Mais comme rien ne confirma ces bruits, qu'on ne revit point Caroline, que le comte retourna paisiblement à son ambassade, que le chambellan se taisait, et que bien d'autres secrets de cour succédèrent à celui-là, on finit par ne plus le croire, ou plutôt par n'y plus penser.
Voilà donc ce jour de noces terminé bien différemment qu'on ne l'avait imaginé. Le baron fut chargé d'apprendre à sa fille qu'on lui laissait la liberté de se confiner à Rindaw. Il devait aussi la conduire; mais le comte, craignant qu'il ne se vengeât sur elle de la contrainte que le roi mettait à sa colère, voulut encore épargner à sa jeune épouse ce désagréable voyage. Il persuada facilement à son beau-père qu'il lui était essentiel de ne pas s'éloigner de la cour dans ce moment critique; et comme celui-ci n'avait nulle envie de partager la retraite de sa fille, il se contenta de la confier à des domestiques sûrs, et de la charger d'une lettre qu'il écrivit à la baronne de Rindaw.
La réputation d'indiscrétion et d'imprudence de la bonne chanoinesse était si bien faite; elle était si bien connue, même à la cour, pour n'avoir jamais su garder un secret, qu'elle ne fut point exceptée de celui qu'on exigeait sur le mariage. On recommanda fortement au contraire au baron et à sa fille de le lui cacher avec soin.
Caroline, qui redoutait les remontrances, les persécutions journalières, ne demandait pas mieux; et l'obéissant baron, toujours soumis aux volontés de son maître, écrivit par ordre à son amie: "Que le mariage projeté pour sa fille étant retardé de quelque temps, il la lui confiait de nouveau."
Caroline, munie de cette lettre, prit congé de son père, en lui demandant à genoux son pardon et sa bénédiction. Le grand chambellan, satisfait de l'être toujours, lui accorda l'un et l'autre avec une tendresse encore un peu courroucée. Il la vit partir pour Rindaw, qui n'était qu'à sept ou huit lieues de là; et lui-même retourna bientôt à Berlin avec le roi et l'ambassadeur.
Caroline fut d'abord un peu surprise de se trouver seule dans une grande berline. Encore émue des adieux de son père et des événements de la journée, il lui eût été difficile de rendre raison de ce qui se passait dans sa tête, où tout était désordre et tumulte: elle ne savait si elle devait se réjouir ou s'affliger.
Certainement tout allait comme elle l'avait voulu, comme elle l'avait demandé; mais peut-être, sans trop se l'avouer à elle-même, avait-elle compté sur plus de résistance. Trop souvent la grande facilité d'obtenir ce qu'on désire en diminue bien le prix; d'ailleurs, sa petite vanité eût été du moins satisfaite si l'on eût eu beaucoup de peine à se séparer d'elle.
Quoi! disait-elle avec un mouvement qui tenait presque du dépit, je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'on me laisse aller! mon père, le roi, le comte, sont à l'instant tous d'accord pour m'abandonner! Est-ce indifférence, colère, ou générosité?
Elle regardait son petit billet déchiré; elle cherchait à se rappeler les expressions. Il lui paraissait qu'au moins, de la part du comte, c'était pure bonté. Elle s'attendrissait, et disait en soupirant: Quel dommage qu'il soit si laid!
Son imagination, ses regrets s'arrêtèrent aussi sur son père, qu'elle quittait, qu'elle affligeait, puis sur les plaisirs qu'elle abandonnait, et sur les beaux titres qu'elle aurait pu porter. Madame le comtesse, madame l'ambassadrice, ne sera donc que la petite Caroline!