Belle Caroline, dit-il en s'avançant près d'elle, et lui présentant le comte, soyez la récompense des services qu'il m'a rendus; et vous, mon cher comte, recevez de ma main celle de cette charmante épouse, et sentez bien tout le prix du présent que je vous fais.
Le comte alors s'approchant de Caroline, et prenant cette main qu'elle retirait à demi, la pria, d'une voix basse et timide, de vouloir bien confirmer son bonheur.
Pour le monde entier Caroline n'aurait pu articuler une seule parole. Si elle eût levé les yeux sur son futur époux, peut-être eût-elle trouvé la force de dire non; mais elle avait pris le sage parti de ne point le regarder. Elle se contenta d'une révérence respectueuse, et s'assit en silence par l'ordre du roi. Il en était temps; peu s'en fallut qu'elle ne réitérât la scène de la veille. Un tremblement général l'avait saisie. Elle fut encore obligée d'avoir recours à sa flacon, peut-être allait-elle se trahir par un évanouissement ou par un déluge de larmes; mais un regard jeté sur son père, près de se trouver mal lui-même d'inquiétude, lui rendit toute sa fermeté. Elle lui sourit à demi pour le rassurer, trouva la force de dire que ce n'était rien, et tout fut mis sur le compte de la timidité d'une jeune fille élevée à la campagne.
Elle espérait que la compagnie allait se retirer, ou tout au moins changer de sujet de conversation; mais elle se trompait. Ce que les rois entendent le moins, c'est de ménager la sensibilité de leurs sujets. Celui-ci, charmé du mariage qu'il venait de conclure, ne pouvait parler d'autre chose; et, sans s'apercevoir de tout ce qu'il faisait souffrir à la pauvre petite, il s'appesantissait cruellement sur les détails. Il fallait indiquer le jour, l'heure, le lieu de la cérémonie. Enfin Caroline, n'y pouvant plus tenir, retrouva la parole pour demander la permission de se retirer: elle lui fut accordée; et sa Majesté ne manqua point, lorsqu'elle sortit, de la saluer sous le nom de comtesse de Walstein.
La malheureuse petite comtesse, seule dans son appartement, s'affligea d'abord à l'excès. Enfin, après avoir beaucoup pleuré, elle comprit que cela ne changerait rien à son sort, qu'il était décidé sans retour, qu'il fallait bien s'y soumettre, et tâcher d'en tirer le meilleur parti possible.
Qu'on ne s'étonne point de voir une étourdie de quinze ans raisonner aussi sensément. Rien ne forme une jeune fille comme le malheur; et ces trois jours de trouble, d'inquiétude, de chagrins, avaient plus appris à Caroline à réfléchir, que n'auraient fait dix années d'une vie tranquille. Elle entendit enfin partir le carrosse du roi avec moins d'émotion qu'elle ne l'avait entendu arriver; et son père eut le plaisir de la trouver assez calme lorsqu'il vint lui faire part des arrangements.
Le mariage était fixé à huitaine. Le comte avait désiré qu'il fût tenu secret; aussi devait-il être célébré dans sa terre de Walstein, à six lieues de Berlin. Les fêtes, les présentations à cour, les visites, les présents, ne devaient avoir lieu qu'après la célébration.
Caroline approuva fort ce projet, et demanda à son père de passer dans la retraite les huit jours de liberté qui lui restaient. Il était si content de sa docilité, qu'à la rupture près de son mariage, elle aurait pu lui demander tout sans crainte d'être refusée. Il le lui promit, et tint parole. Sa solitude ne fut interrompue que par quelques visites de son futur époux. Le baron se chargeait de l'entretenir, et pendant qu'ils se perdaient dans la politique, Caroline se confirmait dans la résolution qu'elle avait prise.
Nous ne la suivrons point dans le détail des tristes idées qui l'occupèrent pendant ces huit jours. Il suffit de savoir qu'elle réfléchit plus qu'elle n'avait fait dans tout le cours de sa vie; nous verrons bientôt ce qui en résulta.
Le temps passe dans la douleur tout comme dans le plaisir. Voilà bientôt Caroline arrivée à ce jour redouté qui doit la lier irrévocablement. Elle avait eu le temps de s'y préparer, elle paraissait tout à fait résignée; son père était au comble de la joie et des honneurs.