Le monarque en personne voulait accompagner Caroline à l'autel. Il aurait bien désiré, le bon chambellan, que toute la terre en fût témoin; mais deux ou trois seigneurs et leurs épouses furent seuls nommés pour y assister. Il s'en consola, dans l'espoir d'avoir beaucoup de choses à raconter au retour.

On part pour la terre du comte. La jeune fiancée, plus occupée que triste, soutint assez bien le voyage et même la cérémonie, qui se fit en arrivant; et son père, s'applaudissant de l'habileté avec laquelle il l'avait amenée à obéir, eut enfin le bonheur de la présenter au roi sous le titre de comtesse de Walstein. Ce fut le seul moment où la fermeté de Caroline parut l'abandonner. Troublée par les caresses du chambellan, qui l'accablait d'éloges, elle s'en défendait, le suppliait de l'épargner; et plus le père paraissait content, plus la tristesse de sa fille augmentait.

On devait retourner le soir à Berlin, installer la jeune comtesse dans son nouvel hôtel, et l'on parlait déjà de repartir, lorsque, saisissant le moment où son époux était seul dans une embrasure de fenêtre, elle s'approcha de lui, lui présenta un papier, le suppliant de le lire avec indulgence, et passa dans un cabinet voisin, où elle lui dit qu'elle attendrait sa réponse et ses ordres. Surpris autant qu'on peut l'être, le comte ouvrit promptement le papier, et lut ce qui suit:

"J'ai obéi, monsieur le comte, aux ordres absolus de mon père et de mon roi. Ils ont voulu me donner à vous, je vous appartiens donc à présent. Je suis à vous, uniquement à vous; je ne reconnais plus d'autre maître. C'est à vous seul à disposer actuellement de mon sort, et c'est de vous que j'ose attendre de la bonté, de l'indulgence, de la générosité. Oui, c'est à celui qui vient de jurer de me rendre heureuse, que je veux demander sans crainte ce qui peut assurer mon bonheur, et sans doute le sien. O monsieur le comte! vous ne savez pas, vous ne pouvez imaginer combien la petite fille à qui vous venez de donner votre main et votre nom en est peu digne encore! combien elle est enfant, peu raisonnable! combien elle a besoin de passer quelques années de plus dans la retraite, auprès de l'amie respectable qui lui servit de mère! Consentez, oh! consentez, de grâce, que je retourne ce soir même à Rindaw, et que j'attende là que ma raison ait fait assez de progrès pour me soumettre sans mourir aux liens que j'ai formés. Votre consentement me pénétrera de la plus vive reconnaissance; il avancera peut-être cette époque. Un refus, au contraire…. soyez sûr qu'un refus vous priverait également, et pour jamais, de la malheureuse Caroline.

"Je sens fort bien tous les reproches que vous pouvez me faire. Cette lettre aurait dû vous parvenir plus tôt; mais en vous confiant ma résolution avant notre union, je risquais la vie de mon père: à présent je ne risque plus que la mienne. Il m'a juré qu'il n'aurait pas soutenu sa disgrâce; elle était sûre si je ne devenais pas votre épouse… Je vous appartiens; le roi doit être content. J'ose encore attendre de vous qu'il ne rendra pas mon père responsable de ma résolution, si elle lui déplaît. Ah! ce n'est pas au roi à se plaindre de son zèle, de son dévouement! Je ne m'en plaindrai pas non plus, si vous consentez à ce que je vous demande."

Cette lettre, écrite et déchirée plus de trente fois pendant les huit jours précédents, avait été finie telle qu'on vient de la lire le matin même avant le départ.

Si jamais un homme fut frappé d'étonnement, ce fut le comte de Walstein; il ne pouvait en croire ses yeux. Quoi! cette enfant si timide en apparence, et qui lui a paru si soumise, ose avoir une volonté, et l'annoncer avec cette fermeté, ce courage! Il relut ce billet une seconde fois, et la plus tendre pitié succéda bientôt à la surprise. Il vit alors qu'elle avait été sacrifiée au despotisme du roi, à l'ambition de son père, et il se reprocha mortellement d'en avoir été la cause et l'objet.

Quoiqu'on se fasse toujours un peu d'illusion sur sa figure, et que le comte n'en fût peut-être pas plus exempt qu'un autre, il se rendait cependant assez de justice pour n'avoir jamais imaginé qu'on pût l'épouser par goût: mais du moins il avait cru, sur les assurances les plus positives du chambellan, sur la résignation apparente de Caroline, que c'était sans répugnance, et surtout sans contrainte.

L'instant où il apprit qu'il s'était trompé, ou plutôt qu'on l'avait trompé, fut sans doute affreux pour lui; mais il ne balança pas une minute sur le parti qu'il avait à prendre; et voulant commencer par rassurer Caroline, il écrivit avec un crayon, dans l'enveloppe de son billet:

"Intéressante et malheureuse victime de l'obéissance, vous allez être obéie à votre tour. Je cours obtenir du roi ce que vous me demandez, et réparer, autant qu'il est possible, une tyrannie dont je suis la cause sans en être complice. Si j'étais refusé, fiez-vous alors à moi seul du soin de vous rendre cette liberté qu'on vous a si cruellement ravie. Je sens tout le prix de votre confiance en moi, je saurai la mériter, Caroline, en vous sacrifiant tout mon bonheur: heureux encore si ce sacrifice me rend moins odieux à celle qui en est l'objet!"