"Tout occupé de mon dessein, gêné par sa présence, il me trouva l'air fort extraordinaire, et me le dit tout naturellement. Je vis qu'il cherchait à me sonder. Ne voulant pas trop le compromettre, je ne m'ouvris qu'à demi; mais j'en dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes projets de la veille. L'après-dînée, il me quitta pour aller, me dit-il, écrire quelques lettres dans sa chambre, après quoi nous devions nous promener ensemble à cheval.

"J'eus envie de profiter de cet instant où il me laissait seul, pour aller m'éclaircir avec Louise, obtenir enfin cet aveu tant désiré, et la décider à partir; mais je pouvais trouver son père avec elle, et ma course serait inutile. Une lettre que je lui remettrais moi-même adroitement parait à cet inconvénient: j'allai l'écrire: elle se ressentait du trouble de mon âme. Je renouvelais à Louise mes propositions de la veille; je lui jurais un amour éternel, et m'engageais à lui en donner toutes les preuves qu'elle pourrait en exiger. Je lui demandais une réponse, et je la renvoyais à son frère pour tous les arrangements.

"Ma lettre faite et pliée, j'allais la porter, lorsque Fritz, que je n'avais pas revu depuis la veille, entre dans ma chambre avec précipitation: Monsieur, me dit-il, vous m'avez traité hier d'imposteur; où pensez-vous que soit en ce moment Monsieur le comte?… Un frisson parcourut mes veines… — Mais, chez lui, sans doute: pourquoi me dis-tu cela?… — Oui, chez lui! c'est-à-dire chez ma soeur, où je viens de le voir de mes propres yeux. — Prends garde à ce que tu dis… le comte… il est impossible. — Vous pouvez vous en convaincre, monsieur: allez-y; peut-être le trouverez-vous encore dans le jardin, où il attend Louise. Elle n'était pas à la maison, ni mon père non plus; il a chargé le petit garçon de la ferme d'aller la chercher promptement. J'étais dans un coin de la cour; il ne m'a pas vu; et dès qu'il est entré dans le jardin, je suis venu pour dire à monsieur que je n'étais pas un menteur.

"A mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrés; bientôt elle fut à son comble. Joué avec tant de perfidie et d'indignité… et par qui? par l'homme que je respectais, que je vénérais le plus au monde, par l'ami à qui je m'étais confié!

"Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit saisir mes pistolets; je les chargeai à balle sans remarquer qu'ils l'étaient déjà, et, les prenant avec moi, je sortis dans une fureur qui tenait de l'égarement, et dans quelques minutes je me trouvai près de la ferme. Il fallait passer au-dessous du jardin; la haie dans cet endroit était basse. J'aperçus en effet le comte, se promenant avec l'air de l'impatience, et regardant sans cesse du côté de la porte du jardin opposé à celui où j'étais. Je n'avais pas eu le temps de penser à ce que je devais faire, que cette porte s'ouvre, et que je vois Louise, la timide et modeste Louise, à qui jamais je n'avais pu dérober la moindre faveur, courir les bras ouverts au-devant du comte, se précipiter dans les siens, lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrêter sur lui ses beaux yeux brillants d'amour et de joie. Je ne sais comment je n'expirai pas; mais je crus toucher à mon dernier moment. Un froid mortel glaçait mes veines; mes forces m'abandonnèrent, et je fus contraint de m'appuyer contre un arbre.

"La fureur me ranima bientôt; je jetai les yeux sur ce fatal jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur intelligence) se parlaient avec feu; le visage du comte rayonnait de plaisir; jamais je ne l'avais vu aussi animé. Je ne pouvais les entendre; mais il paraissait par ses gestes qu'il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait faiblement.

"Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d'or, et la présente à Louise. Elle baisse les yeux, hésite encore un moment; enfin elle la prend d'un air moitié confus, moitié attendri. Le comte l'embrasse et tous les deux ensemble rentrent dans la maison, au moment où j'allais sauter par-dessus la haie qui nous séparait, et peut-être immoler deux victimes à ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais sans doute ôté la vie, si je n'avais vu le comte sortir de la ferme avec la tranquillité de l'innocence et de la vertu, que je pris pour celle de l'amour satisfait; et courant à lui mes deux pistolets à la main: Défends-toi, traître, m'écriai-je en lui en appuyant un sur la poitrine, et lui présentant l'autre; ôte-moi une vie que tu m'as rendue odieuse, ou laisse-moi délivrer la terre d'un monstre de perfidie… Il voulut m'arrêter le bras, me parler. Je n'écoute rien, lui dis-je. Convaincu par mes propres yeux… Défends-toi, ou je suis capable de tout.

"En disant cela, je portai la bouche d'un de mes pistolets sur mon front: plus heureux sans doute si le coup était parti! Mais le comte le prévint, et se saisissant du pistolet: Vous le voulez? dit-il, il recule quelques pas, et tire son coup en l'air; le mien part en même temps, et va frapper mon généreux ami. Je le vois chanceler, et tomber à mes pieds inondé de sang, en s'écriant: Ah! malheureux Lindorf! quand vous saurez… ah! vous êtes bien plus à plaindre que moi!.

{Ici s'achevait le premier volume de l'édition de 1786}

"Ma fureur s'éteignit à l'instant même. Je jetai loin de moi l'arme meurtrière, et, me précipitant sur mon ami, je cherchai à arrêter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa blessure. Le coup avait donné dans le visage; plus de la moitié d'une joue était emportée. Il me dit qu'il croyait avoir le genou fracassé, mais qu'il sentait que ses blessures n'étaient pas mortelles.