J'écrivis donc: ce fut un moment de bonheur et de consolation; et quoique ma lettre restât dans mon portefeuille dès qu'elle fut écrite, je me crus beaucoup moins malheureuse. Il est vrai que j'avais un léger espoir de découvrir si Lindorf était en Angleterre, et peut-être même de la lui faire parvenir: voici sur quoi je le fondais.

A mon arrivée à Dresde, mademoiselle de Manteul, fille aimable, mais plus âgée que moi, m'avait prévenue par mille politesses; les liaisons de sa famille avec ma tante me mettaient à même de la voir souvent. Ayant perdu depuis longtemps sa mère, vivant seule avec un vieux père goutteux et un frère cadet, elle jouissait d'une liberté qui rendait sa maison et son commerce très-agréables pour une jeune personne. Elle était continuellement chez moi, ou m'attirait chez elle. Flattée de l'amitié que me témoignait une grande demoiselle de vingt-cinq ans, je répondis à ces avances, et nous finîmes par nous lier autant que la différence de nos âges pouvait le permettre. Quoiqu'elle fît tout au monde pour me la faire oublier cette différence, et que je désirasse avec passion d'avoir une confidente, je n'avais point encore osé lui avouer le secret de mon coeur. Un air un peu décidé, suite de son éducation; sa liaison intime avec ma tante, à qui elle faisait une cour assidue; l'amitié qu'elle témoignait à M. de Zastrow; tout me faisait craindre de trouver en elle un censeur de plus. Il me semblait que je me serais plus volontiers confiée à son frère, dont l'âge était plus rapproché du mien, et que son caractère doux et sensible devait rendre plus indulgent; mais il était lié aussi avec M. de Zastrow. D'ailleurs, il paraissait éviter les occasions d'être avec moi, plutôt que de les rechercher; et, peu de temps après, il annonça qu'il allait voyager pour quelques années.

Oh! quand j'appris qu'il commençait par l'Angleterre, comme mon coeur palpita! comme j'aurais voulu lui confier alors mon secret, le prier de s'informer de Lindorf, le charger de ma lettre! J'en cherchai le moment; mais, trop occupé des préparatifs de son départ, des regrets de quitter sa famille, je le vis peu, ou plutôt je ne pus prendre sur moi d'entamer avec lui cette conversation. Souvent je m'approchais de lui; je lui parlais de l'Angleterre,de son départ prochain; mais si je voulais essayer d'ajouter un mot sur l'objet qui m'intéressait uniquement, je me troublais, je ne savais plus comment m'exprimer, et je finissais par me taire, en rougissant comme si j'avais parlé, ou qu'on eût pu deviner ma pensée.

Mademoiselle de Manteul, presque toujours en tiers avec nous, voyait mon embarras et l'augmentait par ses plaisanteries. Enfin, son frère était parti que je cherchais encore comment je pourrais m'y prendre pour lui parler de Lindorf et lui donner ma lettre. Je fus désolée d'avoir manqué cette occasion de la lui faire parvenir.

Il me restait une ressource, mon amie pouvait l'envoyer à son frère; mais il fallait pour cela lui faire un aveu complet, l'intéresser à mon amour. Pour amener cette confidence, je lui parlais à tout moment de l'Angleterre, de son frère, des lettres intéressantes qu'elle en recevait, du bonheur d'avoir une correspondance avec quelqu'un qu'on aime; mais je n'avais pas encore osé prononcer le nom de Lindorf.

Un matin, elle entre chez moi, et jette une lettre sur mes genoux: Tenez, me dit-elle, vous qui croyez qu'il est si doux de recevoir des lettres, je vous fais présent de celle-là, aussi bien elle aurait dû vous être adressée. Mon frère m'écrit, il est vrai; mais c'est uniquement pour me parler de vous. — De moi? — Oui, de vous, petite méchante. Vous êtes la cause de son absence; vous me privez de mon frère: lisez et rappelez-le bien vite.

Je n'y comprenais rien encore; j'ouvris presque machinalement, et je fus bientôt au fait. Le jeune Manteul confiait à sa soeur des sentiments que j'étais bien loin de pouvoir partager et qui m'affligèrent; je ne voulais pas lire plus loin que la première page.

Bon Dieu! de quel plaisir j'allais me priver! Mon amie m'oblige à continuer; je tourne ce papier avec un mouvement de dépit et de chagrin, à peine ai-je parcouru des yeux cette seconde page, que j'entrevois au bas un nom…. Oh! comme mon chagrin s'évanouit pour faire place au plaisir le plus pur! C'est ce nom si cher à mon coeur, si présent à ma pensée; oui, c'est le nom de mon ami Lindorf que je vois en toutes lettres: M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes. Ah! je ne me trompe point: c'est lui, c'est bien lui-même. J'ai déjà lu l'article en entier; j'ai fait un cri de joie; j'ai pressé la lettre contre mon coeur, contre mes lèvres; j'ai pleuré et ri tout à la fois, comme si j'eusse été seule; et, voyant tout à coup devant moi la mine étonnée de mademoiselle de Manteul, je me suis jetée dans ses bras, et j'ai caché dans son sein mon trouble et mon émotion. Elle m'en demande la cause; elle me fait relever doucement. Matilde, me dit-elle, mais, ma chère Matilde, qu'avez-vous donc? Qu'est-ce qui vous agite à cet excès? — Ah! voyez, voyez; lisez vous-même, lui dis-je en lui montrant l'article de la lettre; je vous expliquerai tout; et pendant qu'elle lit, je cache encore mon visage sur son tablier.

"J'ai eu le bonheur, disait M. de Manteul à sa soeur, de rencontrer à Hambourg M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes du roi de Prusse, et cette connaissance deviendra, j'espère, une liaison intime. Nous avons fait la traversée ensemble; nous avons pris un même logement; nous ne nous quittons point, et nous nous convenons à merveille. Il est, comme moi, triste, occupé; il regrette aussi sa patrie: sans en être encore aux confidences, je parierais que son coeur n'est pas plus libre que le mien."

Ah! m'écriai-je alors en relevant la tête et joignant les mains, il n'est pas vrai donc qu'il aime en Angleterre, qu'il s'y marie, qu'il y est depuis six mois? Oh! mon coeur me le disait bien! — Mais qui donc? reprit mon amie: connaissez-vous ce baron de Lindorf? — Si je le connais!… — Mais l'aimeriez-vous? — Ah! si je l'aime!…. Enfin, de questions en questions, je fis à mademoiselle de Manteul une confidence entière de mes sentiments et de ma situation actuelle. Je lui racontai, mon cher frère, vos liaisons avec Lindorf, votre désir de nous unir; mais il faut toujours garder pour soi quelque chose, je ne lui dis pas comme vous aviez changé; je lui confiai cependant les doutes qu'on me donnait sur Lindorf; son silence semblait les confirmer.