Il entr'ouvrit la porte du cabinet où Caroline s'était retirée, attendant la vie ou la mort. Il lui tendit son petit écrit, qu'elle reçut en tremblant, comme l'arrêt de son sort, et disparut à l'instant même.

Elle le lut avec saisissement; et pendant un moment elle en fut si touchée, si reconnaissante, qu'elle aurait presque voulu rappeler le comte; mais, malheureusement pour lui, en jetant les yeux sur la croisée, elle le vit se promener dans les jardins avec le roi. La promenade et le grand jour ne lui étaient pas aussi favorables que la lecture de ses billets, les bonnes dispositions de Caroline s'évanouirent à l'instant. Elle sentit plus que jamais le vif désir de retourner dans sa retraite; pensant d'ailleurs qu'il était trop tard, qu'elle en avait trop fait pour ne pas achever, qu'elle passerait pour capricieuse, inconséquente. Tout en réfléchissant et regardant le comte, son petit billet, roulé dans ses doigts, s'effaçait avec l'impression qu'il avait produite.

Pendant ce temps-là, son généreux époux usait de tout son ascendant sur l'esprit du roi pour l'engager à consentir aux volontés de Caroline. Il lui montra sa lettre: au lieu de l'irriter, le style et la fermeté de cette jeune femme intéressèrent le monarque.

— Il y a de l'énergie dans ce caractère, dit-il en la finissant; et regardant le comte en la lui rendant, il ne put s'empêcher de convenir en lui-même que son favori n'était véritablement pas fait pour être celui d'une beauté de quinze ans.

C'était s'en aviser un peu tard; mais ce moment fut si favorable à Caroline, qu'il ajouta tout de suite: Allons, mon ami, passons-lui cette fantaisie: c'est une enfant qu'il faut ménager, et que l'ennui nous ramènera bientôt. Sa fortune est à vous, c'est l'essentiel: on vit toujours assez avec sa femme.

En conséquence de cet arrêt, le grand chambellan fut appelé. Le nouveau projet lui fut communiqué; on lui montra la lettre de sa fille, qui, ainsi que son départ pour Rindaw, excita sa colère. Retenu cependant par la présence de son maître, il renferma son dépit avec soin, et se contenta de hasarder quelques objections. Le roi, qui l'avait toujours vu de son avis, ne trouva pas bon qu'il voulût même essayer d'en avoir un autre; il lui témoigna son mécontentement: le chambellan, effrayé, et s'inclinant profondément, le supplia de lui pardonner, et de disposer de sa fille à son gré.

Il fut donc décidé que, le soir même, Caroline retournerait à Rindaw auprès de sa bonne maman. On lui permit d'y rester autant qu'elle le voudrait, espérant bien qu'elle ne le voudrait pas longtemps.

On ajouta même une condition qui semblait rendre impossible une bien longue retraite, c'était le secret le plus profond sur le mariage. Le roi ne dit point ses motifs pour l'exiger. On a présumé qu'il avait craint que cette histoire ne répandît une sorte de ridicule sur son favori, et peut-être sur son autorité.

Quoi qu'il en soit, il prononça que, jusqu'au moment de la réunion des époux, Caroline portât le nom de Lichtfield, et qu'on laissât ignorer à tout le monde qu'elle fût comtesse de Walstein. Il déclara que du moment qu'il en transpirerait la moindre chose, Caroline rentrerait sous la puissance de son mari, et que l'indiscret perdrait sans retour sa confiance: il le dit en regardant le chambellan, qui se hâta de l'assurer qu'il observerait un profond silence.

Le roi le recommanda lui-même à tous ceux qui avaient été témoins de cette union. Tous le promirent, et en effet n'en firent confidence, sous le sceau du secret, qu'à une trentaine d'amis. Avant le fin de la semaine personne n'en doutait à Berlin; et pendant huit jours au moins on ne s'abordait qu'en se disant à l'oreille ou derrière l'éventail: Savez-vous que le comte de Walstein a épousé la petite Lichtfield? Le roi y était; c'est toute une histoire. Je la sais de la première main; n'en parlez pas; ne me nommez pas surtout.