Ah! je partirai! m'écriai-je; je ne sens plus ni remords ni scrupules: on en agit trop indignement avec moi, et je n'ai plus que l'inquiétude de sortir sans être aperçue. — Rien n'est plus aisé; mettez mon manteau, mon voile; on croira que c'est moi, et je saurai bien m'échapper aussi à mon tour. Vous irez m'attendre chez moi, où je vous joindrai bientôt.

(Mademoiselle de Manteul n'est pas difficultueuse, dit le comte en souriant.)

Vous ne pouvez vous faire une idée de son zèle, de son activité. J'étais incapable de penser à rien. Dans un instant, elle rassembla ce que je voulais emporter avec moi, m'aida à me lever, à m'habiller, m'enveloppa dans sa grande pelisse, dans son voile de taffetas, m'ouvrit la porte, et me dit en m'embrassant: Allez, chère Matilde, vous n'avez pas un instant à perdre; songez qu'on peut entrer ici d'un moment à l'autre, et qu'il ne vous resterait alors aucune ressource. Cette idée me rendit mon courage, et j'étais déjà au bas de l'escalier lorsque je pensai que je devais laisser un billet sur ma table pour rassurer ma tante au moins sur ma vie. Je remontai; mademoiselle de Manteul fut effrayée de me voir rentrer; elle crut que j'avais rencontré quelqu'un. J'eus à peine commencé à lui dire ce qui me ramenait, qu'elle m'interrompit. — Vous êtes folle, je crois; écrire une lettre! Vous voulez donc laisser à votre tante le temps d'arriver? Lorsque je suis rentrée chez vous, elle m'a dit qu'elle allait me suivre. Allez; elle ne croira pas aussi facilement que vous que l'on est prêt à se tuer.

La peur de la voir arriver m'empêcha d'insister, et je sortis de la maison sans avoir été vue. Mademoiselle de Manteul logeait près de notre hôtel; je fus bientôt dans son appartement, et, quelques minutes après, elle m'y joignit. Nous aurons au moins une bonne heure pour nous arranger, me dit-elle en entrant; on croit que vous dormez: j'ai recommandé qu'on vous laissât tranquille. Commençons d'abord par nous rendre chez Marianne, cette femme dont je vous ai parlé. Dès qu'on s'apercevra de votre évasion, on viendra sans doute vous chercher ici; là, du moins, vous serez en sûreté, et nous fixerons avec elle et son mari le moment du départ. Si vous n'avez pas d'argent, je puis encore y suppléer. — Je la rassurai sur cet article; grâce à vos bontés, mon frère, j'étais toujours en fonds. Dès qu'elle m'eut conduite chez Marianne, qui consentit à tout ce qu'elle voulut, elle m'y laissa. On pourrait venir chez elle pour savoir si j'y étais; elle devait s'y rendre pour détourner les soupçons. Dès que je fus seule, je pensai douloureusement à l'inquiétude affreuse où serait ma tante si je la laissais dans l'ignorance totale de ce que j'étais devenue. J'avais bien assez de torts avec elle, sans les aggraver encore, et je résolus de réparer au moins celui-là. Je me fis donner du papier, de l'encre, une plume, et j'écrivis à peu près ceci:

"J'apprends dans cet instant, ma chère tante, que mon frère est à Berlin. Mon impatience de le voir est si vive, que je pars sans vous demander la permission que vous m'auriez peut-être refusée. Je m'épargne au moins par là le regret de vous désobéir encore: c'est bien assez pour moi d'emporter celui de vous avoir déplu par ma résistance. O ma tante! pourquoi m'avez-vous forcée à vous déplaire, à vous refuser quelque chose? Pourquoi me forcez-vous aujourd'hui à m'éloigner de vous? Il m'eût été si doux de vous consacrer ma volonté, ma vie! M. de Zastrow est trop délicat, sans doute, pour ne pas sentir qu'une promesse arrachée par la terreur et démentie par le coeur n'engage à rien. Je pense qu'il ne songera plus à se tuer à présent que je ne suis plus là pour l'arrêter; je lui conseille fort de vivre, et surtout d'être heureux sans Matilde."

Je chargeai un des enfants de Marianne de porter ce billet au portier de l'hôtel de Zastrow, et de le lui remettre sans dire de quelle part. Plus tranquille lorsque je pus penser que ma tante le serait, j'attendis assez patiemment mademoiselle de Manteul, qui m'avait promis de me revoir, et qui vint en effet assez tard.

Vous n'avez pas de temps à perdre, me dit-elle; partez à la pointe du jour. Zastrow s'obstine encore à vous chercher dans la ville, chez toutes vos connaissances; il sort de chez moi, et je l'ai confirmé dans cette idée, qui ne peut durer, mais qui vous donnera le temps de vous éloigner. Quel bonheur que vous n'ayez pas écrit où vous alliez, comme vous en aviez la fantaisie! Je n'osai jamais lui avouer que je venais de le faire; mais je sentis toute mon imprudence, et la peur d'être poursuivie s'empara de moi au point que je ne voulais plus partir. Mon amie employait toute son éloquence à me rassurer, et n'y parvenait pas. Elle réussit mieux en me peignant la colère où ma tante était sans doute contre moi; l'obligation où je me verrais d'avouer où j'avais été, et qui m'avait aidée; l'ascendant que ma fuite et mon retour allaient donner à ma tante. Je ne pouvais plus espérer de l'apaiser qu'en obéissant; et si je persistais à rentrer à l'hôtel, je n'y serais pas deux heures sans être la femme de Zastrow. Je ne la laissai pas même achever. Je veux partir, je partirai! m'écriai-je: le sort en est jeté, quoi qu'il puisse arriver; et les ordres furent donnés de suite pour avoir une chaise et des chevaux.

Mademoiselle de Manteul, craignant que mon courage ne s'évanouît au moment, ne me quitta plus. Son vieux père, toujours goutteux, ne la gênait point; elle fit dire qu'elle soupait en ville, et fut libre de rester avec moi jusqu'au moment de mon départ. Elle ne cessa de me parler de Zastrow, de Lindorf, de mon frère, de tout ce qui pouvait m'encourager dans mon entreprise et dissiper me frayeurs. Fiez-vous à moi, me dit-elle; demain matin je ferai demander Zastrow; je détournerai ses soupçons sur l'Angleterre; je le garderai longtemps; je l'entretiendrai si bien, que lors même qu'il vous saurait sur le route de Berlin, il sera trop tard pour vous poursuivre. Vous aurez déjà bien de l'avance lorsque je le laisserai sortir de chez moi.

Je fus un peu rassurée, ou plutôt ce n'était plus le moment d'écouter ma frayeur; j'en avais trop fait pour ne pas achever, et je vis arriver avec plaisir le moment de partir. J'embrassai mon amie sans pouvoir lui exprimer ma reconnaissance que par mes larmes et mes caresses. Pour elle, elle se livrait à la joie la plus vive de me voir, disait-elle, échappée à tant de dangers: je montai dans la chaise de poste.

Seule? interrompit le comte. — Avec cette femme que j'ai encore ici, cette Marianne qui avait servi mademoiselle de Manteul, et dont le mari me conduisait. — Et Lindorf? reprit le comte; vous voilà partie, ou peu s'en faut, et je ne vois point de Lindorf. Jusqu'à présent, c'est mademoiselle de Manteul qui vous enlève. — Aviez-vous donc pensé que c'était Lindorf? — J'apprends avec plaisir que non…; mais je ne comprends pas… — Un peu de patience, mon frère; ne me jugez pas une autre fois sur les apparences.