"Il s'était bien aperçu, par quelques mots qu'il avait entendus et par ceux qui m'échappaient à moi-même, que le comte combattait mon amour. Il en travaillait avec plus d'ardeur à l'exciter, et il ne fallait pas pour cela de grands efforts. Dès que j'étais seul avec lui, je ne pouvais m'empêcher de lui parler de sa soeur. Il m'assurait quelle gémissait de mon absence, et de me savoir malade; que depuis quatre jours qu'elle ne m'avait vu, elle ne faisait que pleurer. Cette pauvre fille vous ferait pitié, monsieur le baron; elle vous aime à la folie, et cache tout cela dans son coeur. Pour moi, je crains qu'elle n'en meure. Je suis toujours à la rassurer, à lui dire qu'elle n'est pas la première paysanne qui ait aimé un grand seigneur; qu'elle serait trop heureuse avec vous, qui êtes si bon, si généreux, et que certainement vous ne l'abandonneriez jamais.

"Ces conversations, souvent répétées, enflammaient mon imagination et mon coeur, affaiblissaient ma résolution. Enfin un soir, c'était le cinquième ou le sixième jour de ma retraite, le comte m'ayant quitté pour aller à la chasse, et Fritz me parlant de Louise et de son amour depuis une heure, je ne pus y résister. Je m'échappe comme un enfant que son Mentor a laissé à lui-même, et je vole à la ferme, espérant bien être de retour avant l'arrivée du comte.

"Johanes était aux champs, et Louise seule à la maison, son rouet devant elle. Elle ne filait pas, cependant; sa tête était appuyée sur une de ses mains, et son mouchoir sur ses yeux. Elle ne me vit point d'abord, mais, au bruit que je fis en fermant la porte, elle leva les yeux, et fit un cri. Eh! mon Dieu! monsieur le baron, dit-elle en rougissant, comment! c'est vous! On disait que vous étiez si malade! je suis bien aise de voir que… Je ne lui laissai pas le temps d'achever. L'intérêt que je crus voir dans ce peu de mots, sa rougeur, ses yeux encore humides de larmes, tout me parut confirmer cet amour dont Fritz me parlait sans cesse.

"Enchanté, transporté et de la revoir et de la trouver sensible, je me précipite à ses pieds. Je ne sais ce que je lui dis; ma tête n'y était plus, et je m'exprimais avec tant de feu et de vivacité, que Louise en fut effrayée; mais elle ne pouvait ni m'arrêter ni m'échapper. Je m'étais saisi de ses deux mains, que je tenais avec force et que je couvrais de baisers, lorsque la porte s'ouvre, et le comte paraît.

"Je ne sais lequel fut le plus confondu de nous trois. La surprise me fit abandonner les mains de Louise, qui en profita bien vite pour sortir précipitamment. Je m'étais relevé; mais je n'osais regarder mon ami. — Vous ici, Lindorf! me dit-il enfin. Je vous ai laissé dans votre chambre, et je vous retrouve aux pieds de Louise! — Ce n'est donc pas moi que vous y veniez chercher? répliquai-je avec un étonnement plus grand encore que le sien. Je ne sais ce qui se passait alors dans mon âme. Je n'avais pas de soupçon, non, je n'en avais pas; cependant je ne savais comment expliquer son arrivée inattendue à la ferme.

"J'avais pensé d'abord que ne m'ayant pas trouvé chez moi, il m'avait soupçonné là; mais la surprise qu'il n'avait pu cacher détruisait cette idée. — Non, me dit-il en se remettant, ce n'était pas vous que je cherchais ici; j'avais à parler à Johanes. Je vous expliquerai… et, me prenant sous le bras, il m'emmena sans que je revisse Louise. Dès que nous fûmes dehors, il me raconta que son sergent recrutait au village prochain, qu'il venait de lui parler, et qu'ayant engagé plusieurs hommes que le vieux Johanes devait connaître, il était entré en passant pour lui demander des renseignements.

"Cela me parut plausible, et détruisit l'espèce d'inquiétude vague que j'avais malgré moi. — A présent, me dit le comte, permettez à mon tour que je vous demande ce que vous faisiez là, ce que vous disiez à Louise dans une attitude aussi pressante et avec tant de feu. Pardonnez, Lindorf, vous m'avez accordé votre confiance; je croirais la trahir indignement, si je ne cherchais pas à vous sauver du plus grand des dangers. Vous m'aviez promis d'être huit ou dix jours sans voir Louise. Quel était le but de cette visite que vous m'avez cachée? — De me convaincre que j'étais aimé, et dans ce cas là… — Eh bien?… — Et bien! dans ce cas-là. de tout sacrifier à Louise, de renoncer à tout pour elle: famille, patrie, fortune, elle me tiendra lieu de tout. Je fuirai avec elle au bout de monde, s'il le faut. Je lui ai offert, à son choix, un mariage secret, ou un enlèvement; et je suis décidé à l'un ou à l'autre. Je ne demande pas au comte de Walstein de m'assister dans cette entreprise, mais je compte au moins sur sa discrétion. — Et Louise, me dit-il avec émotion, Louise y consent-elle? — Elle ne m'a pas répondu, vous êtes entré; mais elle s'attendrissait. J'ai vu couler ses larmes; et d'ailleurs je suis assuré d'être aimé. — Vous pourriez vous tromper, me dit le comte; je crois savoir plus sûrement encore que Louise aime ailleurs. — Elle aime ailleurs? répétai-je avec fureur; si je le croyais!… Mais non, Louise est l'innocence même; elle ne sort jamais de chez elle; elle ne voit que son père, son frère et moi. — Et un jeune paysan du village, reprit le comte, qu'on nomme Justin, je crois. On assure que Louise et lui s'aiment depuis trois ans, et que Johanes ne veut point consentir à ce mariage, parce que Justin est pauvre; mais s'il est vrai qu'il soit aimé….

"Je ne pouvais plus rien entendre; mon sang bouillonnait dans mes veines; la jalousie et toutes ses fureurs pénétraient mon âme. J'interrompis le comte en l'arrêtant par le bras, et, fixant sur lui des yeux égarés: Puis-je savoir, comte, de qui vous tenez ces informations? Il me paraît bien étonnant… Ma physionomie était si renversée, et le son de ma voix si altéré en prononçant ce peu de mots, que le comte en fut alarmé.

"Au nom du ciel, Lindorf, me dit-il en m'embrassant, cher Lindorf, calmez-vous, remettez-vous: il se peut que l'on m'ait trompé. Je m'en informerai, je le saurai, je vous le promets. Avant qu'il soit peu, je vous apprendrai de qui je tiens ces détails, et s'ils sont fondés. O mon ami! ajouta-t-il avec le ton le plus pénétré, vous déchirez mon coeur: il n'est rien que je ne fasse pour vous rendre à vous-même et au bonheur. — Au bonheur! dis-je à demi-voix, il n'y en aura jamais pour moi sans Louise.

"Cependant les amitiés du comte, sa manière affectueuse et tendre, m'avaient un peu remis: je pensai qu'en effet il était mal informé. Je connaissais ce Justin, et jamais je n'avais eu sur lui le moindre soupçon. C'était un pauvre orphelin, dont le seul avantage était une assez jolie figure cachée sous des haillons grossiers, qui attestaient son extrême pauvreté. Elevé par charité dans la paroisse, on lui avait confié la garde de tous les troupeaux. J'avais entendu parler souvent de la dextérité, de l'honnêteté, du zèle et même du courage avec lesquels il remplissait son petit emploi. Tous les animaux prospéraient par ses soins: il savait les guérir de la plupart de leurs maladies; il savait aussi les défendre, et il avait déjà tué deux loups qui avaient attaqué son troupeau. On vantait encore ses talents. Il faisait de jolis ouvrages en bois et en osier, seulement avec son couteau; il avait la voix très-belle, et jouait très-bien du flageolet sans avais jamais eu d'autres maîtres que la nature, les oiseaux, et peut-être l'amour. Souvent en chassant je m'étais arrêté pour l'écouter; mais jamais il ne m'était entré dans l'esprit que le pauvre berger Justin pût être mon rival. Louise me paraissait si fort au-dessus de lui! Il est vrai que je la voyais au-dessus de tout. En y réfléchissant alors, je pensai que dans le fait leur naissance était bien égale, un peu plus de fortune mettait seule quelque différence entre eux, et, malgré sa misère, Justin était un fort joli garçon. Je me rappelai très-bien que, dans mes courses fréquentes à la ferme, j'avais souvent rencontré le troupeau de Justin de ce côté-là. Il est vrai qu'il y était toujours lui-même, et que jamais je ne l'avais trouvé chez Louise. Quelquefois j'avais parlé à elle ou à son père des chants et du flageolet du jeune berger, il ne m'avait pas paru qu'ils y eussent fait la moindre attention.