Manteul était trop loin de moi pour lui parler, pour lui demander si cette Matilde était bien celle qu'il aimait; mais pouvais-je en douter? Sa physionomie s'était animée en prononçant son nom, en l'entendant répéter. Je le regardai, et je le trouvai mieux encore qu'à l'ordinaire; il me parut fait pour être aimé, et sans doute il l'était de Matilde. Ces lettres qui l'ont rendu si content étaient sans doute de Matilde; ce retour si prompt à Dresde, et qui doit le rendre si heureux, est sans doute ordonné par Matilde; sans doute il doit recevoir sa main; il a déjà son coeur. Toutes ces idées m'occupèrent, et cependant le reste du dîner et pendant le spectacle, où je fus entraîné malgré moi. J'aurais voulu pouvoir parler en particulier à Manteul, pénétrer dans son coeur; je me reprochais d'avoir évité ses confidences; je craignais d'avoir manqué le moment; enfin j'étais agité au point que, ne pouvant rester plus longtemps au spectacle, que je ne regardais ni n'écoutais, je pris le parti de le quitter et de rentrer chez moi, où j'attendis Manteul avec une impatience dont je ne pouvais me rendre raison à moi-même.
Il ne tarda pas à rentrer; ma prompte sortie du spectacle l'avait alarmé. A peine lui donnai-je le temps de me le dire; je lui demandai tout de suite si cette Matilde de Walstein dont il avait porté la santé, soeur de comte de Walstein, ambassadeur en Russie, était celle qu'il aimait? — Oui sans doute, me répondit-il avec feu; c'est elle-même, c'est votre charmante compatriote: est-ce que vous la connaissez? Elle était bien jeune lorsqu'elle quitta Berlin. — Je connais beaucoup son frère, lui dis-je en éludant ainsi sa question. Le comte de Walstein est pour moi plus qu'un ami; il est mon père, mon bienfaiteur, ce que j'ai de plus cher au monde. — O mon cher Lindorf! me dit Manteul en m'embrassant avec transport, s'il est vrai que vous soyez lié à ce point avec le frère de ma chère Matilde, je puis vous devoir mon bonheur. Elle m'a souvent protesté que ce frère aurait seul le droit de disposer d'elle. Vous lui parlerez pour moi; vous le préviendrez en ma faveur; dites-moi que vous le ferez. — N'en doutez pas, mon ami. Si Matilde trouve aussi son bonheur dans cette union, j'userai de tout le pouvoir que l'amitié me donne sur le comte pour l'engager à la former. Mais je croyais Matilde engagée avec le baron de Zastrow. — Ah! c'est ce cruel engagement, ou plutôt ce projet de mariage, qui peut seul me décider à m'éloigner de Dresde. J'étais ami de Zastrow; je ne voulais pas devenir son rival; j'ignorais alors la répugnance extrême que Matilde avait pour lui. Une lettre de ma soeur, que je trouvai en arrivant ici, me l'apprend et me donne les espérances les plus flatteuses. — Quoi! vous n'en aviez aucune jusqu'à cette lettre? — Aucune, absolument. Matilde ne m'a jamais témoigné que de l'estime, et cette simple amitié que je croyais une suite de celle qu'elle a pour ma soeur. Elle ne paraissait pas même s'apercevoir de la préférence que je lui donnais sur toutes les femmes; et, je crois déjà vous l'avoir dit, avant de m'éloigner d'elle, j'ignorais moi-même la force de mes sentiments. La lettre de ma soeur, en me faisant entrevoir la possibilité d'être heureux, m'a fait sentir combien j'aimais sa charmante amie.
Je brûlais de la voir cette lettre, et mon envie fut satisfaite: il la tira de son portefeuille, et me la donna. — Lisez, mon ami, me dit-il; voyez si je n'ai pas lieu de me flatter d'être aimé. Je la pris, et je la lus avec une émotion excessive.
"Mademoiselle de Manteul blâmait son frère d'être parti, de n'avoir pas suivi ses conseils, et fait ouvertement sa cour à la jeune comtesse. M. de Zastrow n'aurait point dû l'arrêter; il était détesté, et jamais ce mariage n'aurait lieu: tout qui prouvait, au contraire, que Manteul était aimé. Elle avait déjà remarqué bien ces choses avant son départ, à présent elle n'en doutait plus. Matilde avait témoigné le chagrin le plus vif en apprenant qu'il allai voyager, au point même d'en verser des larmes. Elle avait perdu sa gaieté; et ce qui m'assure, disait-elle, que votre absence seule cause sa tristesse, c'est qu'elle semble redoubler quand on parle de l'Angleterre. Elle disait hier, avec un charmant petit dépit: Ah! cette Angleterre, je ne sais pourquoi tous les hommes ont la passion d'y courir. Je crois, mon frère, que voilà d'assez bons symptômes. Si vous en voulez une preuve plus convaincante encore, c'est qu'elle m'a priée de lui montrer les lettres que vous m'écririez. Profitez de cet avis; il est temps encore, peut-être, de réparer la sottise que vous avez faite en vous éloignant de Dresde. Ecrivez-moi tout de suite une lettre qui n'ait pas l'air d'une réponse à celle-ci. Confiez-moi vos sentiments pour ma jeune amie; chargez-moi de pénétrer les siens; dites que le doute seul vous a fait partir, mais qu'à la moindre lueur d'espérance vous êtes prêt à revenir. Elle lira cette lettre; elle la lira devant moi; je verrai l'impression qu'elle fera sur elle, et certainement le secret de son coeur n'échappera pas à ma pénétration. J'espère, dans ma première, vous apprendre quelque chose de plus certain, et hâter votre retour, etc."
Cette lettre me parut en effet la preuve sûre que Matilde aimait le frère de son amie. J'éprouvais, malgré moi, le sentiment le plus pénible, une espèce de colère intérieure que je ne pouvais définir, et que je m'efforçais de cacher. Je lui rendis sa lettre, en confirmant les espérances flatteuses qu'elle lui donnait.
J'ai écrit à ma soeur, me dit-il, conformément à ce qu'elle me prescrivait, et j'attends sa réponse avec la plus vive impatience. Si, comme elle le pense, elle m'est favorable; si Matilde accepte mes voeux; si elle me permet de prétendre à son coeur et à sa main, vous voudrez bien, mon cher Lindorf, me servir auprès du comte: vous devoir mon bonheur est un moyen de l'augmenter encore. Je le lui promis solennellement, mais non pas sans éprouver quelque chose qui ressemblait assez à la jalousie. Le portrait qu'il me fit de votre charmante soeur y mit le comble. Je ne pus lui cacher que je l'avais vue souvent avant son départ pour Dresde, chez sa tante de Zastrow. Non, me disait-il, non, vous ne la connaissez pas. Lorsque Matilde quitta Berlin, à peine sortait-elle de l'enfance, et vous ne pouvez vous imaginer combien elle a gagné depuis ce temps-là, à quel point elle s'est formée, développée. Il est possible d'être plus belle que Matilde; il ne l'est pas de réunir plus de grâces et en même temps plus de noblesse, d'avoir un ensemble plus séduisant. Ses traits ne sont pas réguliers, mais chacun d'eux a une expression qui lui est propre; sa physionomie varie à chaque instant; elle est le miroir du coeur le plus excellent et de l'esprit le plus aimable. Tantôt gaie, badine, folâtre, mutine même, elle inspire la joie et le plaisir à tout ce qui l'entoure; dans d'autres moments, douce, sensible, caressante, elle attendrirait l'âme la plus froide: voilà celle que je voyais tous les jours. Ai-je pu résister à tant de charmes? et jugez de mon bonheur si je puis les posséder.
Ah! sans doute j'en pouvais juger par mes regrets de l'avoir négligé ce bonheur lorsqu'il m'était offert. Quoi! j'avais été aimé de cette adorable personne, dont chaque trait se gravait dans mon âme; il n'avait tenu qu'à moi, qu'à moi seul de m'unir à elle! Mais l'avais-je mérité ce bien dont je connaissais trop tard tout le prix? N'a-t-elle pas dû l'oublier cet homme qui n'a payé ses sentiments que de la plus noire ingratitude, qui l'a négligée, abandonnée; qui, livré tout entier à une autre passion, a repoussé durement le coeur qui se donnait à lui, et l'a forcé de chercher un autre objet d'attachement?
Ces idées, qui se succédaient dans mon imagination comme des éclairs, me donnaient un air sombre et préoccupé, dont Manteul dut être surpris; mais le sujet de la conversation l'intéressait trop pour qu'il s'aperçût de rien. Il aurait voulu me parler plus longtemps de sa chère Matilde et de ses espérances; mais il ne m'était plus possible de l'entendre de sang-froid. Je prétextai une migraine, et il me laissa.
Il me tardait d'être seul, de chercher à démêler ce qui se passait en moi, pourquoi j'éprouvais cette agitation singulière pour un événement que j'aurais dû prévoir et désirer. Puisque je n'aimais pas Matilde, puisque j'avais renoncé à son coeur, à sa main, aux droits que j'avais sur elle, ne devais-je pas être charmé qu'un autre lui rendît plus de justice et réparât tous mes torts? Ah! je l'étais si peu, qu'il me paraissait que Manteul m'enlevait un bien qui m'appartenait, et que j'avais l'inconséquence, l'injustice d'accuser Matilde de légèreté, et de lui reprocher une inconstance dont j'étais moi-même si coupable.
Je me rappelais toute les circonstances de notre liaison, ces promesses si tendres, si naïve, si souvent répétées dans ses lettres de n'aimer jamais que moi, et je disais: Toutes les femmes sont légères; comme si je n'avais pas été la preuve que les hommes n'ont pas trop le droit de se plaindre d'elles!