Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait du délire: il s'asseyait, se levait, appuyait sa tête contre le mur; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf, cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous. Eh! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore?… — Vous malheureuse! ô Caroline!… Alors l'attendrissement prenant le dessus, des larmes… oui, des larmes, tout amères qu'elles étaient, le soulagèrent un peu. Quelques moments après, il put se rapprocher d'elle.
Caroline, lui dit-il d'un ton plus doux, expliquez-moi le donc ce mystère dont la découverte me tue. Quel est-il cet inconcevable époux qui peut ainsi vous laisser à vous-même, négliger à cet excès le plus grand des biens?
Caroline, qui pouvait à peine parler, consolée cependant de la voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l'histoire de son mariage avec un seigneur de la cour qu'elle ne nomma point, voulant respecter le secret du comte; et, sans parler même de ce qui pouvait le désigner, elle dit seulement qu'une répugnance invincible pour un lien auquel elle s'était soumise par obéissance l'avait obligée à demander cette séparation, au moins pour quelque temps; qu'on la lui avait accordée sous la condition de garder le secret. "Je manque peut-être, dit-elle, à un de mes devoirs en le révélant; mais du moins je saurai remplir tous les autres, quelque pénibles qu'il soient à mon coeur. Adieu, Lindorf, séparons-nous; fuyez-moi pour toujours; oubliez, s'il est possible, l'infortunée Caroline. — Que je vous fuie! que je vous oublie! reprit Lindorf, dont la physionomie s'était éclaircie pendant le court récit de Caroline: ah! jamais, jamais… Mes espérances se raniment, et j'ose encore entrevoir le bonheur. — Que dites-vous, Lindorf? La douleur vous égare. — Non, je puis encore être heureux, si vous daignez y consentir… O ma Caroline! écoute-moi: ton coeur m'est connu; tu t'en défendrais en vain. Il m'appartient ce coeur que j'a mérité par l'excès de mon amour; et mes droits sont bien plus sacrés que ceux d'un tyrannique époux, qui abusa de l'autorité paternelle. Dites un seul mot, et ces liens abhorrés seront brisés; ils le seront, j'ose vous l'assurer. Le roi est juste; il m'aime, il m'entendra: et d'ailleurs, j'ai un moyen sûr, un appui. — Malheureux Lindorf! interrompit Caroline, perdez un espoir chimérique; le roi lui-même les a formés ces noeuds que rien ne peut rompre. Et quel appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein? — Du comte de Walstein! reprit Lindorf. — Son nom m'est échappé, dit Caroline; mais je compte sur votre discrétion. Jugez donc s'il vous reste le moindre espoir. — Quoi! c'est lui qui…. — Oui, le comte de Walstein est mon époux."
Lindorf, les yeux fixés en terre, les bras croisés, ne répondit pas un mot; il paraissait absolument absorbé dans ses pensées. Enfin, sortant tout à coup de cet état de stupeur: "Caroline, dit-il à demi-voix et sans presque la regarder, je vais vous quitter; mais je reviendrai demain matin. Il est essentiel que je vous parle encore. Demain, à la même heure, soyez ici dans ce pavillon. Je l'exige de votre amitié. Dites, puis-je y compter? y serez-vous demain matin à huit heures? vous trouverai-je ici? — J'y serai, dit Caroline sans trop savoir ce qu'elle répondait. — A demain donc," reprit Lindorf en faisant un pas pour se rapprocher d'elle; mais se reculant tout à coup, il prit son chapeau, et disparut.
Qu'on juge de l'état où il laissa Caroline, de la confusion d'idées qui remplissaient sa tête et son coeur: celle de le revoir encore fut la première.
Mais que pouvait-il avoir à lui confier, qu'il n'eût pu dire dans ce moment? Pourquoi ce rendez-vous demandé avec tant d'instance, et même avec une sorte de solennité?
Elle se repentait presque d'y avoir consenti; cependant aurait-elle pu le refuser? D'ailleurs, il était possible qu'il n'eût pas perdu l'idée de faire rompre son mariage. Il n'avait point dit qu'il y eût renoncé; il était donc essentiel de le revoir, pour le dissuader de faire des démarches inutiles, qui n'aboutiraient qu'à découvrir leur liaison, et rendre Caroline plus malheureuse. Cela la détermina à être exacte au rendez-vous. Elle pensa ensuite à l'embarras de cacher plus longtemps sa position à la chanoinesse. Qu'allait-elle penser de l'absence de son cher Lindorf? Et Caroline elle-même sentait que ce serait une consolation pour elle de pouvoir épancher sa douleur et verser des larmes dans le sein de cette indulgente et tendre amie. Mais on avait exigé d'elle une promesse si forte, si positive, et la punition dont elle était menacée lui paraissait si terrible, qu'elle n'osait confier son secret sans permission. C'était assez, c'était trop même d'en avoir instruit Lindorf; et son motif pouvait seul la justifier. Elle prit donc le parti d'écrire tout de suite à son père pour lui demander cette permission.
"Il ne lui était plus possible, disait-elle, de dissimuler avec sa bonne maman, ni de lui cacher plus longtemps son mariage. L'ignorance où était celle-ci à cet égard l'exposait à des conversations pénibles et souvent répétées. Prête à se trahir à chaque instant, elle demandait en grâce la permission d'avouer un secret qui coûtait trop à son coeur, et blessait la reconnaissance et l'amitié qu'elle devait à madame de Rindaw. Que pouvait-on craindre? La mauvaise santé de la baronne, son goût pour la retraite, répondaient de sa discrétion. A qui le dirait-elle, puisqu'elle ne voyait jamais personne? D'ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prévenir et la visite et les persécutions qu'elle redoutait, décidée comme je le suis à ne point la quitter, à rester auprès d'elle autant qu'elle vivra, il m'est affreux de n'oser ouvrir mon coeur à celle qui m'a tenu lieu de mère…. Oui, mon père, il m'en coûte sans doute de vous affliger, de vous priver d'une fille qui, si vous l'eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitté, dont la vie aurait été consacrée à vous prouver sa tendresse; mais vous en avez ordonné autrement. Permettez donc qu'à mon tour j'use de la liberté que mon époux et mon roi m'ont donnée. Je puis demeurer à Rindaw autant que je le voudrai. Tel est l'arrêt qu'ils ont prononcé, et que je n'ai point oublié…. Je déclare donc que je le voudrai aussi longtemps que mon unique amie existera, et que mon coeur et ma raison se refuseront aux liens que j'ai formés, etc., etc."
Caroline connaissait trop bien le despotisme de son père, pour croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait également l'épreuve de la générosité du comte, elle résolut cette fois encore de s'adresser directement à lui, et de lui déclarer ses intentions futures avec cette fermeté qui lui avait déjà si bien réussi le jour de son mariage. Mais voulant que cette démarche, qui ne laissait pas de lui coûter infiniment, fût du moins décisive, et sentant qu'elle ne pouvait être excusée que par une répugnance invincible, elle prit sur elle de s'exprimer, non pas avec une dureté dont elle était incapable, mais d'une manière assez positive pour ne pas laisser au comte le moindre espoir de la ramener. Après lui avoir demandé la permission d'avouer son mariage à la baronne, et son aveu pour rester à Rindaw, elle ajoutait: "Ce n'est plus un enfant, monsieur le comte, qui cède à un caprice, à un effroi imaginaire; c'est après avoir fait et les réflexions les plus sérieuses, et les plus grands efforts sur moi-même, que je sens l'impossibilité et de vous rendre heureux en vivant avec vous, et de l'être moi-même ailleurs que dans la retraite où je suis, et où je désire avec ardeur passer le reste de mes jours.
"Je crois, monsieur le comte, qu'il vaut mieux vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une infortunée victime de l'obéissance. Ce spectacle n'est pas fait pour votre âme généreuse, pendant qu'elle peut, au contraire, jouir de la douce certitude d'avoir fait mon bonheur en m'accordant ce que je vous demande avec instance.