Le comte regardait Lindorf avec étonnement. Jusqu'alors, sans pouvoir comprendre par quel hasard il le trouvait réuni à Matilde, il avait attribué à un effort de raison et d'amitié l'attachement qu'il lui témoignait; il se rappelait trop bien à quel excès il avait adoré Caroline, pour croire qu'en aussi peu de temps cette passion si vive pût avoir un autre objet. Cependant Lindorf avait l'air de la sincérité en témoignant ses sentiments à Matilde; et Lindorf n'était pas faux. Le comte, d'ailleurs, était si fort accoutumé à lire dans son coeur, qu'aucun mouvement secret n'aurait pu lui échapper, et son coeur paraissait dicter ses expressions.
Lindorf s'aperçut à son tour de ce qui se passait dans l'âme du comte, et s'approchant de lui, il lui dit à demi-voix: Lorsque nous serons seuls, mon cher comte, je vous ferai mon histoire; vous aurez le clef de ce qui paraît vous surprendre: en attendant, croyez que votre ami n'a point appris l'art de feindre et qu'il sent tout ce qu'il exprime. Le comte lui serra la main, et pria Matilde d'achever ce qui lui restait à raconter: c'était peu de chose; mais on voulait tout savoir, et le moindre détail intéressait.
Ce fut encore Lindorf qui prit la parole. Mon valet de chambre, qui est chirurgien, pansa ma blessure. J'avais espéré pouvoir la cacher à Matilde, ainsi que mon combat avec Zastrow; je lui dis simplement qu'il avait entendu raison, et qu'il était reparti pour Dresde en promettant d'apaiser sa tante. Elle en fut charmée; et tous les deux éprouvant une égale impatience de vous revoir, nous partîmes à l'instant même.
Le mouvement de la voiture, et peut-être la douce agitation de mon coeur, ne tardèrent pas à rouvrir ma blessure. Matilde eut l'émotion la plus vive en voyant couler mon sang: il ne me fut plus possible de lui en cacher la cause, et nous fûmes obligés d'arrêter ici pour mettre un nouvel appareil. La plaie se trouva plus profonde que nous ne l'avions jugé d'abord; Varner me condamna à vingt-quatre heures de repos. Je sollicitai vainement mon aimable compagne de continuer sa route et de me laisser dans cette mauvaise auberge, elle ne voulut jamais y consentir.
Vraiment, je n'avais garde, interrompit Matilde avec vivacité; je connaissais mieux mon devoir: a-t-on jamais vu qu'une héroïne de roman abandonnât son chevalier blessé pour elle en la défendant contre un félon ravisseur? Je crois même que, pour bien remplir mon rôle, c'est moi qui devais panser cette plaie en l'arrosant de mes larmes; j'attachai du moins l'écharpe avec assez de grâce: qu'en dites-vous, mon frère? mon attitude n'était-elle pas touchante? — Vous ressembliez tout à fait, lui dit le comte en riant, à une princesse du temps d'Amadis. — Une des belles du fameux Galaor? reprit Matilde en jetant un petit coup d'oeil sur Lindorf.
C'est donc à celle qui l'a fixé? dit-il en lui baisant la main. — Galaor disait cela à toutes les belles qu'il rencontrait, et il les persuadait; mais je ne suis pas aussi crédule, et je vais mettre votre sincérité à l'épreuve. — Ordonnez. — Une femme autrefois exigeait froidement de son amant de ne pas prononcer une seule parole pendant deux années, et il obéissait: l'heureux temps! Je suis sûre à présent que si j'ordonnais à mon chevalier blessé repos et silence seulement jusqu'à demain, je ne serais pas obéie? — Vous le serez toujours, lui dit Lindorf en mettant un genou en terre, et il y a quelque mérite à ma soumission; j'avais bien des choses à dire à mon ami. — Et vous auriez passé la nuit entière à causer; et la fièvre, et la blessure?… Je réitère mes ordres absolus; repos et silence jusqu'à demain.
On le lui promit, mais avec peine. Les deux amis éprouvaient une égale impatience de s'entretenir en liberté; le comte surtout avait un double intérêt à pénétrer dans le coeur de Lindorf, à s'assurer qu'il était bien guéri de sa passion pour Caroline, et qu'il aimait assez Matilde pour faire son bonheur. Ils convinrent donc que, pour se dédommager du silence qu'on leur imposait, ils feraient route ensemble le lendemain dans la chaise de poste de Lindorf, et laisseraient aux dames la berline du comte. Cet arrangement fut accepté avec plaisir par Caroline. Elle désirait autant que les deux amis qu'ils eussent une conversation particulière qui achevât de rassurer son époux sur ses sentiments passés, et qui apprît à Lindorf ceux qu'elle éprouvait actuellement.
Matilde aurait préféré peut-être qu'on lui laissât soigner son chevalier blessé, mais elle n'osa le témoigner; et son frère ayant parlé d'envoyer son valet de chambre à Dresde avec des lettres pour la baronne de Zastrow, elle se retira pour lui écrire, ainsi qu'à mademoiselle de Manteul, à qui on renvoyait aussi ses gens et sa chaise.
Elle revint bientôt, ses deux lettres à la main. Le comte lut celle à madame de Zastrow, l'approuva, y joignit quelques lignes, et regardant Matilde qui cachetait celle pour mademoiselle de Manteul, il lui dit en souriant: — Exprimez-vous bien vivement votre reconnaissance à cette amie si zélée pour vos intérêts? — Mais je l'exprime comme je la sens; et c'est beaucoup dire. En vérité, vous qui êtes un héros d'amitié, mon frère, vous devez être enchanté d'en trouver un tel exemple, et chez une femme encore! — Le comte continuait de sourire. — Qu'est-ce que c'est que cet air ironique? Vous n'y croyez pas?…. Ma soeur, vous prendrez, j'espère, avec moi le parti de notre sexe. — Nous ferons mieux, dit Caroline, nous lui prouverons que deux femmes peuvent s'aimer de bonne foi. — Je ne leur fais pas le tort d'en douter, reprit le comte; je crois même qu'une amitié sincère, pure, désintéressée, est moins rare parmi les femmes qu'on ne le pense. Un sentiment si doux est fait pour leur âme sensible et confiante, mais vous me permettrez de ne pas citer mademoiselle de Manteul comme un modèle d'une amitié pure et désintéressée. — Comment? après tant de preuves de plus vif intérêt!… — Chère Matilde! je suis fâchée de vous ôter cette heureuse crédulité de votre âge, qui prouve si bien l'innocence de votre coeur; mais je doute très-fort que vous fussiez l'objet de ce vif intérêt que mademoiselle de Manteul prenait à votre situation. N'avez-vous jamais pensé que monsieur de Zastrow pouvait y avoir quelque part, et qu'elle a bien plus songé à éloigner une rivale qu'à servir une amie? toute sa conduite l'annonce, et j'en suite convaincu.
Matilde était confondue; mille petites circonstances se retraçaient en foule à son esprit, et lui prouvaient que son frère avait raison; cependant elle ne crut pas devoir en convenir, et dit avec vivacité: — En vérité, vous vous trompez tout à fait; elle déteste Zastrow; elle ne cessait de m'en dire du mal, de le tourner en ridicule. — Adresse de plus pour augmenter votre répugnance: c'est précisément ce qui me fait dire qu'elle n'est pas une véritable amie. Si mademoiselle de Manteul, victime d'un sentiment involontaire pour M. de Zastrow, vous eût ouvert son coeur et rendu confiance pour confiance; si vous eussiez concerté ensemble les moyens d'éviter un mariage qui vous rendait toutes les deux malheureuses, je croirais à son amitié et ne la blâmerais en rien; mais je déteste la ruse à cet âge, et sa conduite est une ruse continuelle. Elle n'a pensé qu'à elle seule en vous faisant faire une démarche imprudente, que l'événement justifie, mais qui pouvait vous perdre.