Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu'il craignait de ne pas les revoir le lendemain; il vouloir aller lui-même à la ville prochaine chercher des lettres importantes qu'il attendait avec impatience…… Mais, ajouta-t-il d'un ton plus animé qu'à l'ordinaire, on voudra bien me permettre de venir après-demain matin me dédommager de cette journée perdue. La chanoinesse l'invita pour le déjeuner; Caroline l'accompagna jusqu'au jardin, et ils se séparèrent avec l'impatience d'être au surlendemain.

Cette journée du lendemain, la première, depuis plus de deux mois, qu'on avait passée sans voir Lindorf, leur parut longue à toutes les deux. La bonne chanoinesse l'aimait au point que, sans son amitié pour Caroline, qui dominait cependant toujours, il n'aurait, je pense, tenu qu'à lui de remplacer entièrement le chambellan dans son coeur; elle assurait du moins qu'il le lui rappelait à chaque instant, tel qu'il était dans le temps de leurs amours. — "Mon père a donc bien changé? disait Caroline. — Hélas! oui, mon enfant. Tel que tu le vois, il était charmant, et il m'aimait à l'idolâtrie… Si ta mère n'avait pas été aussi riche…, jamais, j'en suis sûre, il ne m'aurait abandonnée. Mais ce cher chambellan était un peu trop ambitieux. — Ah! pensa Caroline avec douleur, il n'a donc pas changé; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette cruelle ambition à laquelle il a toujours sacrifié."

Cette conversation, ce triste retour sur elle-même, l'amenèrent tout naturellement à penser au comte et à son union avec lui. L'absence de Lindorf, la certitude de ne pas le voir de toute la journée, avaient disposé dès le matin son âme à l'abattement et à la langueur. Elle alla promener le soir son ennui et sa mélancolie dans les jardins, où ses sombres idées la suivirent et l'accompagnèrent; celle du comte surtout la tourmentait. Malgré tous ses efforts pour l'éloigner et s'occuper d'autre chose, elle y revenait toujours. Quelques feuilles des arbres déjà jaunes et tombées, lui rappelèrent que l'automne approchait; et son coeur se serra douloureusement; un poids énorme semblait l'accabler.

Quoi! le voilà déjà passé cet été, le plus beau, le plus heureux de ma vie! Il s'est écoulé comme un instant, et il ne reviendra plus; non, il n'y aura plus de bonheur pour Caroline. Voilà déjà l'automne; et si mon père allait revenir et m'arracher de ces lieux chéris, me séparer de ma bonne maman; et si ce comte voulait… Et toi, cher Lindorf, mon frère, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te revoir… Ah! pauvre Caroline! pourquoi l'as-tu connu, puisqu'il fallait t'en séparer?

C'était la première fois qu'elle faisait cette réflexion. Elle lui parut bien cruelle, et l'affecta au point qu'insensiblement elle absorba toutes ses pensées.

En rêvant profondément à cette séparation qu'elle redoutait si fort, elle se trouva devant la petite porte à côté du pavillon. Elle était ouverte; et Caroline fut tentée de profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans un bois qu'elle voyait en face, de l'autre côté du chemin. Depuis longtemps elle en avait l'envie; mais il ne convenait pas de s'éloigner trop du château avec le baron. Elle était seule ce jour-là; il n'y avait rien à dire: c'était le vrai moment de satisfaire sa fantaisie, et d'aller rêver dans un bois. Elle y parvint bientôt, et en y entrant elle se sentit véritablement émue du spectacle qui s'offrait à ses yeux étonnés. La soirée était superbe; les derniers rayons du soleil couchant, étincelants d'or et de pourpre, coloraient l'horizon, et répandaient des flots de lumière qui perçaient à travers l'épais feuillage des chênes antiques, élancés jusqu'aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous côtés leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement doux et monotone.

Oh! si jamais un être vraiment sensible n'est entré dans un bois avec indifférence, quelle impression dut-il produire sur un jeune coeur exalté par un sentiment vif et tendre! Caroline, d'ailleurs, n'était presque point sortie de l'enceinte du château. Accoutumée aux petits arbres de ses petits bosquets, elle se voyait seule, pour la première fois de sa vie, sous ces dômes sombres et majestueux élevés par la nature; et sa disposition actuelle à la mélancolie ajoutait encore à l'émotion qu'elle éprouvait.

Elle prit au hasard la première route qui s'offrait à elle, et qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la suivit longtemps sans s'en apercevoir. Enfin quelque bruit la tirant tout à coup de la profonde rêverie où elle s'était plongée, elle lève les yeux, et se voit avec surprise en face et presque dans l'avenue d'un grand et beau château. Elle n'eut pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur ceux à qui il pouvait appartenir… Lindorf parait dans cette avenue; il a déjà vu Caroline; il a déjà franchi d'un saut le petit mur qui les séparait; il est déjà près d'elle, et lui témoigne plus par ses regards que par ses paroles, et son étonnement, et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu'au blanc des yeux, n'osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant qu'elle s'était égarée, qu'elle ignorait absolument… qu'elle croyait Risberg d'un tout autre côté. Lindorf eut tout à fait l'air de la croire; et loin de la presser de s'arrêter plus longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins, il eut la délicatesse de lui dire qu'il allait tout de suite la reconduire à Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils prendraient un autre chemin encore plus agréable. Sans doute qu'il entendait par ce mot le chemin le plus long, celui-ci l'était du double. Caroline ne put s'empêcher de le remarquer, en s'appuyant sur un bras qu'elle avait d'abord refusé, et que la fatigue l'obligea de prendre. "Ce chemin, dit-elle, est bien plus long que celui du bois. — Il est vrai; c'est un détour. Pardon; j'ai voulu vous faire faire une fois ce que je fais tous les jours. — Comment? — Oui, quand je vais à Rindaw, je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens chez moi, je prends toujours celui-ci." Caroline rougit et ne répondit rien. Soit que ce fût une suite de ses réflexions de la journée, ou de l'embarras qu'elle avait éprouvé en se trouvant chez Lindorf, sa présence n'avait point eu cette fois son effet accoutumé. Loin de dissiper sa tristesse, elle l'avait augmentée; des larmes roulaient dans ses yeux; elle sentait que si elle eût dit un seul mot elles auraient inondé ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d'abord paru plus content qu'à l'ordinaire. La joie le plus pure était répandue sur sa physionomie; elle animait tous ses traits, toutes ses expressions. Il lui parlait avec feu de la beauté de la campagne, du délice d'y vivre auprès de l'objet qui nous intéresse, etc. Elle répondait à peine par quelques monosyllabes, et son coeur, était toujours plus oppressé. Son abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l'observa avec des regards où se peignaient alternativement le doute, la crainte, la tendresse et l'espérance. Il semblait avoir à dire quelque chose qu'il n'osait prononcer. La lune s'était levée; sa douce lumière éclairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore à leur émotion mutuelle. Enfin Caroline, ayant pris sur elle de prononcer quelques mots, lui demanda s'il avait reçu les lettres qu'il attendait avec tant d'impatience. — Ces lettres, répondit Lindorf avec un ton passionné…, ô Caroline! vous ne savez pas, vous n'imaginez pas à quel point elles pouvaient influer sur mon bonheur… Demain matin j'irai, je vous les communiquerai. Chère Caroline! ô ma tendre amie! vous lirez enfin dans ce coeur qui brûle de s'ouvrir entièrement à vous…, vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je sens; et cet entretien que je vous demande décidera du sort de toute ma vie.