La première journée, je marchai, sans tenir de route décidée, où mon cheval me conduisit. Le soir, arrêté dans une mauvaise auberge, je cherchai cependant à rassembler mes idées; je résolus de suivre mon premier projet, qui était de passer en Angleterre. J'avais écrit en cour pour en demander la permission, et je l'avais obtenue. Mon valet de chambre et mes équipages pouvaient me rejoindre; rien ne devait m'arrêter, et je pris tout de suite le chemin de Hambourg, où je voulais m'embarquer. Je courus la poste jour et nuit: ce mouvement continuel convenait à l'agitation de mon âme, et le repos m'eût été insupportable. J'aurais voulu trouver, en arrivant à Hambourg, un vaisseau prêt à partir, et m'embarquer en sortant de ma chaise ce poste: heureusement il n'y en avait pas. Quelques heures après mon arrivée, je fus saisi d'une fièvre ardente, qui dura plusieurs jours. Un médecin, que l'hôte fit appeler, me fit saigner si abondamment, qu'une faiblesse excessive succéda à la fièvre, et retarda mon départ. Forcé d'attendre à Hambourg le retour de ma santé et de mes forces, j'écrivis à mon valet de chambre de venir m'y joindre.

Cette maladie, suite bien naturelle de ce que j'avais éprouvé, et ma course forcée, furent sans doute un bonheur. Elle calma la violence de mes transports, et m'obligea, malgré moi peut-être, à suivre le plan que je m'étais prescrit dès que je sus que vous étiez l'époux de Caroline. Je puis vous l'avouer à présent que je rougis de ma faiblesse et que je l'ai surmontée; mais plus de vingt fois sur la route je fus tenté de retourner à Ronnebourg et de vous demander Caroline ou la mort. Si j'eusse été forcé de m'arrêter à Hambourg sans y tomber malade, peut-être aurais-je succombé, et je me serais à jamais rendu indigne de votre estime et de votre amitié. Ma fièvre, et surtout l'abattement de ma convalescence, me firent voir les objets sous un autre point de vue. Soit que le physique eût influé sur le moral, soit que ce fût le fruit des réflexions que je ne cessais de faire, ou que mon amitié pour vous, mon cher comte, fût assez forte pour triompher de l'amour, il est certain que ma passion s'affaiblissait chaque jour, ou plutôt ma raison se fortifiait. J'adorais toujours Caroline, mais comme on adore la Divinité, sans oser même imaginer de la revoir jamais. Je frémissais d'en avoir eu l'idée; et, loin de conserver le désir de me rapprocher d'elle, j'éprouvais celui de m'éloigner davantage, et j'attendais Varner avec impatience.

J'étais dans ces dispositions lorsque le jeune baron de Manteul arriva à Hambourg, et vint loger dans la même auberge que moi. L'hôte lui parla tout de suite de ma maladie, lui exagéra le danger où j'avais été, les soins qu'il avait pris de moi, ma peine à me rétablir, et lui inspira l'envie de me voir. Il se fit annoncer chez moi; je connaissais de réputation cette famille saxonne, je le reçus avec plaisir. Son extérieur me prévint en sa faveur, et sa conversation ne démentit point cette bonne opinion. Je fis sur lui la même impression. Au bout de quelques heures, nous fûmes ensemble comme d'anciennes connaissances. Il allait aussi en Angleterre; mais il ne pouvait s'arrêter plus de trois jours à Hambourg. Apprenant que je voulais aussi passer la mer, il me sollicita vivement de m'embarquer avec lui. Ma santé, qui se fortifiait chaque jour, me permettait de partir, et je consentis avec plaisir à cet arrangement, qui me procurait une compagnie agréable.

Je laissai à l'hôte un billet pour mon valet de chambre, et deux jours après nous quittâmes Hambourg, M. de Manteul et moi, en nous félicitant mutuellement de cette heureuse rencontre. Nous convînmes aussi de ne point nous quitter en arrivant à Londres, et de prendre un logement commun.

Ce jeune homme me convenait d'autant plus, qu'il était presque aussi triste que moi, et souvent nous soupirions à l'unisson: il fut le premier à le remarquer. Pendant la traversée, nous étions seuls sur le tillac, absorbés dans nos idées et gardant, tous les deux, le plus profond silence; Manteul le rompit enfin: Je crois, me dit-il, que je découvre entre nous une nouvelle conformité; convenez, mon cher Lindorf, que votre coeur est occupé, et que vous regrettez profondément quelqu'un dans votre patrie? Je rougis; mais, détournant la question sur lui-même, je lui dis en riant qu'il venait de me faire un aveu. Je ne le nie point, me répondit-il, et si vous connaissiez l'objet de mes regrets, vous en comprendriez la vivacité. Lorsque je quittai la Saxe, je croyais ne fuir que le danger d'aimer la plus charmante personne de l'univers; depuis que je ne la vois plus, je sens que le mal était fait et que je suis parti trop tard. — J'avouai que mon coeur n'était pas plus libre que le sien, mais sans rien ajouter de plus; je cherchai même à détourner la conversation, et je me contentai de quelques réflexions vagues sur les peines de l'amour.

Notre courte navigation fut heureuse. Nous arrivâmes à Londres. L'aspect de cette grande ville, si riche, si peuplée, eut le pouvoir de me distraire de ma mélancolie. Comme je désirais sincèrement d'en guérir, je me livrai de moi-même à toutes les distractions qui se présentaient, et je m'en trouvai bien. Je recouvrai bientôt mes forces, ma santé, même une partie de la gaieté qui m'était naturelle; cependant Caroline occupait toujours mon coeur et ma pensée. Dans mes moments de solitude, je ne songeais qu'à elle; mais comme je redoutais ce dangereux souvenir, je travaillais sans cesse à l'écarter, et j'étais seul le moins qu'il m'était possible. Manteul me quittait rarement, s'attachait à moi tous les jours davantage, et redoutait à l'avance le moment de nous séparer. A son arrivée à Londres, il avait trouvé chez son banquier des lettres de Dresde, qui parurent lui faire le plus grand plaisir.

Il serait possible, me dit-il alors, que son retour dans sa patrie fût plus prochain qu'il ne l'avait pensé; mais l'événement qui le rappellerait serait si heureux pour lui, qu'il ne regretterait que moi. Il m'était aisé de voir qu'il aurait voulu m'ouvrir entièrement son coeur, mais peut-être alors eût-il exigé la réciprocité, et j'étais décidé à ne confier jamais à personne le secret de ma fatale passion, à ne jamais prononcer le nom de Caroline. J'évitai donc, sans affectation, de lui demander celui de l'objet de son attachement, ou de lui faire aucune question que pût amener une confidence.

Nous avions été présentés par M. de J***, notre envoyé à la cour de Londres, chez plusieurs seigneurs. Un jour, nous étions à un dîner d'hommes, chez milord Salisbury. Au dessert, il fut question de porter des toasts. Vous connaissez sans doute cet usage anglais, qui consiste à boire à la ronde à la santé de la femme qui nous intéresse le plus? Lorsque ce fut mon tour, mon coeur disait Caroline, et ma bouche faillit à prononcer ce nom; je me retins cependant, et je priai qu'on me dispensât de nommer celle dont je portais la santé. On me plaisanta beaucoup sur ma discrétion, et l'on but à la ronde la santé de la belle inconnue.

Je ne serai point aussi discret que Lindorf, dit Manteul en prenant son verre, et je fais gloire de boire à la santé de l'aimable Matilde de Walstein. Ce nom me frappa si fort, que je crus avoir mal entendu; mais il fut répété plusieurs fois, et je ne pus douter que ce ne fût bien Matilde elle-même, cette Matilde dont j'avais été si tendrement aimé et que j'avais si cruellement offensée.

Je ne puis vous exprimer de quel trouble je fus saisi, moi qui, l'instant auparavant, n'aurais pas cru possible qu'un autre nom que celui de Caroline eût pu me faire la moindre impression.