Alors ses transports redoublèrent, et j'eus la malice d'arrêter un instant sur cette phrase: — Oui, monsieur, repris-je lentement, mon goût…. pour la liberté…. D'ailleurs, ma tante est maîtresse de ses bontés, et jamais je n'ai désiré un instant de jouir de ces biens qu'on mettait en balance avec le plus grand de tous, le droit de disposer de mon coeur et de ma main. Zastrow se releva d'un air surpris; ma tante avait ouvert les papiers, et savait déjà lequel était signé. La colère se peignait dans ses yeux; je ne lui laissai pas le temps de l'exhaler. Je me mis à ses genoux; je baisai mille fois ses mains, et je lui dis: Ma tante, ma chère tante, ne vous fâchez pas; tout est bien à présent. Ne parlons plus de mariage, ni d'un héritage auquel je ne veux pas seulement penser, et dont la seule idée est un tourment pour mon coeur; déchirons ce contrat; et en disant cela, je le pris et le mis en mille pièces. — Laissons subsister cette donation à M. de Zastrow; les hommes ont plus besoin de richesses que nous; moi, je n'en veux point d'autres que votre amitié, celle de mon frère et l'amour de Lindorf, ou du moins la liberté de l'aimer toute ma vie. M. de Zastrow trouvera tant de femmes qui voudront de son amour, qui n'aimeront pas Lindorf, qui le rendront plus heureux que moi! Et quand vous aurez fait mourir de chagrin votre petite Matilde, où la retrouverez-vous?
En vérité, je crus qu'elle allait s'attendrir et céder à mes instances. Zastrow se promenait dans la chambre à grands pas, d'un air furieux. Elle me releva tendrement, en me serrant la main; puis se tournant de son côté: — Vous l'entendez, mon neveu? qu'en pensez-vous? — Ce que je pense, madame, dit-il d'un air tragique et menaçant; c'est que je veux Matilde, ou la mort. En même temps il tire son épée, oui, en vérité, son épée, et parut prêt à se tuer. Je m'élance, je saisis son bras. Ma tante jetait les hauts cris, disait qu'elle se trouvait mal; je ne savoir auquel courir. Enfin je ne pus les calmer tous les deux qu'en leur promettant de faire tout ce qu'on voudrait; et j'étais moi-même si fort émue et tremblante, qu'à peine pus-je articuler ce peu de mots, qui produisirent un grand effet. L'épée se remet dans le fourreau; la tante se ranime, m'embrasse et me prie de signer tout de suite.
Heureusement j'y avais mis bon ordre, et les pièces du contrat, éparses sur le tapis, avertirent qu'il fallait premièrement en faire un autre: on remit donc la signature au lendemain, mais on voulut que je renouvelasse ma promesse. Le moment de la terreur était passé; je frémis de ce qu'elle m'avait fait faire, de cet engagement que j'avais pris sans savoir ce que je disais; et, quand il s'agissait de le confirmer encore, mon coeur se serra au point d'en perdre connaissance. On fut obligé de m'emporter dans ma chambre et de me mettre au lit. Le mouvement me ranima; je ne pouvais encore ni parler ni ouvrir les yeux; mais j'entendais ce qu'on disait autour de moi. On me croyait toujours complètement évanouie, et ma tante disait à Zastrow: "Ne vous alarmez pas, mon neveu, cela n'est rien: nous l'avons aussi un peu trop effrayée, mais le plus difficile est fait. Elle a promis; demain elle signera, après-demain vous épouserez, et le frère dira tout ce qu'il lui plaira. Quand la chose sera faite, nous ne le craindrons plus; pour le moment, il faut la laisser tranquille." Ils sortirent en me recommandant aux soins des femmes qui m'entouraient. Oh! combien j'avais à penser, et comme je renvoyai bien vite tout le monde! Dès que j'eus repris tout à fait mes sens, je réfléchis sur les mots que ma tante avait prononcés: il n'y en avait pas un seul qui ne fût un sujet de surprise, de colère, de crainte, de douleur et même aussi de joie. — Nous l'avons trop effrayée, disait-elle. Quoi! cette scène dont j'avais été si cruellement la dupe n'était donc qu'une comédie, un jeu concerté entre ma tante et ce Zastrow pour obtenir mon consentement? J'en fus indignée, et de ce moment-là je ne me regardai plus comme engagée. Je frémissais cependant en me rappelant cette phrase: Elle a promis; demain elle signera, après-demain vous épouserez. Plutôt la mort, répétai-je avec effroi; mais ce qu'elle avait ajouté me rendait un peu d'espérance: Le frère dira ce qu'il lui plaira; nous ne le craindrons plus. On le craignait donc ce cher frère que je croyais du parti de mes persécuteurs; il n'en était donc pas; on m'avait trompée; il me restait donc un appui, un protecteur, un ami sur lequel je pouvais compter? Hélas! dans ma joie de l'avoir retrouvé cet ami, ce bon frère, j'oubliais la distance qui nous séparait, et que c'était le lendemain qu'on voulait disposer de mon sort.
J'était agitée de mille pensées différentes lorsque mademoiselle de Manteul entra chez moi. Je lui tendis les bras dès que je l'aperçus: Venez au secours de votre malheureuse amie, lui dis-je en pleurant.
Je n'imaginais pas encore jusqu'où peut aller l'amitié. Elle était aussi pâle, aussi tremblante, aussi émue que moi-même. — Je sais tout, me répondit-elle d'une voix altérée; je sors de chez votre tante. Qu'avez-vous fait, Matilde? Vous avez promis d'épouser Zastrow. — Je l'ai vu prêt à se tuer. — Bon! les hommes ne se tuent pas comme ils le disent; mais qu'est-ce que vous ferez? La tiendrez-vous cette fatale promesse? Rappelez-vous toutes celles que vous avez faites à votre cher Lindorf. — Eh! pensez-vous que je les oublie? lui dis-je avec impatience; elles sont toutes écrites là dans mon coeur: on me l'arracherait plutôt que de les en effacer. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit à présent; c'est de me soustraire à cet odieux mariage. Dites, ma chère amie, ne savez-vous aucun moyen de le retarder au moins jusqu'à ce que j'aie écrit à mon frère? Il me protégera, j'en suis sûre à présent; je viens d'entendre un mot… Ah! s'il n'était pas en Russie, mon parti serait bientôt pris. — Comment? me dit mon amie, qui paraissait rêver à quelque chose; quel parti? Qu'est ce que vous feriez? — Je ne balancerais pas; je m'échapperais secrètement; je partirais; j'irais le joindre. — Quoi! me dit-elle avec transport, vous auriez ce courage? — En doutez-vous un instant? — Je vous admire, me dit-elle en m'embrassant; en effet, c'est le seul parti que vous ayez à prendre. J'y pensais, mais je n'osais vous le proposer. — Hélas! lui dis-je, c'est une chimère impossible; mon frère est en Russie; c'est trop loin, je n'irai jamais jusque-là. — Il est vrai que c'est difficile, dit-elle en hésitant; mais n'avez-vous pas à Londres un oncle maternel? — Oui, milord Seymour. — Eh bien; si vous alliez vous mettre sous sa protection? — Y pensez-vous bien, repris-je vivement, que j'aille en Angleterre à présent? Et Lindorf? — Eh bien! Lindorf y est; je ne croyais pas que ce fût une raison pour vous d'éviter ce pays-là. — Ah, ma chère amie, lui dis-je en secouant la tête, je suis perdue si vous n'avez que ce moyen à m'offrir. J'aimerais mieux la Russie, tout impossible qu'est ce voyage; et ce n'est qu'auprès de mon frère que je puis et que je veux chercher un asile. Je le dis avec tant de fermeté, qu'elle n'insista pas; mais elle me demanda l'explication de ce mot que j'avais entendu. Je la lui donnai; elle en parut frappée comme d'un trait de lumière, et me dit tout à coup: Puisqu'on vous trompe sur une chose, on peut vous tromper sur une autre. Je ne sais, mais je parierais que votre frère n'est point en Russie; il me semble aussi avoir entendu quelques mots. Laissez-moi retourner auprès de votre tante; je la ferai parler, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.
Elle sortit, et ne tarda pas à revenir; la joie brillait dans ses yeux. Je ne me suis point trompée dans mes conjectures, me dit-elle en rentrant; on vous en imposait. Votre frère est à Berlin, marié avec une femme charmante. On vous a soustrait ses lettres; on vous cache qu'il doit venir ici dans quelque temps, et l'on est décidé à vous marier de gré ou de force, avant qu'il arrive. Demain vous serez obligée de signer ce contrat; on est décidé à passer sur tout, à vous conduire la main s'il le faut; et le jour suivant vous serez mariée. Voilà ce que votre tante vient de me confier. "Elle a promis, dit-elle; il faudra bien qu'elle tienne sa promesse."
O mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je, que ferai-je? Et vous m'annoncez tout cela comme si c'était un bonheur! — Je pensais que c'en était un d'apprendre que votre frère est à Berlin: il ne tient qu'à vous à présent d'éviter cette tyrannie. — Ah! oui, sans doute…. mais…. mais…. — Comment donc! ce courage que vous aviez tout à l'heure, le voilà tout à fait évanoui! Pauvre Matilde! vous céderez, je le vois; vous n'aurez jamais la fermeté de refuser; et, tirant de sa poche un petit almanach, elle le feuilleta. Oui, justement, reprit-elle, Lindorf doit avoir reçu votre lettre avant-hier; il ne se doute guère, je crois, que sa réponse vous trouvera mariée. — Cruelle amie! lui dis-je avec dépit, est-ce ainsi que vous me consolez, que vous venez à mon secours? — Qu'est-ce que vous voulez que je dise à une petite fille faible et timide, qui ne sait elle-même ce qu'elle veut ou ne veut pas? Quand on n'ose rien entreprendre pour se tirer d'affaire, il ne reste d'autre parti que celui d'obéir; et je vous promets qu'avant deux jours vous serez baronne de Zastrow. — Jamais, jamais de ma vie, repris-je avec feu en mettant ma main sur sa bouche, cet odieux nom ne deviendra le mien! Je vous prouverai qu'une petite fille peut avoir de la fermeté; je saurai mourir s'il le faut. — Et pourquoi mourir quand on peut vivre et vivre heureuse? — Oh! j'aime beaucoup mieux mourir que d'aller ainsi toute seule à Berlin; cela m'est beaucoup plus facile. Je ne sais point le chemin de Berlin; je me perdrais mille fois avant d'y arriver, et je crois que jamais je n'aurais la force d'aller jusque-là.
Elle éclata de rire. — Pauvre enfant! vous avez pensé que je vous proposais d'aller à Berlin seule, à pied, comme une héroïne fugitive, déguisée en paysanne sans doute, un grand chapeau de paille sur les yeux, un petit paquet noué dans un mouchoir, et là-dessous un air de noblesse et de distinction qui vous trahit? Il n'y manquerait plus que la diligence, où l'on vous donne une place, pour être dans le grand costume des romans; cela serait sans doute beaucoup plus intéressant, mais peut-être moins sûr que ce que je vais vous proposer.
J'ai une ancienne femme de chambre mariée dans cette ville avec un des maîtres de la poste; elle m'est entièrement dévouée. Son mari vous donnera une chaise, des chevaux, vous conduira lui-même; elle vous accompagnera jusque chez votre frère, et vous pourrez attendre chez elle le moment de partir. Voyez si cela vous convient, ou si vous aimez mieux épouser Zastrow; c'est comme vous voudrez; mais il n'y a point de milieu: il faut vous décider sur-le-champ pour Zastrow ou pour la fuite. Passé ce moment, je ne pourrai plus vous servir.
Je ne balance plus, lui dis-je vivement: oh! que je suis heureuse d'avoir une amie comme vous! Oui, je veux partir, joindre mon frère, me conserver à Lindorf; mais cependant, il est affreux de quitter ainsi sa tante, de la tromper! — Plaisant scrupule! ne vous donne-t-elle pas l'exemple? Ne vous trompe-t-elle pas indignement? — Il est vrai, mais si j'essayais encore de la toucher? — Cela serait bien inutile; elle s'attend à vos pleurs, à vos hésitations, à vos évanouissements même, et, loin d'en être touchée, on en profiterait peut-être.