"Enfin, tour à tour rassuré ou tourmenté, je ne savais ce que je devais croire; dans le fond, cette rivalité m'humiliait trop pour ne pas chercher au moins à en douter.
"Dès que je fus chez moi j'appelai Fritz. Fritz, lié intimement avec sa soeur, et qui passait chez son père la moitié de sa vie, devait en savoir quelque chose. Je le questionnai très-vivement sur Justin, sur ses liaisons avec Louise, sur leur inclination prétendue et sur le mystère qu'on m'en avait fait. D'abord il parut très-surpris; il nia tout, parla du pauvre Justin avec le plus grand mépris, m'assura que sa soeur pensait de même, et qu'elle serait très-offensée de ces bruits, et finit par me demander de qui je pouvais tenir une telle imposture. J'eus l'imprudence de nommer le comte. — Monsieur le comte sait bien ce qu'il fait, répondit Fritz en secouant la tête; il n'a garde de vous conter que c'est lui-même qui aime Louise, et qui, ce matin encore… Mais il faut pas tout dire.
"Il feignit de vouloir sortir. Je le retins de force. Après s'être fait beaucoup presser, il m'apprit que depuis le jour que j'avais mené le comte à la ferme, il était devenu passionnément amoureux de Louise; que pendant ma retraite il n'avait pas passé un seul jour sans y retourner, et sans chercher à la séduire par les offres les plus éblouissantes; que ce matin même encore, lui, Fritz, l'avait trouvé là, près d'elle, et qu'il avait voulu l'engager au secret vis-à-vis de moi. Peut-être l'aurais-je gardé, ajouta-t-il, pour ne pas trop chagriner monsieur; mais quand je vois qu'il cherche à calomnier ma soeur, en l'accusant d'aimer un gueux comme Justin, je ne puis plus me taire; aussi bien je voulais consulter monsieur le baron là-dessus. Louise est sage; oh! elle est sage, et d'ailleurs elle aime trop monsieur le baron pour en aimer un autre… Mais, après tout, que sait-on? les jeunes filles… Ce comte est si riche, si pressant! et puis il est son maître, lui, il n'y a là ni père ni mère. Tout cela est diablement tentant; et s'il allait aussi l'enlever! car il l'aime au point qu'il est capable de tout. Le mieux ne serait-il pas de le prévenir? Si monsieur le baron le voulait, cela serait fait dans un tour de main. Nous mettrons Louise en sûreté. Pour moi, je l'ai toujours dit, j'aime mieux qu'elle soit à monsieur qu'à tout autre.
"Pendant que Fritz me parlait, mon agitation était excessive. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, ne sachant ce que je devais penser de la conduite du comte. Mon estime pour lui était si bien établie dans mon âme, que je ne pouvais me persuader une telle perfidie. Ces discours si tendres, si persuasifs, cette éloquence si touchante de la véritable amitié, n'auraient donc été que des piéges pour m'éloigner de Louise, pour m'enlever cet objet adoré.
"Je ne pus soutenir cette horrible idée. Elle me parut absolument incompatible avec le caractère reconnu du comte; et regardant Fritz avec colère, je lui ordonnai de sortir de ma présence, et de ne plus outrager mon ami par des impostures auxquelles je n'ajoutais aucune foi. Je fis plus, je voulus aller joindre le comte, et lui parler sans détour de cette infâme accusation, sûr que d'un seul mot il effacerait chez moi jusqu'à la moindre trace du soupçon.
"J'y courus; mais je trouvai avec lui mon père, qui ne nous quitta pas de la soirée, et devant qui une telle conversation était impossible; la leur roulait sur les devoirs de la société, sur les moeurs, sur le véritable honneur. Le comte dit à ce sujet des choses si fortes et si bien senties; il exprima avec tant d'énergie la façon de penser la plus noble et la morale la plus pure, que j'eus honte intérieurement d'avoir pu douter un instant de sa vertu, et que je me promis même de ne point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel outrage, et que, vis-à-vis d'un homme tel que lui, c'était moi qui aurais à rougir de mes soupçons. Il fallait, d'ailleurs, jusqu'à un certain point, le compromettre avec mon domestique, et cela ne se pouvait pas; je résolus donc me taire, et de faire taire Fritz, qu'un faux zèle pour mes intérêts pouvait avoir égaré.
"Mais tout en repoussant de mon coeur ce qu'il m'avait dit sur le comte, je n'en étais pas moins décidé à profiter de sa bonne volonté pour l'enlèvement de sa soeur. J'admirais les principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou plutôt je m'aveuglais sur les suites de cette action. J'imaginais consoler, à force de bienfaits, le vieux Johanes. Insensé que j'étais! comme si l'or pouvait dédommager un père de la perte de sa fille, et d'une fille telle que Louise! Mais je ne raisonnais plus, je n'étais plus à moi-même. Funeste et terrible effet des passions! Qu'elles sont redoutables, puisqu'elles peuvent égarer à ce point un coeur fait pour être honnête et vertueux!
"Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse levé: il était habillé et botté. — Lindorf, me dit-il, je vais jusqu'au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer à sa ferme de Johanes, à qui j'ai à parler. Après votre scène d'hier, j'imagine que vous et Louise seriez également embarrassés de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis que j'y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez encore vous échapper, vous n'ayez pas la même surprise qu'hier, et après m'avoir serré la main, il me laissa seul.
"Cette visite à la ferme, dont il me parlait de si bonne foi, aurait dû me rassurer plutôt que de m'alarmer. Il ne pouvait savoir que j'étais averti, donc il n'y avait point de mystère; cependant je n'étais pas à mon aise. Une sorte de défiance s'insinua dans mon âme, je sonnai. Fritz n'était pas là, ce fut un des laquais de mon père qui vint prendre mes ordres. Il était du village, et il y allait tous les jours. Je lui demandai, de l'air le plus indifférent qu'il me fut possible, si le sergent du comte était là pour recruter; il me répondit que oui, et même qu'un de ses frères s'était engagé, et aussi ce Justin, que le comte avait prétendu être amant aimé de Louise. Monsieur le comte, me dit-il, est un si digne homme, que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.
"Cet éloge naïf me fit rougir de nouveau de mes doutes. Tranquille, et sur le comte et sur ce Justin, je ne pensai plus qu'au projet d'enlever Louise, et de me l'attacher pour jamais. Cette idée fermentait dans ma tête et dans mon coeur. A vingt ans, enflammé par une passion aussi ardente, on n'imagine aucun obstacle à ce qu'on désire. Secondé par Fritz, tout me paraissait possible, et je l'attendis avec impatience pour nous concerter ensemble; mais il ne paraissait point, et le comte revint.