Me voilà donc dans une chaise de poste à côté de la bonne Marianne, escortée par son mari, qui courait à cheval, ne m'arrêtant que pour changer de chevaux, prodiguant les ducats aux postillons pour avancer, et prenant chaque buisson pour monsieur de Zastrow. Ma compagne me rassurait de son mieux; mademoiselle de Manteul était son oracle. Elle me répétait à chaque instant: Il n'y a rien à redouter, car mademoiselle l'a dit. Sur cette assurance, je devins plus tranquille, et la première journée s'étant passée avoir rien vu qui pût m'effrayer, je crus n'avoir plus rien à craindre, ni plus de précautions à garder. Nous étant arrêtées hier à une poste pour changer de chevaux, j'avançai étourdiment la tête hors la portière. J'entends une voix que je crois reconnaître, qui crie: C'est elle, c'est bien elle! Arrêtez, postillon, sur votre tête, arrêtez! Et je vois M. de Zastrow à côté de la chaise avec l'air le plus menaçant.
M. de Zastrow! s'écrièrent à la fois le comte et Caroline.
Eh! oui, monsieur de Zastrow; vous croyez à l'enchantement, n'est-ce pas? Vous pensez qu'une méchante fée l'avait transporté dans les airs, puisqu'il se trouvait là sans que je l'eusse aperçu sur la route? En vérité, je le crus aussi au premier instant; mais, hélas! je compris bientôt que la méchante fée qui me nuisait était ma propre imprudence. Le billet que j'avais écrit à ma tante les ayant instruits de la route que je prenais, M. de Zastrow comprit qu'il perdait son temps à me chercher à Dresde. J'avais écrit, sans doute, au moment de mon départ. En se mettant sans délai sur mes traces, il lui serait facile de me rejoindre et de me ramener: il était donc parti de suite, c'est-à-dire deux ou trois heures avant moi. Je croyais être poursuivie; et c'est moi qui le poursuivais bride abattue, et qui l'atteignis malheureusement à cette poste où il attendait des chevaux. Cette chère demoiselle de Manteul, comme elle aura été surprise en apprenant le matin qu'il était parti! quelles inquiétudes mortelles! comme elle aura tremblé pour moi! j'espère à présent qu'elle est rassurée.
Oui, dit le comte en souriant, elle doit être fort tranquille. Mais achevez, de grâce; votre histoire devient presque un petit roman.
Qu'appelez-vous un petit roman? Il y aurait assez d'événements pour en faire un de dix volumes: vous n'êtes pas au bout. J'en suis, je crois, à la terreur, à l'effroi, à la consternation à l'instant où je vois Zastrow. Je jette un cri perçant; je me cache au fond de la chaise. Marianne se désole; crie au postillon d'avancer; Zastrow le lui défend, le menace; des gens s'assemblent autour de nous; le bruit et la foule augmentent: il faut cependant prendre un parti. Je veux parler à Zastrow, lui imposer, lui demander quels droits il a sur moi, sur ma liberté, lui dire nettement que je préfère la mort à l'épouser, à retourner à Dresde avec lui: je lève les yeux; et qui vois-je à quatre pas de moi?…
C'est bien à présent que vous allez crier à la féerie, au roman, à tout ce qu'il y a de plus étonnant, de plus incroyable…… C'est Lindorf! oui, c'est Lindorf lui-même, que je croyais au fond de l'Angleterre, et qui est à côté de la chaise de poste, tout aussi frappé d'étonnement que moi-même. Nous nous écrions à la fois Matilde! Lindorf! Je ne balance pas un instant; je crois que le ciel lui-même l'envoie à mon secours; et m'élançant hors de la chaise….. Achevez l'histoire, Lindorf, dit-elle tout à coup en s'interrompant et baissant les yeux; vous savez le reste mieux que moi; et, se penchant sur Caroline, elle lui dit à l'oreille: Il ne dira pas, je l'espère, que je me jetai dans ses bras, et que je l'entourai des miens en le serrant de toutes mes forces.
Eh bien! mon cher Lindorf, achevez, je vous en conjure, dit le comte avec le ton de l'impatience; expliquez-moi, de grâce, par quel hasard tous vous trouviez là à point nommé sur la route de Dresde, derrière monsieur de Zastrow.
Je venais répondre moi-même à la charmante lettre que j'avais reçue à Londres. Quant à ma rencontre avec le baron de Zastrow, elle fut l'effet du hasard: oui, le hasard, ou, si vous voulez, mon bon génie, me fit arriver à cette poste à peu près en même temps que lui. Je ne le connaissais point; je vois un grand jeune homme de bonne mine, qui s'impatientait en attendant des chevaux, et paraissait en fureur de n'en pas trouver. Il s'informait en même temps si une jeune dame, qu'il tâchait de dépeindre, n'avait pas passé par là il y avait quelques heures. On lui disait que non: il jurait de nouveau, soutenait qu'elle devait être passée, et il envoyait le maître de poste à tous les diables. Dès que je fus descendu de ma chaise, il vint à moi: Monsieur, me dit-il, vous avez sûrement rencontré une jeune dame seule, jolie, allant très-vite? — Non, monsieur, je vous assure que je n'ai rencontré aucune dame, rien qui ressemble à que vous dites. — C'est bien inconcevable! dit-il en frappant du pied; ce billet serait-il une nouvelle ruse?….. Pardon, monsieur, reprit-il, de ma question, de l'agitation extrême où vous me voyez; on serait agité à moins: je cours après une femme que j'idolâtre, qui me promit sa main avant-hier, que je devais épouser aujourd'hui, et qui s'échappa hier au moment de signer. — C'est d'autant plus malheureux, lui répondis-je, que vous n'êtes pas d'une tournure à faire fuir une femme.
Mon compliment parut le flatter, et m'attira toute sa confiance. Il s'inclina; et, d'un ton suffisant qu'il voulait rendre modeste, il me répondit: Il est vrai, monsieur, que l'on ma dit cela quelquefois, et même que l'on me l'a prouvé; mais vous voyez cependant que les goûts sont différents; les femmes en ont quelquefois de si bizarres! peut-on répondre de leurs caprices? Imaginez que celle que je poursuis s'avise, à seize ans, de se piquer d'une fidélité romanesque pour un amant qui l'a quittée et qu'elle ne reverra jamais. Je ne le connais pas, mais je crois qu'on peut le valoir pour les agréments; et quant à la fortune et à la naissance, assurément je ne le cède à personne. — Je le crois, monsieur; mais si votre rival est aimé, vous conviendrez que cet avantage… — Aimé tant qu'il lui plaira; il est absent, il ne la verra plus. Si je puis la rattraper, elle est à moi, et finira par m'adorer.
Cette conversation se passait devant la porte de la maison de poste; et, m'étonnant de la facilité avec laquelle cet homme indiscret et vain s'ouvrait à un inconnu, ainsi que de son manque de délicatesse, j'approuvais intérieurement celle qui le fuyait, lorsqu'une chaise, arrivant au grand galop du côté de Dresde, nous interrompit. Il parut n'avoir d'abord aucun soupçon, et la seule curiosité l'engageait à regarder. La chaise arrête, une femme avance la tête. Je ne fis alors que l'entretenir et ne la reconnus point, mais mon homme s'écrie à l'instant: C'est elle! Elle se rejette au fond de la chaise en criant à son tour: Mon Dieu! c'est lui! Une femme de chambre disait au postillon d'avancer; Zastrow, la canne levée, menaçait de l'assommer s'il faisait un pas de plus.