"Oui, je serai son père, dit le roi, véritablement ému et touché, en serrant dans ses bras le jeune comte; je n'oublierai jamais que c'est pour moi qu'il a perdu le sien et que je lui dois aussi la vie. Il sera désormais mon fils et mon ami; et, pour vous le prouver, je lui donne dès ce moment une compagnie aux gardes, qui le fixera près de moi pendant sa jeunesse, et ne sera que le prélude des bienfaits que je répandrai sur lui.

"Le jeune comte, absorbé dans sa douleur, ne répondit rien, et n'entendit peut-être pas ce que le roi disait. Une expression de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage du général expirant, et ranima ses yeux déjà couverts des ombres de la mort. Il tendit une main à son roi, l'autre à son fils, et faisant encore un effort, il dit à ce dernier: Mon fils… votre soeur… ma chère petite Matilde… c'est à vous que je confie le soin de son bonheur… Pauvre enfant!… Mais vous lui resterez… vous remplacerez… — Il ne put achever. Le comte voulut lui répondre, les sanglots étouffèrent sa voix; mais l'ardeur avec laquelle il baisa la main du général valait bien tout ce qu'il aurait pu lui dire. Cette main était déjà glacée; et l'instant après il rendit le dernier soupir dans les bras de mon père, qui le soutenait, en lui disant: Et vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants… O mon roi, mon fils, mon ami, ne me regrettez pas! je meurs le plus heureux des sujets et des pères.

"Peut-être, madame, que ces intéressants détails ne vous sont point inconnus; mais dans ce cas-là, j'ai cru pouvoir au moins vous les retracer: cependant j'ai lieu de présumer que vous les avez ignorés. Ils auraient sans doute fait sur votre âme la même impression qu'ils faisaient sur la mienne, quand mon père, témoin de cette scène touchante, se plaisait à me la raconter. Oh! comme elle enflammait mon coeur! comme elle excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune héros, qui dans un âge aussi tendre avait déjà sauvé la vie à son roi, et su montrer à la fois tant de courage et de sensibilité! Avec quelle ardeur je désirais de le connaître, m'attacher à lui, s'il m'était possible! Combien je sollicitai mon père, ou de me mener à Berlin, ou d'obtenir du roi que le comte de Walstein vînt passer quelque temps avec nous!

"La mauvaise santé de mon père l'avait obligé de quitter le service peu d'années après la mort du général, et depuis ce temps il s'était absolument fixé dans une terre au fond de la Silésie.

"Plusieurs années s'écoulèrent sans que le désir que j'avais de voir le comte pût être satisfaite. J'étais trop jeune encore pour paraître à la cour. Ensuite mes études commencèrent; on ne voulut pas les interrompre, et mon père, malgré ses sollicitations fréquentes, ne pouvait obtenir du roi qu'il se séparât de son fils adoptif, auquel il s'attachait tous les jours davantage.

"Jamais peut-être on n'avait joui d'un tel degré de faveur; mais jamais aussi il n'en fut de plus méritée. Loin de s'en prévaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur l'esprit de son maître que pour faire des heureux: aussi, loin d'être envié, il était adoré, et le nom de Walstein ne se prononçait point sans attendrissement et sans éloges. Tous les pères le proposaient pour modèle à leurs fils; toutes les mères faisaient des voeux pour qu'il devînt l'époux de leurs filles; mais peu osaient s'en flatter. Le monarque annonçait qu'il voulait le marier lui-même, et sans doute la plus aimable des femmes lui était destinée… O Caroline!… Caroline!… Mais ai-je le droit de murmurer? Non, vous deviez appartenir au meilleur des hommes, être la récompense de ses vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mériter.

"Enfin le moment tant désiré de le voir et de le connaître arriva. Au retour d'une campagne fatigante, le jeune comte, ayant besoin de repos, se joignit à mon père pour supplier le roi de lui permettre de passer le reste de l'été à Ronnebourg (c'est la terre que mon père habitait). Il n'était pas au pouvoir de Sa Majesté de lui rien refuser; il l'obtint, quoique avec peine. J'appris cette nouvelle avec transport. Il arriva; et je vis que la renommée, loin d'avoir exagéré, était bien au-dessous de la réalité.

"Le comte, dans la fleur de l'âge (il avait alors vingt-quatre ans), joignait à la figure la plus noble les traits les plus réguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux surtout étaient le miroir de son âme. Ils peignaient à la fois sa bonté, sa sensibilité, et, au seul récit d'un trait de vertu ou de courage, ils s'animaient et brillaient comme l'éclair. Il était fort grand, très-bien proportionné, avait assez d'embonpoint, et la jambe très-bien faite. Je vois votre surprise, Caroline… Oui, tel était alors votre époux; tel il serait encore, si… O Caroline, j'implore votre pitié!… Dans quels affreux détails je vais entrer! quel terrible aveu je dois vous faire! Peut-être dans quelques moments serai-je odieux à celle… Mais non, non, l'âme sensible de Caroline s'attendrira sur mon sort; elle saura me pardonner et me plaindre… Ah! quels que soient mes torts, je suis assez puni."

En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de Caroline l'obligèrent à discontinuer. Le cahier s'échappa de ses mains; ses regards se portèrent d'eux-mêmes sur la boîte à portrait. Elle comprit de qui il pouvait être, étendit le bras pour la prendre, et le retira promptement sans avoir osé la toucher. Son coeur palpitait avec force; toutes ses idées étaient confuses; elle eut besoin de les rappeler, et de se recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle soupira profondément, essuya ses yeux, les porta encore sur cette boîte, les détourna tout de suite, releva son cahier, et continua avec une émotion qui s'augmentait à chaque ligne.

"J'étais dans ma dix-neuvième année quand le comte vint à Ronnebourg. Malgré la différence de nos âges et de nos positions, il me prévint par les offres et l'assurance d'une amitié dont je fus d'autant plus flatté, que j'avais précisément alors le plus grand besoin d'un ami. Mon coeur brûlait de s'épancher avec quelqu'un qui pût me comprendre. J'aimais avec fureur… Mais non, non, je n'aimais pas; ce serait profaner ce mot, et j'ai trop appris depuis à connaître le véritable amour, pour le confondre avec ce que j'éprouvais.