Je balançai un instant sur ce que je devais faire. L'espèce de confidence de l'étranger semblait devoir me lier à ses intérêts, et j'en sentais un bien plus vif pour cette jeune infortunée qu'on mariait contre son gré. Je pouvais au moins être médiateur, chercher à ramener les esprits, à rassurer cette pauvre femme éperdue. Je m'approche de la chaise dans cette intention, bien éloigné d'imaginer à quel point j'étais intéressé à cette aventure, lorsque je m'entends nommer avec l'accent de la plus vive surprise. La portière s'ouvre, et Matilde elle-même, que je reconnus alors à l'instant, quoiqu'elle fût embellie et grandie, la charmante Matilde se précipite auprès de moi, et me prenant la main, elle me dit d'une voix entrecoupée par la terreur et par la joie: O cher Lindorf! Dieu lui-même vous envoie à mon secours; défendez votre Matilde; on veut vous l'enlever; mais elle ne sera, elle ne veut être qu'à vous.

A peine avais-je pu lui répondre, que Zastrow, m'ayant entendu nommer, jette sa canne, tire son épée, et s'avance fièrement en disant: Monsieur de Lindorf? quelle trahison! Et s'adressant à Matilde: Mademoiselle, je vous prie de monter dans ma chaise de poste; j'ai des ordres positifs de votre tante de vous ramener à Dresde, et je ne pense pas que monsieur ait le droit de s'y opposer.

C'est ce que nous verrons dans un moment, monsieur, lui dis-je froidement en soutenant Matilde, que tant d'émotions l'une sur l'autre avaient privée de ses sens, et qui se laissait tomber sur moi sans connaissance.

Je la soulevai, et l'emportai dans la maison du maître de poste. Je la posai sur le premier lit que je trouvai, et la recommandant à plusieurs personnes que le bruit avait rassemblées, je ressortis de suite; et, l'épée à la main, comme M. de Zastrow, j'allai au-devant de lui. Il voulait absolument entrer; deux or trois hommes le retenaient de force. Dès que je parus, on le laissa libre, et je m'éloignai de quelques pas avec lui: nous entrâmes dans un petit jardin.

Monsieur le baron, lui dis-je, vous m'avez accusé de trahison. Je conviens que les apparences sont peut-être contre moi; mais je veux bien vous assurer sur mon honneur que le hasard le plus heureux, il est vrai, m'a seul conduit ici. En vous parlant, j'ignorais également et que vous fussiez mon rival et que Matilde eût pris la fuite. Si cette assurance vous suffit, et que, laissant mademoiselle de Walstein maîtresse absolue d'elle-même, vous juriez de vous en rapporter à sa décision, je vous offre mon amitié, et je vous assure de mon estime; sinon je défendrai mes droits sur elle et sa liberté, aux dépens de ma vie.

Défends-les donc, traître, me répondit-il en se jetant sur moi avec tant d'impétuosité, que, n'étant point en garde, je ne pus éviter de recevoir une blessure au bras gauche. Elle était légère, et ne fit qu'irriter ma fureur contre mon adversaire. Il se livrait avec si peu de ménagement, et lorsqu'il me vit blessé il se crut si sûr de la victoire, que j'eus peu de peine à le désarmer. Son épée sauta de sa main; je mis légèrement le pied dessus. — Vous voilà hors de combat, lui dis-je; je suis maître de votre vie; je suis blessé et vous ne l'êtes pas; mais malgré ce petit désavantage, je suis prêt à vous rendre votre arme, et à recommencer si vous ne renoncez à toutes vos prétentions sur Matilde, et si vous ne promettez de repartir pour Dresde à l'instant même sans la revoir.

Il hésita; et je m'aperçus, au changement de sa physionomie, que mon procédé faisait impression sur lui. La fierté combattait encore, enfin l'honneur eut le dessus. Il me tendit la main: Rappelez-vous, me dit-il, qu'à ces deux conditions-là vous m'avez offert votre estime et votre amitié; je vous demande l'une et l'autre, et je cours les mériter en apaisant ma tante, en l'engageant à confirmer un bonheur qui vous est dû…. Oubliez le passé; faites ma paix avec Matilde; je ne prétends plus qu'à son amitié: aussi bien, ajouta-t-il en reprenant son ton suffisant, je suis peu accoutumé aux dédains, et je ne sais pourquoi j'ai supporté les siens si longtemps.

Je l'embrassai, en l'assurant que c'était la dernière cruelle qu'il trouverait; que pour lui résister il fallait avoir le coeur prévenu et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Je le vis monter dans sa chaise, et je me hâtai de rentrer auprès de Matilde, dont j'étais très-inquiet; cependant jamais évanouissement ne fut plus heureux, puisqu'il lui déroba la connaissance d'une scène qui l'aurait mortellement effrayée. Elle commençait à reprendre ses sens, ne savait où elle était, et regardait autour d'elle avec étonnement lorsque j'entrai: alors sa charmante physionomie reprit ses grâces accoutumées. — Cher Lindorf, me dit-elle, ce n'est donc point un songe? il est vrai que je vous ai retrouvé? A présent, nous ne nous quitterons plus.

A peine put-il achever cette phrase, la jolie main de Matilde lui ferma la bouche. — Paix donc, monsieur! je ne vois pas qu'il soit besoin de répéter mot à mot toutes mes paroles. Mon cher frère, ma chère soeur, ne croyez pas un mot de tout cela; peut-être que je le pensais, mais vraiment je n'avais garde de le dire; et quand je l'aurais dit, savais-je ce que je faisais? Une fuite, une rencontre, une reconnaissance, un combat, un évanouissement…, on serait troublée à moins, et il est bien permis d'extravaguer un peu dans les premiers moments; mais à présent que me voilà bien raisonnable, je…. Elle regardait Lindorf en souriant malicieusement. — Eh bien? — Eh bien! je dis encore de même, et la raison confirme aujourd'hui ce qui échappait hier à l'amour.

Elle était si jolie en disant cela, toute cette petite figure avait tant de grâces, que Lindorf, dans ce moment, crut l'aimer plus qu'il n'avait aimé de sa vie, et l'exprima avec un feu, une vivacité, qui ne pouvaient laisser aucun doute. Caroline était transportée de joie, elle embrassa le comte en lui disant: Avais-je tort quand je vous assurais qu'il l'aimerait à la folie?