Il y avait une fois un oiseleur…

Un oiseleur! s'écrièrent-ils tous à la fois. — Eh! oui, un oiseleur, reprit-elle sans se déconcerter. Avant d'en venir à mon histoire, je veux raconter à mon frère une petite fable, lui donner une question à décider; et quoi que vous disiez, j'en reviens à mon oiseleur; j'aurai bientôt fini. Cet oiseleur donc avait, par mille ruses, fait tomber dans ses filets un pauvre petit oiseau. Oh! comme il était malheureux le pauvre petit oiseau! comme il se débattait dans les piéges qu'on lui avait tendus! comme il appelait tous ses amis à son secours! Mais l'oiseleur faisait en sorte qu'aucun de ses amis ne l'entendît. Enfin il vint une linotte voler autour des filets dont il était entortillé. Pauvre petit oiseau! lui dit-elle, tu crierais bien plus fort si tu savais ce qui t'attend; demain on coupera tes ailes; on t'ôtera pour toujours ta liberté; on t'enfermera avec un oiseau que tu n'aimes point, et tu ne reverras jamais celui que tu as laissé dans les airs. Le petit oiseau cria bien fort; la linotte en fut touchée, et lui dit: Voyons s'il n'y a pas moyen de te sauver. Ils travaillèrent si bien tous les deux, que, crac! une maille du filet s'échappe, le petit oiseau sort la tête, et puis le corps, et puis les ailes: il les étend, il s'envole, il va tout joyeux retrouver ses amis et le bonheur.

A présent, mon frère, dites-moi lequel des deux a tort: l'oiseleur qui ôtait au petit oiseau sa liberté, ou le petit oiseau qui a su la retrouver? — Ah! c'est l'oiseleur sans doute, s'écria le comte enchanté des grâces, de la finesse et de la naïveté qu'elle avait mises dans son apologue. Le charmant petit oiseau n'aura jamais tort avec moi: quand même ma raison le condamnerait, mon coeur l'approuvera toujours. Matilde se jeta dans ses bras de l'air le plus attendri. J'ai retrouvé mon frère! s'écria-t-elle; et sa bonté touchante m'assure plus encore que je n'ai rien à me reprocher! Oh! comme j'ai bien fait de quitter les méchants qui me faisaient douter de son amitié? — Douter de mon amitié…, vous, Matilde? Expliquez-vous, de grâce. — Et bien, reprit-elle avec vivacité, on a eu la cruauté de me dire…, de me prouver même, que vous ne m'aimiez plus, que vous ne m'écriviez plus; que vous ne me verriez plus; que vous me défendiez de penser à Lindorf; que vous m'ordonniez d'épouser Zastrow; que vous étiez reparti pour la Russie; enfin, que je n'avais plus de frère: car c'était la même chose…

Ici la respiration lui manqua, et des torrents de larmes coulaient sur ses jolies joues rondes et couleur de rose. Elle souriait en même temps: ces pleurs ressemblaient à ces ondées subites d'été lorsque le soleil éclaire l'horizon, et qu'on voit à travers les grosses gouttes de pluie, briller des nuages blancs mêlés d'un rouge tendre. — Ne suis-je pas bien enfant? dit-elle quand elle put parler; je sais que tout cela n'est pas vrai; je jouis de la réalité; vous êtes là; vous m'aimez, et la seule supposition du contraire m'afflige encore. Mais me voilà consolée, et prête à vous donner tous les détails que vous voudrez sur l'histoire du petit oiseau.

Avant qu'elle commençât, le comte lui fit plusieurs questions sur ce qu'on avait supposé contre lui. Sa tante avait intercepté et soustrait la lettre où il promettait à sa soeur de venir bientôt à Dresde et de la laisser libre. Elle arrangea à sa manière celle qu'il lui écrivait à elle, et la lut à Matilde; le désir qu'elle épousât Zastrow fut changé en ordre positif; le voyage de Lindorf en Angleterre devint inclination et un projet de mariage avec une Anglaise; la lettre du comte, datée de Ronnebourg, le fut de Pétersbourg; et l'innocente Matilde, voyant l'écriture de son frère, fut la dupe de tous ces artifices. La prochaine arrivée du comte allait sans doute les découvrir, mais on espérait engager Matilde à se marier auparavant; et puisque le comte le désirait, il pardonnerait aisément.

Il est certain qu'avec un caractère moins décidé que celui de Matilde, sa tante serait parvenue à son but; mais elle trouva une fermeté, une résistance, que rien ne put ébranler. Elle paraissait inconcevable au jeune de Zastrow, qui n'avait pas imaginé jusqu'alors qu'une femme pût résister au bon ton, aux grâces, à l'élégance, qu'il avait acquis dans ces voyages. Un an de séjour à Paris, des liaisons de jeux avec quelques roués à la mode, des succès payés au poids de l'or avec des actrices, l'avaient si pleinement convaincu de son mérite irrésistible, qu'il croyait n'avoir qu'à paraître pour tout subjuguer sans se donner la moindre peine.

Il laissait à sa tante le soin de faire sa cour, et pensait que Matilde lui en devait de reste quand il lui avait juré sur sa parole d'honneur, qu'elle était jolie comme un ange; que sa forme était délicieuse; que sa physionomie avait quelque chose de français; qu'elle était presque aussi bien que mademoiselle D. de l'Opéra; qu'elle chantait comme mademoiselle R.; que dès qu'elle serait sa femme, il la mènerait à Paris, où certainement elle ferait sensation: et il disait cela en se regardant au miroir, en admirant sa jambe, en s'interrompant pour montrer une breloque nouvelle, une mode du jour.

Voilà, disait Matilde, quel est l'être dont ma tante est enthousiasmée, auquel elle voulait unir mon sort, et dont elle ne cessait de me vanter la figure, l'esprit et la passion. Pour moi, j'avoue que je n'ai su voir qu'un homme bien blond, bien suffisant, bien égoïste, n'aimant que lui seul au monde, et ne me faisant l'honneur de penser à moi que parce que j'étais la soeur de favori du roi, et l'héritière de madame de Zastrow.

Je ne cachais point me façon de penser à ma tante ni sur son neveu, ni sur Lindorf. Elle savait combien je haïssais l'un et combien j'aimais l'autre, et ne cessait de chercher à détruire ces deux sentiments. — Vous voyez bien, me disait-elle, que votre frère a changé d'avis. — Oui, ma tante, mais son avis ne change pas mon coeur. — Votre Lindorf ne vous aime plus. — Est-ce que je dois me punir de son infidélité? — Vous ne le reverrez jamais. — A-t-on besoin de voir pour aimer et pour tenir ce qu'on a promis? — Mais sa légèreté vous dégage. — Point du tout: c'est lui que sa légèreté dégage; mais si je ne suis pas légère, est-ce ma faute à moi? Dépend-il de lui, de vous, de moi-même, de qui que ce soit au monde, que je ne l'aime plus et que j'en aime un autre?

Ces conversations finissaient ordinairement assez mal; j'étais tour à tour grondée, caressée, flattée, menacée; et, malgré tout mon courage, j'étais au désespoir. Enfin, je pris le parti d'écrire, non pas à vous, mon frère, je vous croyais au fond de la Russie: on aurait pu me marier dix fois avant votre réponse; j'étais d'ailleurs un peu piquée de votre abandon, de votre silence, et j'écrivis à Lindorf. — A Lindorf! en Angleterre? Saviez-vous son adresse? — Je ne savais pas même s'il était bien vrai qu'il y fût: quelquefois je me donnais le plaisir de croire qu'on ne m'avait dit que des mensonges; cependant tout semblait les confirmer.