"Fritz en reçut une qui lui apprenait la mort de leur mère, ma bonne et chère Christine. Louise était désespérée. Elle peignait sa douleur avec une énergie si forte et si naïve, que le coeur le plus dur en aurait été touché. Je pleurai sincèrement celle qui, depuis ma naissance, m'avait prodigué les soins les plus tendres; je la pleurai plus que Fritz, et je fus moins vite consolé. Je me suis rappelé, depuis, qu'un jour que je lui parlais de mes regrets sur la mort de sa mère, il lui échappa de me dire: Vous pourrez voir Louise bien plus librement.

"Si j'avais eu plus d'âge et d'expérience, ce seul mot m'aurait dévoilé son odieux caractère; mais j'avais encore cette précieuse innocence qui ne laisse pas même soupçonner le mal, et je n'y fis alors aucune attention.

"Peu de temps après, je fus rappelé dans ma famille. Je revins à Ronnebourg quelques mois avant l'arrivée du comte, et dès le lendemain je courus à la ferme de Johanes, accompagné de Fritz. Grand Dieu! que devins-je en revoyant Louise! quel changement inouï quelques années avaient apporté à sa figure! quelle l'impression elle me fit! Jamais je n'avais rien vu d'aussi beau. Elle était en deuil. Son corset noir marquait sa taille charmante, et faisait ressortir sa blancheur; l'émotion et le plaisir animaient son teint des plus belles couleurs, et ses grands yeux bruns de l'expression la plus vive et la plus touchante; ses cheveux noirs comme le ruban qui les nouait, rattachés en grosses tresses autour de sa tête, relevaient toute la fraîcheur et tout l'éclat de la jeunesse. A peine l'eus-je vue, que tous mes sens furent bouleversés, et qu'elle produisit sur moi l'effet le plus prompt et le plus terrible.

"En allant à la ferme, j'avais résolu, pour m'amuser, de laisser deviner à Louise lequel des deux était son frère, et pour cela je m'étais mis à peu près comme lui; mais mon extase, mon trouble, mon saisissement, me décelèrent bientôt. Fritz riait, et voyait avec joie l'impression que sa soeur faisait sur moi.

"Elle était accourue les bras ouverts et le plaisir dans les yeux; mais tout à coup elle s'arrêta devant moi, me fit une révérence gauche, que je trouvai remplie de grâces, et, se jetant au cou de son frère, elle fondit en larmes. J'étais tout aussi ému qu'elle: le vieux Johanes vint ajouter encore à mon émotion; il me reçut avec tendresse et respect. Nous entrâmes dans la ferme. Il me parla de Christine, de sa mort, de ses regrets, de tout ce qu'elle avait dit sur Fritz et sur moi. Je voulais répondre, et je ne pouvais que regarder Louise et pleurer avec elle.

"Johanes me parla ensuite de ses enfants. Il me demanda si j'étais content de son fils… Louise est une bonne fille, me dit-il: elle a soin de moi et de mon ménage; elle remplace sa mère aussi bien qu'elle le peut. Tant qu'elle sera sage, et que son frère ira le bon chemin, je serai tranquille et heureux, jusqu'à ce que j'aille à mon tour rejoindre me chère Christine. Après cela, je me fie à Dieu et à monsieur le baron, pour avoir soin de ma petite famille. N'est-ce pas, mes enfants, vous consolerez votre vieux père?

"Louise se précipite à ses pieds, dans ses bras. Fritz s'approche aussi; mais il me parut faiblement touché, ou plutôt je ne voyais que Louise, la belle et sensible Louise. J'aurais voulu me jeter avec elle aux genoux du vieillard, le nommer aussi mon père. Je pris ses mains, je les pressai contre mes lèvres: le père de Louise était alors pour moi l'être le plus respectable. Il était temps que cette scène touchante finît; mon coeur ne pouvait plus suffire à tout ce qu'il éprouvait. Je sortis de la ferme, emportant dans ce coeur éperdu d'amour l'image de Louise: Fritz s'en aperçut facilement; c'était tout ce qu'il désirait. Une liaison entre sa soeur et moi l'assurait de ma faveur et de sa fortune; peut-être même allait-il plus loin encore, et se flattait-il de devenir un jour le frère de son maître. Cette âme vile, intéressée, comptait pour rien le déshonneur de sa famille ou de la mienne, pourvu qu'il y trouvât son compte. Il fit donc son possible pour attiser le feu dont j'étais dévoré, et n'y réussit que trop aisément.

"N'est-il pas vrai, monsieur, me disait-il, que Louise est devenue bien jolie? Quel dommage si quelque malheureux manant possédait tant de charmes! Tenez, je crois que j'aimerais mieux la voir maîtresse d'un brave seigneur comme vous, que la femme d'un rustre qui ne sentirait pas ce qu'elle vaut.

"Ce propos et d'autres semblables ne me révoltèrent pas comme ils l'auraient fait sans doute avant que j'eusse vu Louise. La seule idée de la posséder, n'importe à quel titre, me transportait. J'avalais chaque jour, à longs traits, le poison qui corrompait mon faible coeur; il ne s'en passait point que je n'allasse à la ferme, sous le prétexte de la chasse, et toujours j'y étais bien reçu et par Johanes et par sa fille lorsqu'ils étaient ensemble. Dès que j'arrivais, Louise courait à la laiterie; elle m'apportait elle-même un grand vase rempli de lait; elle y coupait du pain bis; elle en mangeait quelquefois avec moi. Le bon Johanes me racontait ses anciennes campagnes en vidant sa bouteille de bière: je feignais de l'écouter, tandis que je dévorais sa fille des yeux; et je sortais toujours plus passionné.

"Si je la trouvais seule, ces attentions si touchantes, cet air de plaisir et d'amitié, faisaient place à l'embarras le plus marqué. Elle commençait des phrases qu'elle n'achevait pas; elle avait quelquefois l'air ému, attendri. Alors je ne me possédais plus, je m'approchais d'elle avec transport, je hasardais de petites libertés, je lui rappelais les jeux de notre enfance: mais elle me repoussait avec un ton si ferme, si sérieux, si décidé, qu'elle m'imposait malgré moi, et que je n'osais aller plus loin.