1ER CAHIER DE LINDORF.

Du château de Risberg, neuf heures du matin (1) [(1) Il était daté de la veille, après l'avoir quittée.]

"Le général de Walstein, père de l'ambassadeur, ayant, dans sa jeunesse, fait un voyage en Angleterre, vit lady Mathilde Seymour. Il l'aima, lui plut, demanda sa main, l'obtint, la ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des femmes. Deux enfants seulement furent le fuit de cette union. Ils eurent d'abord un fils qui remplit tous leurs voeux (c'est le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui s'éteindrait avec lui), et douze ans après une fille, dont la naissance tardive, inattendue, coûta la vie à sa mère.

"Le général fut au désespoir. Il avait adoré son épouse; il demeura fidèle à sa mémoire. Quoique jeune encore, il déclara qu'il ne formerait point de nouveaux liens, et qu'il consacrerait le reste de ses jours au service de son prince, de sa patrie, et à l'éducation de ses enfants. Sa fille, à laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de la soeur du général qui avait épousé le baron de Zastrow, gentilhomme saxon, mais établi pour lors à Berlin, en sorte qu'elle fut également sous les yeux de son père.

"Son fils, conduit par lui-même dans le chemin de l'honneur et de la vertu, annonçait dès son enfance tout ce qu'il devait être un jour. Il donnait à ce tendre père les espérances les plus flatteuses, et lui promettait la plus douce récompense de ses soins.

"Hélas! il n'en jouit pas longtemps. La guerre était allumée entre l'Autriche et la Prusse. Le général, commandant une partie de notre armée victorieuse, s'était signalé dans plusieurs occasions. Le roi le distinguait déjà comme un de ses meilleurs officiers, lorsqu'il eut le bonheur de pouvoir prouver à son maître son zèle et son dévouement, en lui sacrifiant sa vie à la bataille de Molwitz (1) [(1) Fait historique.].

"Le roi, n'écoutant que son courage, oubliant sa sûreté, se trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques hussards autrichiens, et son cheval ayant reçu une blessure qui l'empêchait d'avancer, il risquait d'être pris ou tué, lorsque le général de Walstein s'en aperçut. Suivi seulement de son fils, âgé de seize ans, qui faisait sa première campagne à ses côtés comme simple volontaire, il se précipite entre les hussards et le roi, à qui le jeune comte se hâte de donner son cheval, pendant que son père blesse ou met en fuite ceux qui le poursuivent, et reçoit lui-même le coup mortel destiné sans doute au monarque.

"Son fils et quelques officiers, du nombre desquels était mon père, son plus intime ami, le transportèrent dans sa tente. Le roi consterné les suivit. Les chirurgiens, ayant examiné sa blessure, prononcèrent qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Son fils, à genoux devant son lit, se livrait au plus vif désespoir, et ne cessait de répéter: O mon père! pourquoi n'est-ce pas moi qu'ils ont tué?

"Le général rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour le consoler et pour le recommander au roi. Sire, lui dit-il, je vous le remets; il a partagé mes périls et ma gloire, et il saura comme moi vivre et mourir pour vous; vous lui servirez de père: ainsi je serai remplacé et pour vous et pour lui.

"Et vous, jeune homme, montrez plus de fermeté; enviez ma mort glorieuse au lieu de la pleurer, et méritez, par votre courage, l'auguste père auquel je vous confie.