"De retour chez moi, je me plaignais à Fritz de la réserve de sa soeur; je le conjurais de la voir, de lui parler en ma faveur, de l'engager à me montrer plus d'amitié, de confiance. Il riait. Il m'assurait que j'étais aimé, passionnément aimé; qu'il le savait bien, et que l'embarras même de Louise dans nos tête-à-tête en était la preuve. Mais ces jeunes filles, disait-il, qui, dans le fond, ne demandent pas mieux que de céder, veulent au moins avoir une excuse.

"Enhardi par cette espérance, je revolais à la ferme: si Johanes y était, on me recevait avec toutes sortes de grâces; s'il n'y était pas, je retrouvais le même embarras; et si je devenais pressant, la même résistance. Cette conduite me désespérait; et mon amour en augmentait au point qu'il ne connaissait plus de bornes.

"J'étais dans cet état de trouble et d'effervescence quand le comte vint à Ronnebourg. Je ne voyais plus que Louise; je n'existais plus que pour elle: la posséder ou mourir était le cri continuel de mon coeur. Il ne fallut pas moins que la réputation de sagesse que le comte s'était acquise, pour m'empêcher de lui faire, dès les premiers jours, l'aveu de ma passion. Je redoutais d'abord son excessive raison; mais il savait si bien cacher une supériorité qu'il avait l'air d'ignorer lui-même; son âme, en même temps qu'elle était grande et forte, était si douce et si sensible; il joignait avec tant de grâces la vivacité de la jeunesse à la solidité de l'âge mûr, que celle-ci paraissait à peine, et finit par ne plus m'effrayer. J'osai compter sur son indulgence; et un jour qu'en me promenant avec lui il me raillait sur mon air absorbé, rêveur, j'osai lui en dévoiler la cause et lui ouvrir mon coeur. Je n'omis aucun détail; j'y mis sans doute la chaleur et le feu dont j'étais pénétré. Il me parut que Walstein m'écoutait avec beaucoup d'émotion et d'intérêt. Quand j'eus fini il me serra dans ses bras: O mon jeune et sensible ami! me dit-il, que de chagrins vous vous préparez! Il allait ajouter quelques conseils, je l'interrompis: Cher comte! ce ne sont pas des conseils que je vous demande, c'est de la pitié, c'est de l'indulgence; c'est de consentir à voir ma Louise, et d'attendre pour me juger que vous l'ayez vue. Et en disant cela, je l'entraînai du côté de la ferme.

"Louise était seule et fort triste; il me parut même qu'elle avait pleuré, mais elle n'en était que plus intéressante. A notre arrivée, la surprise de voir un étranger couvrit son beau visage d'une rougeur modeste; sa timidité, son embarras ajoutaient à ses charmes. Cependant elle se remit, et nous reçut aussi bien qu'il fut possible. J'observai qu'elle regardait souvent le comte, et qu'il lui échappait des soupirs qu'elle s'efforçait d'étouffer: lui la suivait des yeux avec étonnement, et les jetait ensuite sur moi avec une expression de douleur.

"Nous fîmes le tour du petit jardin potager que Louise cultivait, il y avait aussi quelques fleurs. Elle nous cueillit à chacun un oeillet. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'elle donna le plus beau à mon ami; mais ce n'était sans doute qu'une politesse, et je ne pouvais pas être jaloux du comte, qu'elle voyait pour la première fois. J'étais plutôt charmé qu'elle se conduisît avec lui de manière à le prévenir en sa faveur. Je voyais que rien n'échappait à Walstein, l'arrangement du petit jardin, la propreté du ménage: il eut l'air de tout voir, de tout sentir.

"Nous sortîmes, et nous rencontrâmes à quelques pas Johanes, qui revenait des champs. Sa figure vénérable, sa longue barbe blanche frappèrent le comte. C'est le père de Louise, lui dis-je. Il vint à nous, nous parla quelque temps avec son bon sens accoutumé, et nous laissa continuer notre chemin. Je marchais à côté du comte sans lui dire un mot. Mes regards ardents cherchaient à pénétrer sa pensée; il gardait aussi le silence; enfin je le rompais le premier…

"Eh bien! mon cher comte, suis-je donc si coupable d'adorer Louise? — Non, non, me répondit-il, vous n'êtes encore que malheureux, je le vois; vous deviez l'aimer, l'idolâtrer… Et, m'embrassant avec tendresse: Non, vous n'êtes pas coupable; mais un jour de plus, et peut-être vous le deviendrez. Fuyez, mon cher Lindorf, fuyez cette fille dangereuse; il ne vous reste d'autre ressource. Si l'amitié la plus tendre, la plus sincère peut adoucir vos peines, toute la mienne est à vous. Je ne vous quitterai pas; je vous mènerai à Berlin, à ma terre, enfin où vous voudrez, pourvu que ce soit loin d'ici. — La fuir! m'éloigner d'elle! vivre sans Louise! non, jamais, jamais. — Eh, grand Dieu! que prétendez-vous? me dit-il vivement; quel peut être votre espoir, en vous livrant à cette passion? L'épouser? Pensez à vos parents que vous plongeriez dans le tombeau. La séduire? Je n'imagine pas que vous en ayez la détestable idée. Louise est l'image de la vertu, de l'honnêteté; et ce respectable vieillard, qui vous estime, qui vous aime, qui vous reçoit chez lui, trahiriez-vous sa confiance pour lui ravir ce qu'il a de plus cher au monde? Non, Lindorf ne sera jamais coupable de cette atrocité. Il écoutera la voix de l'honneur, de la raison, de la véritable amitié; et s'il verse des larmes, ce ne sera pas du moins le remords déchirant qui les fera couler…

"Les regards, la voix du comte, avaient une expression que je ne puis rendre, et qui pénétra jusqu'au fond de mon coeur. Il me semblait que c'était un dieu, une intelligence suprême descendue du ciel pour m'éclairer. Tout ce que je venais d'entendre était si différent de ce que me disait Fritz tous les jours; je m'étais si peu accoutumé à envisager ma passion sous un point de vue aussi criminel, que je fus absolument atterré; je n'eus pas la force de répondre un mot. Le comte qui m'observait, voyant ce qui se passait dans mon âme, prit ma main, et la serrant dans les siennes: Je vois, me dit-il, que ce que je vous dis fait impression sur vous et que la vertu va reprendre son empire. Venez, mon ami; allons demander à votre père la permission de faire un petit voyage; nous partirons dès demain. — Demain! m'écriai-je avec transport; partir demain! m'éloigner d'elle! ne pas la revoir! ignorer si je suis aimé, si je la retrouverai! Non, Walstein, non, ne l'espérez pas; je ne le puis; ce serait m'ôter la vie. Alors appuyant ma tête contre un arbre, et versant quelques larmes brûlantes, j'ajoutai: Oui, sans doute, vos discours m'ont frappé, et j'en ai senti toute la force. Que n'avais-je un ami comme vous dans les commencements de cette fatale passion! A présent il est trop tard. C'est un feu qui me brûle, qui me dévore. Je le sens trop, il n'y a plus pour moi que Louise ou la mort. Cependant vous le voulez, j'essayerai de suivre en partie vos conseils, d'être quelques jours sans la revoir, sans aller à la ferme; mais au moins que je sente que je suis près d'elle. O mon cher comte! je suis un malade à qui il faut des ménagements, et qu'un remède trop violent tuerait sur-le-champ.

"Le comte en convint. Il chercha doucement à me calmer, à me consoler. Il se contenta de la promesse que je lui renouvelai de ne point aller de quelques jours à la ferme, espérant sans doute m'amener par degrés à consentir à une plus longue absence.

"Dès le soir, je dis que je n'étais pas bien. Je voulais m'imposer l'obligation de rester dans ma chambre. Je sentais que si j'en étais sorti, mes pas se seraient portés d'eux-mêmes chez Louise. Une feinte maladie m'en ôtait la liberté; mais elle n'était pas feinte depuis plusieurs jours. J'étais consumé par une fièvre ardente, suite ordinaire des violentes passion. Je ne dormais plus; je mangeais à peine. Mon changement excessif alarmait mes parents; mais je leur assurai que quelques jours de retraite et de tranquillité suffiraient pour me rétablir. Le comte, qui donna les plus grands éloges à ma fermeté, me quittait peu. Tant qu'il était auprès de moi, il animait mon courage, il soutenait ma raison, et je sentais moins le tourment de ma passion; mais dès qu'il s'éloignait, elle reprenait tout son empire, et Fritz y ajoutait de nouvelles forces.