La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses à dire; mais Caroline tint bon, n'y voulut rien changer, apaisa son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur chargé de sa réponse.

On prétend que la lettre de Lindorf fut relue plus d'une fois dans la journée, et que, lorsqu'il arriva le soir, on aurait pu la lui réciter sans y manquer d'un mot. Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que cette lecture répétée acheva de dissiper jusqu'à la moindre trace du chagrin de Caroline. A force de lire qu'elle était d'une prudence rare, elle finit par le croire elle-même, tout en s'avouant qu'elle n'avait jamais pensé au bon effet que produirait son absence du pavillon, et le mystère qu'elle avait fait à son amie. Il est certain du moins que c'était elle qui avait eu l'idée de n'y point aller et de se taire.

Ainsi relevée à ses propres yeux, n'ayant plus à rougir ni avec sa maman, ni avec elle-même, ni avec cet aimable Lindorf, elle l'attendit avec impatience et le vit arriver avec joie, mais non pas sans émotion: lui-même était déconcerté, un doux sourire le rassura bientôt. Ils furent tous les deux à leur aise, et la baronne leur fut d'un grand secours. Elle plaisanta agréablement sur l'inconnu, sur le mystère, sur la lettre, et sauva à Caroline une explication qu'elle ne demandait pas mieux que d'éviter.

Le pénétrant Lindorf s'en aperçut sans doute. Ils allèrent au pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui eût rapport à ce qui s'était passé. Seulement il la pria de lui chanter la romance de la jeune Hortense, elle y consentit; ce fut lui qui l'accompagna sur le clavecin. Il savait très-bien la musique; cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline embrouilla les paroles. Malgré cela, cette romance lui plut tellement, qu'il la demanda; elle lui fut accordée, et tout de suite ployée en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui présentait, et dire à demi-voix: "Comme vous êtes bonne aujourd'hui! et quelle différence de mon sort à celui d'hier!" L'ingénue Caroline fut sur le point de lui dire qu'elle se trouvait aussi beaucoup plus heureuse; mais elle se retint. Ils rentrèrent auprès de la chanoinesse. Bientôt après M. de Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.

Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblèrent exactement: et voici l'histoire de leur vie.

Caroline reprit le matin l'habitude de son pavillon, et Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux était devenu si sage, qu'il s'arrêtait quelquefois une demi-heure entière sous cette croisée, qu'il apprit enfin à connaître, et devant laquelle il ne passa plus sans s'arrêter. Tous les après-dînées, le baron arrivait de très-bonne heure à Rindaw, où souvent il était retenu à souper; et toutes les soirées, lorsqu'il était parti, la chanoinesse, toujours plus enchantée de lui, en parlait avec enthousiasme: Caroline l'approuvait modestement. Elles se séparaient en disant toutes deux qu'il était le plus aimable des hommes. Caroline s'endormait en le répétant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant dans ses projets d'une union que tout semblait favoriser.

Et Lindorf… Lindorf aimait avec une passion qu'il ne cherchait plus à combattre et que chaque jour augmentait. Né avec la sensibilité la plus active et les passion les plus vives, il n'était pas parvenu jusqu'à vingt-cinq ans sans connaître l'amour, ou sans croire le connaître. Mais quelle différence de l'ardeur tumultueuse qu'il avait éprouvée à ce sentiment tendre et profond dont il était pénétré pour Caroline! Heureux de la voir, de l'entendre, de vivre avec elle dans cette douce familiarité que le séjour de la campagne autorise, il ne désirait pas pour le moment d'autre bonheur. Si quelquefois dans leurs tête-à-tête, que la promenade, la musique et les infirmités de la baronne rendaient assez fréquents, il avait été sur le point de se trahir et de risquer l'aveu de ses sentiments, une sorte de timidité et de respect, suite ordinaire du véritable amour, l'avait toujours retenu. Caroline se confiait à lui avec tant d'innocence et de sécurité; il voyait si bien qu'elle ne lisait ni dans son coeur ni dans le sien propre, qu'il aurait regardé comme un crime de troubler cette heureuse ignorance ayant l'instant où lui-même serait libre de décider de son sort; et peut-être, hélas! n'est-il guère plus libre que Caroline! D'ailleurs, à quoi lui aurait servi cet aveu? A savoir qu'il était aimé autant qu'il aimait? Il n'en doutait pas un instant; et quand les hommes n'auraient pas là-dessus le tact tout aussi sûr que les femmes, Caroline était trop franche, elle connaissait trop peu l'art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle seule ne s'en doutait pas encore: ils étaient voilés dans son coeur sous le nom de l'amitié. Elle croyait aimer Lindorf comme on aimerait un frère, s'applaudissait de trouver chaque jour de nouvelles raisons de l'aimer davantage, et n'imaginait pas qu'un attachement aussi pur pût porter la moindre atteinte à des liens qu'elle respectait, mais qu'elle éloignait toujours de plus en plus de sa pensée.

Eh! dans quel moment aurait-elle pu s'en occuper? Tant que Lindorf était là, et il y était souvent, on ne pensait qu'à lui seul au monde: dès qu'il n'y était plus, on ne pensait encore qu'au plaisir de l'avoir vu et à l'impatience de le revoir. Aucun autre objet ne se présentait à son esprit: absent ou présent, il était toujours avec elle; et Lindorf et son amie étaient alors pour Caroline les seuls êtres de l'univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore, par son enthousiasme, au charme dont Caroline était environnée. Accoutumée, dès son enfance, à ne penser que d'après elle, à ne voir que par ses yeux, cela seul aurait suffi peut-être pour attacher Caroline à l'objet de la prédilection de la baronne; et cette prédilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois, lorsqu'elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui échappa à demi. Elle lui fit entendre, même en termes assez clairs, qu'il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir Caroline, et qu'elle le regardait déjà comme un fils.

Ainsi l'heureux Lindorf, chéri d'une de ces femmes, adoré de l'autre, jouissant peut-être plus délicieusement que s'il eût été amant déclaré, se croyant sûr de son fait dès qu'il parlerait, attendait sans trop d'impatience le moment où, dégagé des liens qui l'avaient retenu jusqu'alors, il serait libre d'avouer ses sentiments à Caroline, et de lui offrir son coeur et sa main. Il travaillait cependant à l'accélérer ce moment; et depuis quelque temps un peu plus d'agitation, quelques instants de tristesse, décelaient son inquiétude et ses craintes.