Ces mots, et plus encore le ton dont ils étaient prononcés, effrayèrent Caroline, et sans doute achevèrent de déchirer le voile qui déjà commençait à s'entr'ouvrir. Sans avoir la force de répondre un seul mot, elle eut celle de dégager son bras, qu'il pressait avec ardeur; et se trouvant précisément alors devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec précipitation, en lui disant d'une voix étouffée: Adieu, Lindorf; à demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous apprendrai… vous saurez…

Alors elle n'y put tenir plus longtemps. Sa tête se pencha sur son sein; ses larmes, trop longtemps retenues, coulèrent en abondance; un tremblement universel la força de s'asseoir sur un banc que se trouvait derrière elle. Et Lindorf… Lindorf l'a suivie; il est à ses pieds; il presse avec transport ses deux mains qu'il couvre de baisers, et qu'elle ne songe point à retirer; il ose même la serrer dans ses bras; et la tête de Caroline se penche sur son épaule. O ma bien aimée! lui disait-il, laisse-moi les essuyer ces précieuses larmes, qui sont le gage de mon bonheur… Fille adorée, calme-toi, rassure-toi; c'est ton ami, ton amant, et bientôt ton époux qui t'en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline à elle-même et à ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin d'elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot; et frémissant du danger qu'elle avait couru, elle sentit que dans ce moment la fuite était le seul parti qu'elle eût à prendre. Se dégageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait la retenir, elle s'échappa, et courut se renfermer dans son appartement. Elle se jeta sur le premier siége qu'elle trouva, et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes ses idées. Cet état dura peu, et celui qui le suivit fut bien plus affreux.

Heureusement pour elle, son amie s'était mise au lit avant le souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait profondément. Elle fut donc dispensée de paraître; et pour être plus libre encore de se livrer à la douleur sans témoins, elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme de chambre.

Dès qu'elle put réfléchir, non pas de sang-froid, mais avec un peu plus de calme, à sa situation actuelle, elle sentit qu'il fallait au plus tôt instruire Lindorf qu'elle n'était plus libre, et se condamner à ne plus le revoir. L'arrêt était bien dur; la vertu le prononça, mais le coeur en gémit. Il n'était plus possible à Caroline de se faire la moindre illusion sur la nature de ses sentiments. C'était l'amour dans toute sa force, et d'autant plus violent, qu'il se faisait connaître par les traits les plus aigus de la douleur. Si son désespoir en augmenta, elle n'en fut que plus confirmée dans la résolution qu'elle venait de prendre. Le danger était trop pressant pour balancer un instant…

Mais comment lui faire cette terrible confidence? La scène de la veille était trop présente à son esprit pour risquer de la renouveler. Elle sentait qu'il lui serait impossible de le voir, de lui parler, de lui dire elle-même: Séparons-nous pour toujours. Une lettre était donc le seul moyen, elle s'en occupa toute la nuit. Elle n'était pas facile à composer cette lettre; chaque expression ou chaque phrase lui paraissait trop froide ou trop tendre. Enfin, quand elle eut trouvé à peu près le tour qu'elle voulait lui donner, elle s'impatienta que le jour parût pour l'écrire. Elle ouvrait à chaque instant ses rideaux; et dès qu'elle aperçut les premiers rayons de l'aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut commencer sa pénible tâche. Mais on sait que tous ses meubles avaient insensiblement pris le chemin du pavillon, son secrétaire y avait passé comme tout le reste. Elle ne trouva pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut prendre patience, attendre que les gens du château fussent levés et eussent ouvert les portes. Comme aucun d'eux n'avait d'amant à congédier, ils dormirent encore une bonne heure. Caroline la passa à sa fenêtre.

Il n'aurait tenu qu'à elle d'y jouir d'un spectacle ravissant; et sans doute, pour la première fois de sa vie, le développement insensible du jour, les gradations de la lumière, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression sur son coeur déchiré. Lindorf, qu'elle allait éloigner d'elle et rendre malheureux; Lindorf, dont elle n'avait connu l'amour et senti combien il lui était cher qu'au moment de s'en séparer pour toujours, obscurcissait tout à ses yeux. Elle ne pensa qu'à lui, elle ne vit que lui; et les brillantes couleurs de l'aurore, et les rayons du soleil, et le réveil de la nature, tout fut perdu pour elle.

Dès qu'elle put sortir, elle courut au pavillon. Il était essentiel que Lindorf reçût sa lettre avant d'arriver à Rindaw; et Caroline ne doutait pas qu'il n'y vînt aussitôt qu'il lui serait possible: elle s'achemina donc tristement. Mais que devint-elle lorsqu'en entrant dans le pavillon, dont la porte était ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-même, assis dans le fond, pâle, abattu, les cheveux en désordre, et qui, la tête appuyée sur une main, paraissait plongé dans une profonde rêverie! Je dis qu'elle crut le voir, parce qu'elle eut un instant l'idée que c'était une illusion de son imagination égarée et trop occupée de lui. Elle fit un cri perçant, et ne put douter que ce ne fût bien lui-même, lorsqu'à ce cri elle le vit s'élancer de sa place, courir à elle, tomber à ses pieds, et lui dire avec une impétuosité qu'elle ne put arrêter: O Caroline! pardonnez… celui qui vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant, je rentrai chez moi, j'y ai passé la nuit; mais pensez-vous que le sommeil ait approché de mes paupières? Au point du jour, je me suis levé; je suis sorti; cette porte était restée ouverte… Je ne sais comment je me suis trouvé ici; mais, Caroline, je le jure, je n'en sortirai pas que tu n'aies décidé de mon sort.., ou plutôt laisse interpréter ton silence et ton trouble à ton heureux amant. Un sourire me suffit; et sûr de ton aveu, sûr de l'aveu de notre amie, je cours obtenir celui de ton père… Demain peut-être, demain c'est à ton époux que tu pourras avouer sans rougir que tu l'aimes.

C'était sans doute le moment de parler, de détruire d'un seul mot les douces illusions de l'amant; mais qu'il était pénible à proférer ce mot cruel! Il s'arrêta sur les lèvres de Caroline; elle voulait et ne pouvait l'articuler.

Lindorf, abusé, continuait à interpréter ce silence en sa faveur, à l'attribuer à la modestie, l'embarras, à la timidité; et voulant enfin les vaincre et forcer Caroline à parler, il se leva précipitamment, courut à son chapeau qu'il avait posé sur le clavecin: Chère amie! dit-il en le prenant, je n'ai pas un instant à perdre quand il s'agit d'assurer mon bonheur. Je n'exige plus un aveu qui paraît trop vous coûter; mais si vous ne me défendez pas de partir, je vole à l'instant à Berlin, et j'en reviens bientôt, je l'espère, avec le droit de le demander. Alors, Caroline effrayée, rassemblant toutes ses forces, court à lui: "Qu'allez-vous faire, Lindorf? Vous ne savez pas… apprenez… — Quoi donc? — Un secret. — Quel secret? Parlez, Caroline; vous me faites mourir. — Eh bien! je suis… — Vous êtes…? — Mariée…"

La foudre tombée aux pieds de Lindorf l'aurait sans doute moins atterré — Mariée! répéta-t-il avec l'accent de la terreur; et le plus profond silence succéda à ce mot, ou plutôt à ce cri. Caroline tremblante s'était assise, et couvrait son visage de son mouchoir… Lindorf se promenait à grands pas… — Mariée! répéta-t-il encore en se frappant le front. Et après un autre moment de silence… Non, non, c'est impossible, absolument impossible. Vous m'abusez, Caroline; vous vous jouez d'un malheureux dont vous égarez la raison. Cessez ce jeu cruel; dites… dites-moi que vous n'êtes point mariée. — Il n'est que trop vrai que je le suis, répondit Caroline d'une voix altérée. — Mais votre amie? — Elle l'ignore; je vous l'ai dit, c'est un secret. — O Caroline! Caroline! où m'avez-vous conduit? Fatal secret! Malheureux pour toute ma vie!!!