"J'aurai voulu, mon cher Lindorf, vous attendre et vous revoir; mais cela ne m'est pas possible. Lord Cavendish vient de me proposer de l'accompagner aux courses de Newmarket; il part à l'heure même, et me laisse à peine le temps de vous adresser un mot. Vous savez combien je désirais de les voir ces fameuses courses; j'accepte donc l'offre de lord Cavendish avec d'autant plus de plaisir, que j'ai besoin de distraction en ce moment. Votre billet, et plus encore votre empressement à me chercher, même avant d'avoir lu vos lettres, m'apprennent tout ce que je veux savoir à présent. Lisez-les, mon cher ami, et si vous n'êtes pas demain sur la route de Dresde, vous ne méritez pas votre bonheur. Si quelque chose pouvait altérer mon estime et mon amitié ce serait de vous retrouver à Londres, ou d'apprendre après-demain que vous y êtes encore. Adieu, mon cher Lindorf; soyez heureux autant que vous pouvez et devez l'être avec la plus aimable des femmes. Je vais en chercher une qui lui ressemble et dont le coeur ne soit pas engagé. Si le séjour et les plaisirs de Newmarket ont l'effet que j'en attends, vous aurez bientôt de mes nouvelles. Donnez-moi des vôtres, et ces détails que vous m'avez promis, non point à titre d'explication, je n'en ai plus besoin, mais comme une confidence bien intéressante pour votre ami et celui de Matilde. Vous avez des torts envers elle, dites-vous, elle seule a droit de se plaindre. Ah! Lindorf, heureux Lindorf! courez, voyez-la, et ces torts seront les derniers de votre vie.
"CH. DE. M."
A peine eus-je finis ce billet, que je volai chez lord Cavendish, espérant les trouver encore: ils étaient partis en poste. J'hésitai si j'essayerais de les rejoindre; mais des motifs si forts, un sentiment si vif, m'attiraient ailleurs, que je ne pus y résister. Je relus de billet de Manteul, et je compris que, puisqu'il me fuyait, je ne devais pas le forcer à revoir, dans les premiers moments, un rival aimé. Mais était-il vrai que j'étais aimé de cette généreuse Matilde? Je ne le savais encore que par Manteul, et je brûlais d'en lire la confirmation. Je rentrai donc chez moi, et je lus enfin des deux lettres que je vais vous montrer. Vous commencerez, comme je le fis moi-même, par celle de mademoiselle de Manteul: quelque vive impatience que j'eusse de lire celle dont la seule adresse faisait palpiter mon coeur, je tremblais de l'ouvrir. Chaque mot tracé par Matilde était un reproche cruel pour ce coeur. Elle ignorait peut-être mon infidélité; mais en étais-je moins coupable? et l'expression de sa naïve tendresse n'allait-elle pas ajouter à mes torts et me rendre odieux à moi-même? Je lus donc d'abord celle-ci; et il la tendit au comte, qui la parcourut.
Mademoiselle Manteul débutait par demander mille pardons à son frère de lui avoir donné un faux espoir; induite elle-même en erreur, elle avait cru de bonne foi ce qu'elle désirait avec ardeur, que son frère fût l'objet secret des sentiments de Matilde. "C'est votre lettre même, cette lettre que je vous avais demandée, et dont j'attendais un si bon effet, qui a détruit toutes mes espérances. Non, mon frère, ce n'est pas vous qui êtes aimé. Matilde a disposé depuis longtemps de son coeur; elle refuse les hommages de Zastrow, les vôtres; elle refuserait ceux de l'univers, et c'est en faveur de votre nouvel ami, de ce baron de Lindorf dont vous me parlez. Elle n'a vu que son nom dans votre lettre, et son émotion a trahi le secret de son coeur; mais ce n'en est pas un pour vous; vous le savez déjà sans doute: puisque vous êtes aussi lié avec M. de Lindorf, il aura sûrement eu pour vous la même confiance; il vous aura dit que, depuis plus de deux ans, il est engagé avec la jeune comtesse de Walstein. C'est d'abord le comte son frère, intime ami de ce Lindorf, qui désira cette union; mais bientôt leurs coeurs furent d'accord sur ce projet; et Matilde assure qu'il n'y a que sa mort ou l'inconstance de Lindorf qui puisse le rompre, et que jamais elle ne sera qu'à lui. Votre amour, mon cher frère, devient donc la chose du monde la plus inutile. Je vous connais assez raisonnable, assez généreux pour être sûre qu'il va se changer en amitié, et que vous trouverez même du plaisir à servir en même temps Matilde et votre ami. Vous le pouvez en lui remettant cette lettre, que la pauvre petite ne savait comment lui faire parvenir. Ce n'est pas elle qui vous le demande; c'est moi qui l'ai voulu. Je pense que c'est le moyen le plus sûr de vous guérir tout à coup. Dites, répétez bien à M. de Lindorf, que sa jeune amie gémit sous l'oppression de sa tante; qu'elle sera forcée d'épouser ce Zastrow qu'elle abhorre, et qu'elle en mourra certainement. Engagez-le à partir à l'instant même, à venir la consoler, la délivrer, l'enlever même s'il le faut; je ne vois que cela pour la tirer d'affaire. Qu'aurait-il à craindre, puisqu'il est autorisé par le frère de Matilde? J'aurais sans doute préféré que ce fût vous, Charles; mais son coeur était donné autant qu'elle vînt à Dresde. N'y pensez donc plus que pour lui rendre un service essentiel à son bonheur, et peut-être à celui de votre soeur."
Cette dernière phrase, qui avait échappé à Lindorf et à Manteul, fit sourire le comte, et le confirma dans l'idée qu'il y avait des motifs qui faisaient agir mademoiselle de Manteul. Il rendit la lettre à son ami, qui lui donna celle de Matilde. — Lisez, lui dit-il, et voyez quelle impression dut faire sur mon coeur cette ingénuité si touchante; il était impossible que ce coeur sensible et reconnaissant ne se donnât pas entièrement à celle qui, malgré tous mes torts, m'avait conservé le sien.
Dresde, ce…..
"Oui, monsieur le baron, c'est bien Matilde qui vous écrit, c'est votre amie Matilde. Elle a tort de vous écrire, sans doute; elle ne devrait pas rompre la première ce beau silence. Oh! oui, je sais que j'ai tort; mais je sais mieux encore que je ne puis m'en empêcher. Il y a des moments dans la vie où le coeur parle beaucoup plus fort que la raison et l'oblige à se taire; il dit tant, tant de choses, qu'on n'entend plus que lui, et qu'il faut absolument finir par faire tout ce qu'il veut. Il m'assure, par exemple, que je serai moins malheureuse quand j'aurai conté mes peines à mon ami; et je sens déjà qu'il dit vrai. Depuis que j'écris, il me semble que mes chagrins sont presque changés en plaisirs. Hélas! ils reviendront bien vite; ma lettre finira, et mes tourments recommenceront; mon frère sera toujours en Russie, Lindorf toujours en Angleterre, Zastrow toujours à Dresde, et la pauvre Matilde toujours persécutée. Ma tante…… Elle me demande seulement l'impossible. Ai-je deux coeurs, pour en donner un à ce Zastrow? Et quand j'en aurais mille, ne seraient-ils pas tous à celui… à celui… Tenez, Lindorf, depuis que cette lettre est commencée, depuis même que j'ai pris la résolution de l'écrire, je n'ai cessé de penser comment je pourrais tracer tout ce que j'ai à vous dire. Pour peu que j'y pense encore, je ne dirai rien du tout, et vous ne me comprendrez point. Je ne veux plus m'occuper de la rédaction; je vais laisser aller ma plume et mon coeur comme ils voudront. Je veux exiger de la sincérité, il faut bien en donner l'exemple…. Oui, monsieur le baron… Voilà que je fais encore des phrases. Eh bien! oui, mon cher, mon très-cher Lindorf, je vous aime, et je vous aimerai toute ma vie, au moins je le crois; mais, quoi qu'il en soit, jamais je ne prendrai d'autres engagements, et je mourrai Matilde de Walstein ou Matilde de Lindorf. Que ce projet d'éternelle constance ne vous effraye pas, mon bon ami; il vous regarde point. Je suis loin d'imaginer que vous deviez le former aussi: c'est avec moi seule que j'ai pris cet engagement, et non point avec vous. Les hommes, dit-on, peuvent changer autant qu'il leur plaît, sans être moins estimables à leurs propres yeux, ni moins aimables à ceux des femmes: il faut bien que cela soit, puisque mon frère, le plus sage des hommes, change d'avis aussi, lui, sans qu'on sache pourquoi, et qu'il me semble ne plus aimer sa soeur. Lindorf, cher Lindorf, tenez-moi lieu de ce frère qui m'abandonne. Il est trop loin pour que je puisse réclamer son amitié; mais la vôtre, Lindorf, viendra sûrement à mon secours. Conseillez-moi; dites-moi ce que je puis faire pour éviter un lien qui me fait horreur, pour me conserver… hélas! à moi-même, si ce n'est plus à Lindorf, si tout ce qu'on me dit est vrai, si un nouvel objet…. Mais ce n'est pas là ce que je vous demande; je le saurai toujours assez, et cela ne changerait rien à ma façon de penser ni sur vous, ni sur M. de Zastrow, ni sur tous les hommes du monde. Jamais il n'y en aura qu'un seul pour moi; je sais cela: qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? Dites-moi seulement que vous serez toujours l'ami de Matilde. Ce mot d'ami dit tout; il m'assure de votre bonne foi, de votre franchise, de vos bons conseils, de votre empressement à me répondre, à me tirer de l'inquiétude cruelle que me donnent votre silence, celui de mon frère, votre absence à tous les deux, et cet abandon qui ressemble à la fâcherie, à l'oubli, à la mort, et qui causera, s'il dure plus longtemps, celle de Matilde de Walstein.
"J'ignore même comment je dois adresser cette lettre, pour vous la faire parvenir. En vérité, je ne sais lequel est le plus méchant, de mon frère ou vous; mais vous êtes tous les deux…, vous êtes… tout ce que j'aime au monde: n'est-ce pas comme qui dirait des ingrats?"
Le comte fut attendri en lisant cette lettre; il se reprocha vivement de s'être laissé trop absorber par sa passion pour Caroline, et d'avoir négligé sa soeur. Il n'aurait pas dû s'en tenir à une seule lettre; il devait penser qu'on aurait pu l'intercepter; il devait y aller lui-même: enfin il en vint à croire que lui seul avait eu tort.
Vous pouvez juger, lui disait Lindorf, de l'impression que me fit cette lettre, par celle qu'elle vous fait à vous-même. Le comte voulut la lui rendre. — Non, mon ami, gardez-la, et si jamais j'étais assez malheureux pour l'oublier, pour causer encore un instant de chagrin à ma chère Matilde, vous n'aurez qu'à me la montrer pour me faire tomber à ses pieds. Je ne balançai pas un moment, après l'avoir lue, sur ce que je voulais faire. Voler auprès d'elle, la consoler, réparer mes torts, l'arracher à la tyrannie, lui consacrer ma vie entière, étaient actuellement le seul voeu, le seul projet de mon coeur. Je vis clairement qu'on lui en imposait, puisqu'elle vous croyait encore en Russie. Sans doute on interceptait vos lettres; elle était entourée de piéges, de gens dévoués à Zastrow. Le danger me parut pressant, et je résolus de partir dès le lendemain. Manteul seul pouvait me retenir encore; mais je relus son billet, il était positif: Si quelque chose pouvait altérer son estime et son amitié, c'était de différer d'un seul jour mon départ. Je résolus cependant de ne point me séparer de lui, de ne point quitter l'Angleterre sans avoir levé jusqu'au moindre doute qui pouvait lui rester sur ma conduite, et sur le mystère que je lui avais fait de mes engagements avec Matilde.