit de lire dans mon coeur, d'en savoir tous les secrets, d'en connaître tous les replis? Ne lui devais-je pas l'explication de mon refroidissement, de mon silence, de mon voyage en Angleterre? Aurais-je pu lui en imposer, la tromper? Non, c'était impossible. J'en avais peut-être formé le projet, mais c'était avant de la revoir, avant de l'entendre: sa noble franchise, sa candeur, appellent irrésistiblement la confiance et la sincérité.
Dès que nous fûmes seuls dans la chaise de poste, elle me parla de vous, de votre mariage: elle me demanda si je connaissais sa belle-soeur, et l'aveu des sentiments qu'elle m'avait inspirés; et la confidence la plus entière fut ma réponse. Je lui racontai tout ce qui s'était passé, et je la vis par degrés s'attacher à Caroline. Loin de ressentir aucune jalousie, aucune aigreur, elle n'eut que le désir de la connaître, et de la prendre pour modèle. — Combien je l'aimerai cette charmante Caroline! me disait-elle. Elle fera le bonheur de mon frère; elle m'apprendra à fixer mon cher Lindorf, elle sera mon amie…. Et, depuis qu'elle l'a vue, elle m'a dit avec ce ton de la vérité qui ne peut laisser aucun doute: Ah! Lindorf, combien vous êtes justifié à mes yeux! Je ne vous pardonnerais pas de l'avoir vue avec indifférence. Voilà votre soeur, mon cher comte; jugez si je dois l'adorer.
Arrivés à Berlin, le premier soin du comte fut de présenter au roi sa soeur et son ami, en lui demandant son approbation pour leur union. Dès qu'il l'eut obtenue, l'heureuse famille se rendit à la terre que le comte possédait à quelques lieues de Berlin, celle où Caroline était allée le joindre et dont Justin était concierge; et là, dans la chapelle du château, le mariage fut célébré sans autre témoins que le comte, la comtesse et quelques villageois. En sortant de l'église, Louise vint faire son compliment à Lindorf; elle lui fut présentée par Caroline. C'était encore un moment d'épreuve; elle fut favorable à Matilde. Le dernier sentiment qu'on éprouve est toujours celui qui paraît le plus vif. Il regarda sans trouble les deux charmantes femmes qui avaient fait naître en lui de si vives émotions; et serrant la main du comte qui se trouvait près de lui: C'est dans ce moment, lui dit-il, que je puis vous assurer que je suis digne d'être votre frère. J'ai été passionné pour Louise; j'ai adoré Caroline; mais j'aime ma chère Matilde, et je sens que c'est pour la vie.
Lindorf pensa toujours ainsi. Malgré sa légèreté naturelle, qui l'entraîna peut-être à des infidélités passagères, il fit le bonheur de son aimable compagne, parvint aux premiers grades militaires et se distingua dans plusieurs occasions.
Le comte de Walstein fut toujours l'ami de son roi, le protecteur du peuple, le soutien des malheureux, et trouva dans l'amour constant de sa chère Caroline, dans les vertus de leurs enfants, la récompense des siennes.