Aimable enfant! jouis de ta douce illusion; tu n'as vécu que deux mois à la cour; tu ne sais pas encore que l'âme d'un courtisan est fermée à tous les sentiments de la nature. Tu crois avoir un père, un tendre père; et tu vas bientôt apprendre combien ce titre lui est moins cher, moins précieux que ceux de ministre et de grand chambellan.
Cependant le baron chérissait sa fille. Après ses emplois, sa fortune, elle était certainement ce qu'il aimait le plus au monde; mais ces deux objets passaient avant tout. D'ailleurs il croyait de bonne foi assurer le parfait bonheur de Caroline par un mariage aussi brillant, fait sous les auspices du roi et par son ordre. Très-décidé à le terminer de gré ou de force, il voulut d'abord essayer d'y parvenir par la douceur. Il prit les deux mains de sa fille dans les siennes, et, les serrant tendrement: Caroline, lui dit-il, aimes-tu ton père? — Oh! si je l'aime! répondit-elle en embrassant ses genoux, qu'il me permette de passer ma vie auprès de lui, il verra jusqu'où peuvent aller l'amour, le respect de sa reconnaissante fille. — Je n'en doute pas, mais j'exige une autre preuve. — Tout, tout ce que vous voudrez, mon père, excepté… Elle allait dire d'épouser le comte; mais le baron, reprenant un instant la sévérité paternelle, lui ferma la bouche avec la main… Point d'exception, Caroline; la première preuve d'amour que je vous demande, c'est de m'écouter en silence.
Que feriez-vous, ma fille, si la vie de votre père était entre vos mains? — Votre vie? Je la sauverais aux dépens de la mienne; en pouvez-vous douter?…. Mais comment…., pourquoi… — Je n'en attendais pas moins de vous, ma chère enfant; vous venez de décider de votre sort et du mien. Oui, mon existence, ma vie dépendent de vous seule. N'espérez pas que je survive un jour à ma disgrâce; elle est assurée si votre union avec le comte de Walstein n'a pas lieu. Hier, en vous quittant, effrayé de votre répugnance pour ce mariage, j'allai me jeter aux pieds du roi; j'osai le conjurer de nous rendre notre promesse et notre liberté. — Caroline est un enfant, dit-il en fronçant le sourcil, qui ne sait ce qui lui convient, et dont on doit faire ce qu'on veut. Cependant vous êtes bien le maître de disposer d'elle à votre gré; mais si elle persiste dans son refus, nous pouvez la reconduire dans sa retraite et y rester avec elle: un père aussi faible ne peut être un bon ministre…. Il me tourna le dos, et ne m'a pas dit un mot de la soirée. Jugez de mon état! je n'ai que trop vu que l'on soupçonnait ma disgrâce prochaine, qu'on disposait déjà de mes emplois. O ma fille, ma fille! seras-tu donc la cause de malheur, que dis-je du malheur? de la mort certaine de celui qui t'a donné le jour?
La sensible et tremblante Caroline, plus effrayée cent fois de cette idée qu'elle ne l'avait été de l'aspect du comte, se précipita en frémissant dans les bras de son père: Oh! j'obéirai, j'obéirai, répétait-elle en sanglotant; j'épouserai le comte à l'instant même, s'il le faut. Causer votre mort! moi, grand Dieu! O mon père! courez vite; allez dire au roi que je ferai tout ce qu'il voudra, pour qu'il vous rende son amitié. Je vous promets, je vous jure d'être au comte, mais promettez-moi donc que vous ne mourrez pas.
Cette idée de mort l'avait tellement frappée, qu'elle craignait qu'un instant de retard ne coûtât la vie à son père. Elle aurait voulu aller dire elle-même au comte qu'elle était prête à l'épouser. Elle s'engagea de nouveau par les promesses les plus fortes, les plus positives, et ne laissa aucun repose au baron qu'il ne fût parti.
Laissée seule encore cette fois, elle ne pensa ni à danser, ni à courir après des papillons: tristement appuyée sur une main dont elle se couvrait les yeux, elle était agitée de mille sentiments contraires, et semblait craindre de faire un seul mouvement, comme s'il pouvait décider de son sort. Quelquefois son enthousiasme filial se ranimait; sa tête s'exaltait en pensant au sacrifice qu'elle allait faire à son père. Il me devra la vie, disait-elle avec une tendresse mêlée d'admiration pour elle-même, qui produisait une sensation assez douce. Oui, mais à quel prix, et avec qui vais-je passer la mienne? Alors l'image du comte se présentait, celle du père s'effaçait; Caroline frémissait, et ne comprenait pas qu'elle pût avoir la force de tenir ce qu'elle avait promis.
Elle était encore et dans la même attitude et dans le même trouble lorsque son père rentra avec précipitation, la joie peinte sur tous ses traits. Il put à peine lui dire, tant il était hors d'haleine, que le roi lui-même était en chemin pour venir chez elle, et lui amenait le comte. Oui, le roi en personne, répétait-il; cela fera du bruit, et ceux qui se réjouissaient hier de ma disgrâce pourront s'affliger ce matin. Voyez, Caroline, ce que c'est que d'être obéissante, et comme vous en êtes récompensée!
La pauvre Caroline, peu sensible à cette récompense, n'y vit qu'une conformation du cruel engagement qu'elle venait de prendre, et qu'une raison de plus de s'affliger. Son père la gronda de n'avoir pas employé à sa toilette le temps de son absence. Quelques jours auparavant, elle eût été bien fâchée elle-même d'être surprise par le roi dans son négligé du matin; mais tout lui devenait si indifférent, qu'elle attendit cette auguste visite dans le salon sans avoir même jeté un coup d'oeil sur son miroir.
Le baron lui répétait, pour la quatrième fois, comment elle devait recevoir le roi, quand le bruit des carrosses l'interrompit. Il courut au devant de son maître. La tremblante Caroline se leva, se rassit, respira des sels, et rassembla toutes ses forces pour cette pénible entrevue.
Le monarque entra, suivi seulement de son favori et de son chambellan, que tant d'honneur gonflait de joie.