"Je désirais avec passion, avec égarement, une jeune fille née dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits auraient mérité un trône… O Caroline!… pardonnez si j'ose vous parler de l'objet de cette passion insensée, et entrer dans des détails qui doivent peu vous intéresser; mais j'ai besoin d'excuses pour les excès où l'amour va m'entraîner, et je n'en puis trouver que dans les charmes de celle qui me l'inspirait. Oui, Caroline, Louise était belle; elle l'était sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et vous le dire."
Ici Caroline eut une espèce d'étouffement ou de serrement de coeur qui l'empêcha de respirer. Elle se pencha sur son siége, eut recours à son flacon. Quand elle fut un peu ranimée, elle continua sa lecture.
"Mon intention, en commençant, était d'extraire du manuscrit que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de Walstein et pouvait vous apprendre à le connaître. L'état actuel de mon âme, le désordre où je suis, et le peu de temps que j'ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais d'ailleurs d'affaiblir la vérité en retranchant la moindre chose, en cédant au désir de vous laisser ignorer à quel point je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc cet écrit tel qu'il fut tracé dans le temps même avec l'unique but de graver dans ma mémoire et mes remords et le souvenir de mon crime. J'étais loin de prévoir qu'il pût servir un jour à le réparer, et à en faire la plus cruelle expiation… O Caroline… Caroline!… il est donc vrai que vous allez avoir le droit de me haïr, que je vous le donne moi-même, que je vais détruire ces sentiments qui m'avaient fait oublier combine j'en étais peu digne! Le seul titre d'ami de Caroline me rendait fier de mon existence, anéantissait pour moi le passé. L'ai-je donc perdu sans retour ce titre si cher, si précieux?… Non, non, je vais au contraire commencer à le mériter, en vous faisant connaître le seul mortel digne de vous. Lisez ce cahier."
(Tout ce qui précède était écrit sur une grande feuille à part qui enveloppait un cahier daté du château de Ronnebourg, et antérieur de cinq années. Caroline le prit, et lut ce qui suit.)
Ecrit au château de Ronnebourg, dans la chambre du comte de Walstein.
Août 17…
"Louise était fille d'un ancien sergent du régiment de mon père, et d'une femme de chambre de ma mère. Ils vivaient, à un quart de lieue au plus de Ronnebourg, dans une petite ferme que mes parents leur avaient donnée pour récompense de leurs services. Pendant mon enfance, j'étais continuellement chez eux, et dans les bras de la bonne Christine, qui m'avait nourri, et qui m'aimait comme son propre fils. Fritz, mon frère de lait, était mon intime ami; Louise, plus jeune de quelques années, était bien plus encore pour moi. Je ne pouvais me séparer d'elle un instant, ni quitter la ferme du bon Johanes.
"Il fallut m'éloigner cependant de cette famille qui m'était si chère; et lorsqu'on m'envoya dans une université, je versai autant de larmes en me séparant de Christine, de Johanes, et surtout de ma chère petite Louise, qu'en quittant la maison paternelle.
"J'obtins la permission d'emmener Fritz avec moi, et de me l'attacher pour toujours. J'ignorais alors que ce garçon avait l'âme aussi vile, aussi basse que ses parents l'avaient honnête, ou plutôt le germe de ses vices ne s'était point encore développé. Je le voyais actif, intelligent, fidèle, zélé pour mon service et pour mes intérêts. Il était fils de ma nourrice, frère de Louise; que de titres pour l'aimer et lui accorder toute ma confiance! Aussi fut-il plutôt avec moi sur le pied d'un ami que sur celui d'un domestique.
"Quelques années de séjour à Erlang affaiblirent beaucoup le souvenir de la petite ferme de Johanes et des plaisirs de mon enfance. Ils se renouvelaient cependant quelquefois par les lettres que Fritz recevait de sa soeur et qu'il me montrait. Il y avait toujours un petit article si tendre pour son jeune maître; elle lui recommandait si fort de l'aimer, de le bien servir; elle lui demandait avec tant d'empressement de mes nouvelles, que j'étais attendri en les lisant, et que j'éprouvais une véritable impatience de revoir celle qui les écrivait.