Cependant il était possible, et je cherchais à me le persuader, que la difficulté de me faire parvenir ses lettres en fût la cause. Mon frère n'était plus dans ses intérêts; il le savait sans doute; et cette tristesse, et cet air occupé, et ces regrets sur sa patrie, et cet attachement que Manteul lui soupçonnait, rien ne m'était échappé, et tout ranimait mes espérances.
Mon amie m'avait écoutée avec l'intérêt le plus vif et le plus marqué. Quand j'eus fini, elle m'embrassa tendrement. Pauvre petite Matilde! pourquoi ne m'avez-vous pas dit plus tôt tout cela? Votre confiance me fait un plaisir si grand, et vous me la refusiez! — Je craignais que vous ne prissiez contre moi le parti de Zastrow. — Moi? oh! comme j'en suis éloignée! Je ne puis assez approuver votre résistance; mais vous finirez peut-être par céder? — Ah! jamais, jamais de ma vie; je ne puis, je ne veux aimer que Lindorf. — Dites aussi que vous ne devez aimer que lui; vous devez vous regarder comme absolument engagée, comme déjà mariée: ce serait un crime, un parjure que d'en épouser un autre. — Ah! je le pense bien ainsi; mais…. — Mais, qu'est-ce qu'il fait en Angleterre ce Lindorf? — Hélas! je l'ignore, je ne puis le comprendre; depuis plus de six mois, je n'ai pas de ses nouvelles. — Et vous pouvez rester ainsi? Que ne lui écrivez-vous?… C'était aller à mon but; aussi je répondis vivement: — Oh! je lui ai écrit. — Eh bien? — Ma lettre est dans mon portefeuille. — Il est sûr qu'elle y produit un grand effet! Enfant que vous êtes! donnez-la moi cette lettre, elle partira ce soir, et votre ami l'aura dans huit jours.
Comme je j'embrassai! Cependant les sentiments de son frère me revinrent dans l'esprit. Quelle bonté charmante! je craignis d'en abuser, et je dis en hésitant: Mais M. de Manteul voudra-t-il?…. — La commission est un peu cruelle, j'en conviens; mais il faut le guérir. Assommer tout à coup cet amour inutile, c'est lui rendre un service: allons, donnez. — La lettre était sortie du portefeuille; je me la laissai doucement arracher: elle était déjà cachetée. — Lui promettez-vous positivement, me dit mon amie, de n'être jamais qu'à lui, de ne pas épouser Zastrow? — Oh! très-positivement. — Fort bien; cela tranquillise ma conscience. Je crois servir deux époux persécutés: à présent, laissez-moi faire, et soyez sûre de mon zèle. En attendant la réponse de cette lettre, il faut gagner du temps. Envoyez-moi souvent Zastrow; je lui parlerai, je le flatterai; vous ne prendriez jamais sur vous de le tromper? — Oh non! je ne cesse de lui répéter que j'aimerai toujours Lindorf. — Et qu'est-ce qu'il vous répond? — Qu'il ne croit pas à la constance éternelle. — Il n'y croit pas? Ah! je le comprends bien; mais on saura lui prouver de quoi les femmes sont capables, n'est-ce pas, chère Matilde? — Je le lui promis de bien bonne foi; et je rentrai chez moi plus décidée que jamais à la résistance la plus ferme.
Ici, le comte s'approcha de Lindorf, et lui dit en riant quelques mots à l'oreille, auxquels il répondit sur le même ton. Les dames, surtout Matilde, voulaient savoir ce que c'était. — Vous le saurez, je vous le promets; mais, chère Matilde, achevez votre histoire: vous en étiez à la tendre amitié de mademoiselle de Manteul.
Jamais, peut-être, reprit Matilde avec feu, il n'en fut de pareille. A voir le vif intérêt qu'elle mettait dans nos entretiens, à son empressement, à son zèle, on eût dit que c'était elle qui me confiait le secret de son coeur, et qu'il s'agissait de son propre bonheur: elle animait, elle soutenait mon courage. Une fille de vingt-cinq ans pouvait-elle se tromper? Je me serais peut-être défiée de moi-même; mais, autorisée par une raison de cinq lustres, je crus n'avoir rien à me reprocher. Je persistai donc plus que jamais dans mes projets de résistance, et j'attendais avec impatience, mais sans effroi, la réponse de Lindorf, sûre qu'il me dirait au moins la vérité. Si je n'étais plus aimée, j'avais pris mon parti. — Qu'auriez-vous donc fait? demanda Caroline avec vivacité. — Tous mes efforts pour l'oublier aussi, mais en même temps le voeu de ne point me marier, de ne plus me fier à ce sexe perfide; je n'ai jamais compris qu'on pût aimer deux fois.
Ce mot, dit bien innocemment, porta une atteinte bien douloureuse au coeur de la sensible Caroline; elle rougit excessivement, baissa ses beaux yeux, les révéla à demi sur son époux, et les baissa de nouveau. Il vit ce charmant embarras; il en jouit un instant avec délices, baisa tendrement la main de Caroline; puis s'adressant à Lindorf: — Mon ami, lui dit-il, vous approuvez sans doute la façon de pense de Matilde, et peut-être avez-vous raison; mais chacun a la sienne; et, pour moi, je crois qu'il n'y a rien de plus doux, de plus flatteur, que d'être le second objet de l'attachement d'une femme délicate et sensible. Je compterais mille fois plus sur la durée de cet attachement que sur celle d'un coeur qui n'aurait pas appris à se défier de lui-même. — Comment, s'écria Matilde, c'est mon frère qui prêche l'inconstance? — Je ne donne pas ce nom à une seconde inclination, et je n'en permets que deux, pas davantage. — Oh! non sûrement, pas davantage, dit Caroline à demi-voix, en pressant contre son coeur la main du comte.
Pour moi, reprit Matilde, je trouvais à Dresde, que c'était déjà beaucoup trop d'une fois, et que nous autres femmes nous sommes bien dupes d'aimer. L'amour ne nous donne que des tourments, et si peu à ces hommes! Monsieur s'amusait tranquillement à Londres pendant que j'étais grondée, persécutée, désespérée du matin au soir. Je me trouvais cependant bien moins malheureuse depuis que j'avais une amie à qui je pouvais ouvrir mon coeur. Eh! quelle charmante amie! elle entrait si bien dans toutes mes idées; elle approuvait si fort mon amour et ma constance; elle me disait tant de bien de Lindorf et tant de mal de Zastrow! et cependant elle poussait la complaisance pour moi au point de le recevoir, de l'entretenir à ma place pendant des heures entières. Elle me conseilla même de l'inviter toujours dans les petites soirées que nous passions ensemble. C'est un moyen de le contenter qui ne vous expose point, me disait-elle, et dont votre tante vous saura gré; je vous promets de ne point vous quitter, d'être toujours là: il n'est rien que je ne fasse pour vous. En effet, ma tante était de meilleure humeur; elle ne me parlait plus de rien, et j'espérais gagner au moins un peu de temps. Mais il y a trois jours qu'elle m'apporta deux grands papiers, en m'ordonnant de les lire, de signer l'un des deux, à mon choix, et de les lui rapporter. Elle me laissa bien surprise. Deux grands papiers qui ressemblaient à deux contrats! me donnait-on à choisir entre Lindorf et Zastrow?
J'eus une courte espérance. J'ouvre, je lis, et je vois que tous deux regardent cet odieux Zastrow, que je haïssais tous les jours un peu plus.
L'un de ces papiers était bien, comme je l'avais pensé, mon contrat de mariage avec lui, où il ne manquait que ma signature, et par lequel ma tante m'assurait son héritage en entier; l'autre était une donation dans les formes de ce même héritage à M. de Zastrow, si je m'obstinais à le refuser.
Oh! comme je fus contente qu'on me laissât le choix! comme je signai bien vite cette donation! comme je l'apportai en sautant dans l'appartement de ma tante! Son neveu était avec elle. Tenez, leur dis-je en entrant, voilà qui est fait: oh! c'est de bien bon coeur que j'ai signé. M. de Zastrow, toujours vain et présomptueux, ne mit pas un instant en doute que ce ne fût le contrat. Il se jeta à mes pieds, me remercia mille fois de ma condescendance. — Je suis charmée qu'elle vous rende heureux, monsieur, lui dis-je en riant; mais ce n'est pas moi qu'il faut remercier; je n'y ai aucun mérite, je vous assure; j'ai suivi mon goût.