Je réfléchis ensuite sur ma position avec Manteul, sur cette fatalité qui me rendait pour la seconde fois le rival d'un ami; mais je n'osais convenir avec moi-même que j'étais son rival, et je me promis, s'il était aimé, comme tout m'en assurait, de le servir avec toute la vivacité et la chaleur de l'amitié. Je lui en renouvelai l'assurance, et nous attendîmes avec une égale impatience la réponse de sa soeur, qui devait contenir l'arrêt de son sort. Il me paraissait quelquefois qu'elle serait aussi l'arrêt du mien. — Et Caroline est donc entièrement oubliée? Est-elle effacée de ce coeur où elle a régné avec tant d'empire? — Non, mon ami; Caroline est présente à mon coeur, à ma pensée, plus que je ne le voudrais; mais j'écarte autant qu'il m'est possible ce dangereux souvenir. Depuis quelque temps, je pense plus à Caroline de Walstein qu'à Caroline de Lichtfield; mon imagination n'erre plus dans le parc de Rindaw ni dans le petit pavillon. Je vois Caroline occupant à Berlin l'hôtel du meilleur des hommes, du plus aimable des époux, et goûtant tout son bonheur: je sens que bientôt je pourrai penser à elle sans remords. Son nom se lie, s'identifie tous les jours davantage avec le vôtre dans mon coeur: déjà je ne les sépare plus, et je vous aime presque également; déjà le nom de Matilde, que Manteul prononce sans cesse, me donne une émotion plus vive, et d'une nature que je connais trop bien pour ne pas la distinguer. Voilà, mon cher ami, ma guérison bien avancée; vous allez savoir ce qui va l'achever.
Nous avions formé le projet, dès notre arrivée en Angleterre, d'en parcourir les différentes provinces; mais croyant y passer l'hiver, nous avions remis ce voyage au printemps prochain. Manteul, décidé à repartir tout de suite si les lettres de sa soeur le rappelaient à Dresde, me pria de ne pas le différer, et de voir au moins les endroits les plus intéressants. Depuis ces confidences, j'éprouvais un malaise et une agitation intérieurs qui ne me permettaient pas de rester en place. Je pensai qu'un voyage me ferait du bien, et je consentis à ce que mon ami désirait. Nous partîmes donc; nous parcourûmes plusieurs provinces ou comtés, la principauté de Galles, et nous vîmes tout ce que ces différents lieux pouvaient offrir de curieux et d'intéressant.
Ce n'est pas le moment, mon cher comte, de vous donner des détails sur un pays où la paix et la liberté, entretiennent l'abondance, où les campagnes, cultivées par de riches fermiers, ne sont pas, comme les nôtres, le théâtre des guerres sanglantes et des désastres affreux qui en sont la suite. Sûrs de pouvoir les nourrir, ils ne craignent point de donner le jour à de nombreux citoyens. Les villages, ou petites villes principales des provinces, sont extrêmement peuplés, et tout le monde a l'air à son aise et heureux. La noblesse anglaise passe une partie de l'année dans ses terres, et contribue à l'aisance de ses vassaux. Ces belles demeures sont entretenues avec un soin, une élégance bien au-dessus de la triste magnificence de nos antiques châteaux. Si l'on veut avoir une idée de la belle nature et des agréments que peut offrir le séjour de la campagne, c'est en Angleterre qu'il faut aller. — Vous augmentez mon désir de connaître ce pays, dit le comte; je veux y mener ma chère Caroline: en attendant, j'aurais bien des choses à vous demander. — Je ne serai peut-être pas en état d'y répondre, reprit Lindorf; nous avons voyagé trop rapidement, et nous avions l'esprit et le coeur trop occupés pour remarquer tout ce qui méritait de l'être. Je ne puis vous parler que de ce qui doit nécessairement frapper tout étranger qui voit l'Angleterre pour la première fois.
L'impatience d'avoir des nouvelles de Dresde nous fit abréger notre tournée et reprendre le chemin de Londres, où nous espérions en trouver. J'étais certainement plus agité que Manteul; il se livrait aux plus douces espérances, et ne doutait presque plus de son bonheur. Je n'en doutais pas plus que lui; mais, loin de le partager, je l'enviais. Plus il était content, plus mon dépit secret et ma tristesse redoublaient.
Je lui parlais cependant à tout moment de Matilde; je me faisais répéter jusqu'aux moindres circonstances de sa vie; j'étais aussi inépuisable en questions sur elle que Manteul dans ses réponses: nous n'avions plus d'autre sujet de conversation, et à chaque instant ma jalousie, ma douleur, mes regrets, je dirai presque mon amour, prenaient de nouvelles forces. Manteul ne trouva point à Londres de lettres de sa soeur; mais deux jours après notre arrivée, je venais de me lever, et j'allais passer chez lui lorsque son laquais me remit de sa part un paquet cacheté dans une enveloppe à mon adresse. Surpris de cet envoi au moment où nous devions déjeuner ensemble, j'allais entrer chez lui avant même de l'ouvrir; mais on me dit qu'il venait de sortir, et qu'il ne reviendrait que pour le dîner. Mon étonnement augmenta; j'ouvris le paquet, non sans quelque émotion: elle devint plus forte encore lorsque je vis qu'il renfermait une lettre ouverte, avec le timbre de Dresde et qui paraissait en contenir une autre, adressée à Manteul. C'était sans doute la réponse de sa soeur et une lettre de Matilde; mais pourquoi ne pas me l'apporter lui-même? Malgré mon impatience de lire, je commençai par quelques lignes que Manteul avait écrites dans l'enveloppe. La voici, dit Lindorf en prenant des papiers dans son portefeuille; jugez quelle dut être ma surprise.
"J'ignore si c'est au meilleur des amis, ou bien au plus dissimulé des hommes, que j'envoie les lettres que je viens de recevoir. M'en rapporter absolument à lui sur l'opinion que je dois avoir de lui-même, c'est lui prouver ce que je cherche à croire, malgré toutes les apparences.. Quoi! Lindorf, vous êtes l'amant de Matilde! vous êtes son amant aimé, l'époux de son choix, nommé par son frère, accepté par son coeur, celui auquel elle sacrifierait sans balancer les hommages de l'univers; et c'est d'elle que je l'apprends! O Lindorf? quel pouvoir être le motif de cet inconcevable mystère? Je ne puis vous croire coupable d'une lâche trahison. Non, Lindorf, je ne le crois pas; mais j'ai droit d'exiger de vous de la confiance et de la sincérité….. Je m'y perds, et j'avoue que j'ai craint de vous voir dans le premier moment… Envoyez-moi votre réponse au café d'Orange. Rien ne doit plus vous empêcher d'être sincère: puisque vous êtes aimé, vous n'avez plus de rival.
"CH. DE M."
Non, mon ami, tout ce que j'éprouvai dans cet instant ne peut se décrire. Quoi! j'étais encore aimé de cette charmante et constante Matilde! Quoi! c'était pour moi, pour cet ingrat qui l'offensait, qu'elle refusait les hommages de Zastrow, de Manteul, qu'elle refuserait ceux de l'univers! Cette phrase, soulignée dans le billet de Manteul, était sans doute dans la lettre que j'allais lire. Je déployai celle de sa soeur; elle en renfermait une à mon adresse, dont l'écriture m'était bien connue. Un mouvement involontaire me la fit approcher de mes lèvres; j'allais l'ouvrir, et jouir de tout mon bonheur, quand une réflexion cruelle vint le troubler et m'arrêter. C'était aux dépens d'un ami que j'allais être heureux, et cet ami était dans le cas de me croire perfide. Je ne pus soutenir cette idée: vous êtes fait, mon cher comte, pour comprendre tout ce que j'éprouvai, même par les souvenirs qu'elle me retraça. C'était la seconde fois que l'amour et l'amitié étaient en opposition dans mon coeur: l'amitié devait toujours l'emporter. Il me fut impossible de lire mes lettres avant de m'être justifié auprès de Manteul, avant d'avoir, pour ainsi dire, son aveu.
Je les serrai dans mon bureau, et je me hâtai d'aller le chercher. J'allai d'abord au café qu'il m'indiquait, il n'y était pas encore. J'aurais dû l'attendre; mais l'attente dans ce moment-là n'était pas supportable, et je préférai le chercher ailleurs. J'aimais mieux lui parler que lui écrire: une lettre assez détaillée pour lui donner la clef de ma conduite n'allait pas à mon impatience; cependant, comme nous pouvions nous croiser pendant que je le chercherais, je pris le parti de laisser un mot pour lui au café même. Je lui disais seulement: "qu'il me rendait justice en me croyant incapable d'une perfide; que j'avais, il est vrai, bien des torts à me reprocher, mais non vis-à-vis de lui, et que Matilde seule était en droit de se plaindre. Je le priais de m'attendre à ce même café, et je lui promettais toutes les explications qu'il pourrait désirer; je l'assurai que je n'aurais pas un instant de repos qu'il ne m'eût entendu. Je n'ai pas lu, lui disais-je, ni ne lirai un seul mot des lettres que vous m'avez envoyées, que je ne vous aie vu. Je crois vous prouver par là le prix que j'attache à votre estime et à votre amitié."
Après avoir remis ce billet au garçon du café, je continuai ma recherche. J'allai à l'hôtel de Prusse, au Parc, chez nos connaissances; je le manquai partout, et je revins au café. J'appris avec chagrin qu'il venait d'en sortir, et qu'il avait à son tour laissé un billet pour moi. On me le donna, et le voici: