" Je m'efforçai de le relever à demi, de l'appuyer contre un arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu permettait. J'étais si troublé, que je ne songeais point que j'en aurais pu trouver à la ferme, dont nous n'étions pas à vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais même plus ce qui avait pu causer cet affreux malheur; toute autre idée que la sienne était effacée de mon esprit. Je le soutenais contre ma poitrine, et, malgré mon tremblement, je vins à bout de lui faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d'appareil.
"Quand j'eus fini, la mémoire me revint tout à coup. Ah Dieu! c'est moi, c'est moi, malheureux, qui l'ai mis dans cet état affreux! disais-je en gémissant, en me cachant le visage contre terre, en poussant des cris inarticulés! — Lindorf, me disait le pauvre blessé, cher Lindorf, calmez-vous; écoutez-moi. Il vous reste un moyen de réparer vos torts, de conserver mon estime, mon amitié, de les augmenter même. Oui, vous me serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre honneur, ce que je vais exiger de vous… Je ne doutai pas qu'il ne s'agît du sacrifice de mon amour; mais l'action atroce que je venais de commettre avait fait une telle révolution dans mon coeur que je n'hésitai pas un instant, et que je m'engageai par les serments les plus forts. Eh bien! me dit le plus généreux des hommes, j'exige que cette aventure soit à jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous n'avons pas de témoins; laissez-moi dire ce que je voudrai sur mon accident; et gardez-vous de me démentir. Vous l'avez juré; et, je le répète, ce n'est qu'à cette condition que je puis vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous ôte à jamais mon amitié.
"Je voulus parler, les sanglots m'en empêchèrent. Je ne pus que baiser sa main et la presser contre mon coeur, déchiré de remords. Malgré mes soins, le sang sortait toujours de la plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever; mais il s'aperçut alors que sa blessure au genou était plus fâcheuse qu'il ne l'avait pensé. Le pistolet était chargé à double coup; une balle s'était écartée, et nous jugeâmes que l'articulation était cassée; du moins il ne pouvait absolument se soutenir, et retomba par terre. Je me détestais; je poussais des cris de douleur; je me prosternais aux pieds de mon ami, et c'était lui qui me consolait. Allez à la ferme chercher des secours, me dit-il enfin, vous y trouverez la preuve que je n'étais pas, comme vous avez pensé, le plus indigne des hommes. Allez; et, sur toutes choses, songez à votre serment; si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.
"Je courus, sans lui répondre, à la ferme. J'entre précipitamment, et ce que je vis me mit à l'instant au fait de la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger Justin, très-bien habillé, était à côté de Louise, dont il tenait une main des les siennes. Elle se penchait vers lui avec l'expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux père Johanes, assis vis-à-vis d'eux, contemplait avec joie ce doux spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner à Louise, et que j'avais regardée comme le prix de son déshonneur. Elle était sur la table avec une autre tout aussi grosse. J'aperçus ce tableau d'un coup d'oeil, et je puis attester que la seule impression qu'il me fit éprouver fut d'ajouter à mes remords. Ma pâleur, le sang dont j'étais couvert les effrayèrent. — O mes amis! dis-je en entrant, venez tous au secours du comte; il est ici près, blessé: venez tout de suite. — Ah Dieu! notre cher bienfaiteur! s'écrièrent à la fois Louise et Justin. Nous courûmes tous en désordre où je l'avais laissé.
"La perte de son sang et la douleur l'avaient affaibli; il était à peu près sans connaissance. Louise courut chercher de l'eau, du vinaigre.
"Il revint à lui, et leur dit avec peine qu'un malheureux pistolet avec lequel il avait voulu s'amuser, en partant dans ses mains, avait causé tout ce désastre, et que je m'étais trouvé là par hasard.
"Il s'agissait de le transporter au château. Justin courut à la ferme chercher une espèce de brancard et un matelas: nous l'étendîmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse, animé par la reconnaissance, et n'ayant pas, comme moi, le poids accablant du remords, nous fut très-utile. Louise et son vieux père nous aidèrent aussi de tout leur pouvoir. Nous nous mîmes en marche. Pendant ce lent et pénible trajet, quelques propos de Justin et Louise me firent comprendre qu'ils s'aimaient depuis très-longtemps, et que, ce jour-là même, le comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage, en donnant à Justin une ferme assez considérable dans sa terre de Walstein, sous la seule condition qu'ils se marieraient et partiraient tout de suite; Johanes devait y aller avec eux. Cette nouvelle et ces détails me rendaient bien criminel; mais ma passion pour Louise était si bien éteinte, que j'entendis même avec une sorte de plaisir qu'elle s'éloignerait, et que je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule présence aurait été pour moi un reproche continuel.
"Enfin nous arrivâmes; et lorsque nous eûmes déposé le brancard dans la cour, et appelé des gens pour nous aider, mon premier soin fut de monter à cheval, et de courir à bride abattue chercher des chirurgiens à la ville prochaine. Elle était à plus de trois lieues; cependant je fis une telle diligence, que je les ramenai à l'entrée de la nuit. Je trouvai tout le château dans la consternation la plus affreuse. La manière dont mon père me reçut, en m'embrassant tendrement, en louant mon zèle, me prouva qu'il ignorait absolument que j'eusse quelque part à ce malheur. Il était déjà dans un tel désespoir, que c'eût été pour lui le coup de la mort, s'il avait appris la vérité. Cette considération, plus que mon serment, me fit garder le silence; mais j'ose assurer qu'il en coûtait à mon coeur, et que j'aurais voulu, dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux à tout l'univers que je l'étais à moi-même.
"Les chirurgiens, après avoir extrait les balles et sondé les blessures du comte, déclarèrent qu'elles n'étaient pas mortelles, mais qu'il y avait à craindre qu'il ne perdît entièrement un oeil et l'usage de sa jambe, qu'ils parlèrent même de couper. Le comte, qui se méfiait un peu de leur habileté, s'y opposa fortement, et soutint avec un courage inouï et le pansement, qui fut très-douloureux, et l'arrêt qu'on lui prononça. Je ne pus y assister; mais dès que l'appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de n'en ressortir qu'avec lui.
"Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre secret: elle était extrême; mes larmes ne tarissaient point; et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de chercher à me consoler. Il en vint jusqu'à me dire et me jurer qu'il regardait cet événement comme un bonheur; que son goût et ses talents l'avaient toujours porté à l'étude plutôt qu'à l'état militaire; qu'il avait obéi à son père et au roi en prenant le métier des armes; mais qu'il était charmé d'avoir un prétexte spécieux pour le quitter, afin de se livrer uniquement à la politique. D'ailleurs, me dit-il, je vous crois guéri de votre passion. Le remède, il est vrai, a été violent; mais s'il a eu son effet, je ne puis que bénir le ciel de tout ce qui s'est passé.