"Je sens que ces liens, que mon coeur repousse malgré ma raison, doivent vous être aussi pesants, aussi pénibles qu'ils me le sont à moi-même… Ah! que ne puis-je, au prix de toute cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre votre liberté! Vous feriez sans doute le bonheur de toute autre femme; et moi peut-être… Nous ne sommes pas les maîtres d'écouter là-dessus le voeu de nos coeurs; mais vous l'êtes d'alléger autant qu'il est possible le poids de ces liens.
"J'ose l'attendre et de votre générosité, et d'une indifférence que je mérite trop de votre part, pour croire que vous attachiez le moindre prix à vivre avec Caroline."
Il est très-vrai qu'elle y croyait à cette indifférence. Elle s'était efforcée de se persuader qu'elle n'était pas plus aimée de son époux qu'elle ne l'aimait, et qu'il lui saurait gré de s'éloigner de lui. La facilité avec laquelle il consentit à se séparer d'elle, son silence absolu depuis ce temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait confirmer cette idée, excusait Caroline à ses propres yeux, et doit l'excuser de cette lettre à ceux du lecteur. Elle était cependant si peu dans le caractère de Caroline, que nous pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna seul le courage de l'écrire dans ce premier moment de désespoir de ne pouvoir être à lui. Elle ne la relut point, la cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son père, et fit partir l'une pour Berlin, et l'autre pour Pétersbourg (1) [(1) Cette lettre ne trouva plus le comte à Pétersbourg; il était en route pour revenir à Berlin. O, la lui envoya, et l'on verra dans la suite à quelle époque il la reçut.]. Elle se sentit un peu soulagée. Son secret lui pesa moins dès qu'elle pensa qu'elle aurait dans quelques jours la liberté de l'avouer; et l'idée qu'elle ne serait point obligée de revoir le comte lui fit supporter avec moins de peine celle de ne plus revoir Lindorf. C'est trop d'avoir le double tourment de renoncer à ce qu'on aime, et la crainte de vivre avec ce que l'on hait.
Persuadée que sa fermeté la dispenserait de ce dernier malheur, elle se sentit la force de soutenir l'autre. Je ne le verrai plus, dit-elle; mais au moins je ne verrai personne, et je pourrai penser sans cesse à lui dans ces lieux qu'il m'a rendus si chers.
Elle eut la force, malgré son agitation intérieure, de supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait à chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf viendrait ce jour-là, et qui s'étonnait beaucoup qu'il ne fût point arrivé de bonne heure comme il l'avait dit.
Sans son mal d'yeux, qui empirait tous les jours, elle se serait aperçue sans doute de la pâleur, de la rougeur, du trouble de Caroline; mais elle ne vit rien, ne parla que de son cher baron, s'inquiéta de son absence, et se promit bien d'envoyer le lendemain savoir de ses nouvelles, s'il ne paraissait point ce jour-là. Enfin elle se retira dans son appartement et Caroline dans le sien, où elle passa cette nuit comme la précédente.
Dès qu'elle fut levée, elle courut au pavillon. L'heure du rendez-vous était passée, et Lindorf n'arrivait point. Elle attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la croisée qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de l'une à l'autre, regardait du côté par où Lindorf devait venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.
Enfin elle l'aperçut, et son émotion fut si vive, qu'elle fut forcée de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son abattement la frappèrent. Il s'avançait en tremblant et sans prononcer un seul mot. Quand il fut près d'elle, il mit un genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et une boîte à portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse et altérée, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez heureuse." Et lui ayant baisé deux fois la main avec passion et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et sortit du pavillon.
Sans le paquet et la boîte qui étaient là sur ses genoux, Caroline aurait cru que cette apparition subite était un songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un étonnement stupide. Dès qu'elle ne le vit plus, ses bras s'étendirent d'eux-mêmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf! s'écria-t-elle. Mais Lindorf n'y était plus, il ne l'entendait plus.
Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a remis, court à la croisée, et le voit encore qui s'éloigne avec rapidité. Bientôt elle l'a perdu de vue: alors ses larmes coulent en abondance, et préviennent peut-être un évanouissement. Pendant longtemps elle se livre au plus violent désespoir. C'en est fait, je ne le reverrai plus; il est perdu pour moi… Et les sanglots coupaient sa voix, arrêtaient sa respiration; et ses larmes recommençaient avec plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et la boîte qu'il lui avait laissés, et qui étaient à terre devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques éclaircissements sur cet adieu si singulier. Elle relève d'abord la boîte: C'est son image que je vais voir, pensait-elle en cherchant à l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin pour me rappeler tes traits? C'était cependant une consolation dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa surprise!…. C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime; c'est bien un très-bel homme, mais entièrement différent de Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier: Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce mystère. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse? Elle décachette le paquet: il renfermait beaucoup de papiers de l'écriture de Lindorf, et des lettres ouvertes d'une autre main. Caroline était si saisie, qu'elle ne comprenait d'abord à ce qu'elle lisait; cependant elle rassembla toutes ses idées, s'assit auprès d'une fenêtre, prit les papiers écrits par Lindorf, et commença sa lecture.