Lindorf prit la parole. — Vous êtes bien sévère, mon cher comte. Quels que soient les motifs de mademoiselle de Manteul, elle m'a trop bien servi pour que je ne cherche pas à la justifier. Je ne vois dans tout cela qu'une adresse bien pardonnable à l'amour; d'ailleurs en travaillant pour elle-même, elle sauvait aussi son amie d'un malheur inévitable. — Oui sans doute, dit Matilde, qui reprit courage en se voyant soutenue; car enfin, un jour de plus, et j'étais forcée d'épouser cet odieux Zastrow. — Et ne voyez-vous pas, ma chère amie, que j'étais en chemin? Un jour de plus, et vous étiez délivrée de la tyrannie, sans un éclat qui nuit toujours à la réputation d'une jeune personne, et sans vous brouiller avec une tante à qui vous devez beaucoup. Votre seul tort, chère Matilde, est de vous être défiée de ma tendre amitié, d'avoir pu croire un seul instant que je vous abandonnais, et de vous être confiée aveuglément à une jeune imprudente: d'ailleurs c'est elle qui vous a conduite et entraînée. — Ah! mon frère, s'écria Matilde en se jetant tout en pleurs dans ses bras, pardonnez-nous à l'un et à l'autre. Si vous saviez combien je me reproche de vous avoir parlé d'elle, de vous en avoir donné mauvaise opinion! J'étais si loin de penser, que je croyais de bonne foi que vous admireriez sa conduite et son zèle.

Lindorf se joignit à Matilde, et gronda son ami de sa sévérité. Caroline serrait Matilde contre son coeur, essuyait ses larmes, en versait avec elle. — Ah! puis-je en vouloir à mademoiselle de Manteul, s'écria le comte attendri à l'excès, puisque c'est à elle que je dois le bonheur de voir réuni tout ce que j'aime? Je lui pardonne si bien, que je désire de tout mon coeur qu'elle épouse Zastrow, et que je veux même en parler à ma tante. Pardonne aussi, toi, chère Matilde, si je t'ai affligée, si j'ai détruit ta douce illusion. J'ai cru te devoir cette petite leçon; c'est la dernière que je ferai, et dès ce moment, je remets à Lindorf le soin de ta conduite et de ton bonheur. Vous savez si je l'ai désirée cette union qui comble tous mes voeux! O ma Caroline, ma soeur, mon ami! mon coeur peut à peine suffire à tous les sentiments que vous inspirez au plus heureux des hommes.

Matilde le remercia mille fois de l'avoir éclairée sur son imprudence, qu'elle avait peine à se reprocher, disait-elle, puisqu'elle avait avancé l'instant de leur réunion. Elle voulut ajouter à sa lettre à mademoiselle de Manteul quelques plaisanteries sur M. de Zastrow, seulement pour lui prouver qu'on l'avait devinée.

Le comte ne s'était point trompé dans l'idée qu'il avait prise d'elle sur le récit de Matilde. Mademoiselle de Manteul n'avait eu d'autre motif qu'un goût très-vif pour le jeune baron de Zastrow. Il lui avait rendu quelques soins avant ses voyages, elle s'était même flattée de l'épouser à son retour. L'arrivée de Matilde à Dresde, les projets de sa famille, l'attachement que M. de Zastrow prit pour l'aimable épouse qu'on lui destinait, tout anéantissait ses espérances, lorsque la confidence de Matilde vint les ranimer. Elle ne s'était liée avec elle que pour se procurer les occasions de voir M. de Zastrow, de lui rappeler ses anciens sentiments, de pénétrer dans ceux de Matilde, de lui en inspirer, s'il était possible, pour quelque autre objet. Elle avait espéré que ce serait pour son frère, et c'est dans ce but qu'elle lui montra sa lettre. Sa joie fut extrême lorsqu'elle apprit que cet objet existait déjà, et que sa jeune rivale était décidée à la plus ferme résistance. Il lui importait trop qu'elle y persistât, pour ne pas l'encourager vivement; mais cela ne suffisait pas. Elle pensa que le meilleur moyen de parvenir à son but était d'éloigner Matilde de Dresde, et de l'engager à quelque démarche qui rompît absolument et sans retour le mariage projeté. Ce fut elle qui persuada à madame de Zastrow et à son neveu qu'en effrayant Matilde on obtiendrait son consentement. On a vu quel parti elle sut tirer de cet effroi, et comme tout lui réussit. Elle recueillit cependant peu de fuit de ses intrigues: M. de Zastrow reconnut dans la chaise de poste l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de Manteul, et, convaincu qu'elle avait favorisé la fuite de Matilde, indigné du rôle perfide qu'elle avait joué, il eut peine à le lui pardonner. Mais ces perfidies étaient une suite de l'amour qu'elle avait pour lui, et quand l'amour-propre des hommes est flatté, ils sont toujours indulgents.

Revenons à nos heureux voyageurs. Le lendemain, la blessure de Lindorf allait à merveille: le bonheur est un baume si salutaire! On reprit donc la route de Berlin, Caroline et Matilde dans une des voitures, et les deux amis dans l'autre. Laissons les aimables belles-soeurs se parler des objets de leur tendresse, se féliciter de leur bonheur, former des plans délicieux pour l'avenir, et se lier d'une amitié qui durera toute leur vie; laissons-les regarder souvent aux deux portières de la chaise de poste qui les suit, et désirer d'arriver pour ne plus se quitter. Les deux amis partageaient leur impatience; mais les hommes sentent moins vivement ces petites privations qui font le désespoir des femmes sensibles. Peut-être sont-ils, dans les grandes occasions, plus ardents, plus passionnés, plus capables de tout pour l'objet de leur amour; mais toutes les preuves journalières, tous les sentiments, toutes les nuances d'une passion vive, délicate et soutenue, n'appartiennent qu'aux femmes. Non-seulement les hommes n'en sont pas susceptibles, il en est peu même qui sachent les apprécier. Ceux-ci d'ailleurs avaient tant de choses à se dire! et cependant la chaise roulait depuis longtemps, et le plus profond silence y régnait encore…. Lindorf ne savait par où commencer tout ce qu'il avait à l'époux de Caroline et le comte craignait que la moindre question n'eût l'air du doute ou du reproche: ce fut lui cependant qui parla le premier. Il exprima vivement à son ami tout ce qu'il avait éprouvé à la lecture du cahier qu'il avait remis à Caroline. Je confie sans la moindre crainte, lui dit-il, le bonheur de ma soeur à l'ami auquel je dois tout le mien, à celui qui, amoureux et aimé de la plus charmante femme de l'univers, sut non-seulement sacrifier sa passion, mais chercher à lui en inspirer pour un autre… O mon cher Lindorf! si je vous dois le coeur de Caroline et le bonheur de Matilde, pourrai-je jamais m'acquitter envers vous?… Mais expliquez-moi cette révolution subite dans vos sentiments, je ne puis la comprendre. Ceux que vous témoignez à ma soeur ne sont-ils pas un nouveau sacrifice de votre amitié généreuse? Ne cherchez-vous point à vous en imposer à vous-même? Est-il bien vrai que Caroline…

Mon cher comte, interrompit Lindorf vivement, je vous ferais des serments si je ne savais pas que la parole de votre ami vous suffit; croyez-le donc cet ami quand il vous assure qu'il est digne d'être votre frère, et qu'il n'exprime que ce qu'il sent. J'aime votre Caroline sans doute, mais comme j'aime son époux, d'une amitié aussi pure, aussi vive, aussi inaltérable; et j'aime ma chère Matilde comme la seule femme qui puisse actuellement me rendre heureux. Vous êtes surpris, je le vois; apprenez donc tout ce qui s'est passé dans mon coeur depuis notre séparation. Vous lirez dans ce coeur que vous avez formé. et j'ose croire que vous en serez satisfait. Le comte se prépara à l'écouter avec la plus grande attention, et Lindorf commença.

"Puisque vous avez lu mon cahier, mon cher comte, vous êtes instruit de l'époque et des détails de ma connaissance avec Caroline, et des sentiments qu'elle m'inspira. Je ne chercherai point à les justifier, vous savez s'il était possible de la voir avec indifférence; j'atteste le ciel que, malgré tous ses charmes, elle eût été sans danger pour moi, si j'avais eu le moindre soupçon des liens qui vous unissaient. Mais tout concourait à me laisser dans l'erreur; votre silence, l'âge de Caroline à peine sortie de l'enfance, le nom qu'elle portait, la bonne chanoinesse qui me témoignait ouvertement le plus vif désir de m'unir à son élève; tout enfin m'assurait qu'elle était libre, et qu'en osant l'adorer…. O mon ami! pourquoi votre fatale discrétion?…. Mais passons sur ces temps où, coupable sans le savoir, j'offensais l'ami généreux pour qui j'aurais sacrifié ma vie. Il a lu l'expression de ma douleur, de mes remords, de la résolution que je pris, à l'instant où je découvris mon crime, de m'éloigner pour toujours. Je crus le réparer en quelque sorte, ce crime involontaire, en faisant connaître à Caroline l'époux qu'elle fuyait; je savais que son âme était faite pour sentir, pour apprécier la vôtre, pour se donner à celui qui méritait seul un bien si précieux.

— Ah! c'est ton amitié qui sut me peindre avec ces traits si flatteurs, si propres à faire impression sur elle, interrompit le comte avec feu. Cher Lindorf! c'est à toi seul que je dois le coeur de ma Caroline, et tout le bonheur de ma vie; sans toi, sans cet amour que tu te reproches, Caroline eût toujours ignoré peut-être que je pouvais faire le sien. Mais achève, cher ami; il me tarde d'être convaincu que tu sera heureux comme moi, que Matilde peut récompenser le sublime effort qui dicta ton écrit et t'éloigna de Rindaw.

J'en partis, reprit Lindorf, bien décidé à ne revoir Caroline que lorsque je serais digne d'elle et de vous, et que j'aurais surmonté ma fatale passion; j'étais loin de prévoir que cet heureux moment fût aussi prochain. La solitude de mon antique château de Ronnebourg augmentait mon amour et ma mélancolie. Mon imagination me transportait sans cesse dans le pavillon de Rindaw, je croyais voir Caroline, je croyais l'entendre; et quand cette douce illusion se dissipait, mon désespoir et mes remords devenaient plus déchirants. Votre arrivée et le récit que vous me fîtes, y mirent le comble. Vous aimiez Caroline, votre bonheur dépendait d'être aimé d'elle: dès cet instant, je renouvelai le voeu de faire tous mes efforts pour surmonter ma passion, de me bannir plutôt pour jamais de ma patrie, et surtout de vous laisser toujours ignorer notre fatale rivalité. Oui, je l'aurais tenu ce voeu qui devenait chaque jour plus sacré, jamais le nom de Caroline ne serait sorti de ma bouche, si son apparition subite à Ronnebourg, cette apparition que je ne puis comprendre encore, n'eût égaré ma raison.

Dispensez-moi de vous peindre ce que j'éprouvai dans cet affreux moment, où, la croyant expirante, je trahis le secret de mon coeur; où je vous appris que cet ami comblé de vos bienfaits, après avoir attenté à vos jours, osait être votre rival. Je fus sur le point de vous venger moi-même et de suivre celle que je croyais déjà privée de la vie; mais elle fit quelques mouvements; je vis ses yeux se rouvrir, ses joues se colorer; elle vous était rendue, je ne voulus point troubler votre bonheur par l'affreux spectacle de la mort de votre ami. Je passai dans ma chambre; je vous écrivis une lettre, que vous avez trouvée sur mon bureau; et, montant à cheval, je m'éloignai rapidement sans savoir où j'allais, et sans penser à prendre aucun domestique avec moi.