"Oui, sans doute, j'étais guéri; je l'étais au point que, trois semaines environ après ce malheur, j'appris sans la moindre émotion et même avec joie, par Justin, qui venait tous les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu'il avait épousé Louise, et qu'ils étaient prêts à partir pour leur nouvelle habitation. Le comte, à ce sujet, entra dans quelques détails avec moi. Par délicatesse il n'avait pas voulu jusqu'alors m'en parler; mais je l'en sollicitai.
"Le lendemain de la visite que vous avions faite ensemble à la ferme, effrayé de la violence de ma passion, le comte rêvait aux moyens d'en détourner les terribles effets, lorsque son sergent lui présenta un jeune homme qu'il venait d'engager sa bonne mine et sa profonde tristesse frappèrent et intéressèrent le comte; il le questionna sur les motifs qui le forçaient à se faire soldat. Le naïf Justin ne chercha point à les déguiser. Passionnément amoureux de Louise depuis plusieurs années, mais n'ayant aucune espérance; rebuté par Johanes, menacé par Fritz, il voulait mourir, mais en brave garçon, et en combattant les ennemies de son roi. Egalement, disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise à un autre, et ce malheur ne me manquerait pas, car son père a juré qu'elle ne serait jamais à moi. Le comte lui demanda s'il était aimé autant qu'il aimait. — Eh! mon Dieu! sans doute, répondit-il: sans cela, l'aimerais-je comme je le fais depuis si longtemps? Pauvre chère Louise! je l'ai vue hier pour la dernière fois de ma vie, et nous avons tant pleuré, que nous étions pour en mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me menâtes chez Louise, sa tristesse nous frappa… Mais j'espère, ajouta Justin, que lorsque je serai parti, elle sera moins malheureuse. Son père, et surtout son frère, la maltraitent tous les jours à mon sujet; c'est pour cela que j'ai voulu m'éloigner absolument. Je souhaite qu'elle se console; pour moi, je ne me consolerai jamais…
"Le comte fut extrêmement touché, et conçut à l'instant le généreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants, en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien à Justin, voulant premièrement parler à Louise, et savoir d'elle la vérité. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver seule; enfin il guetta si bien le moment, qu'il y parvint. Il n'eut pas de peine à obtenir d'elle l'aveu de son amour pour Justin. Son coeur en était plein; et depuis qu'elle le savait engagé, elle ne faisait que pleurer, et cherchait, de son côté, l'occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que leur inclination avait commencé longtemps avant la mort de sa mère; que, dès ce temps-là, elle allait tous les jours le voir au pâturage. C'était pour lui donner le signal de venir le joindre, et pour l'accompagner lorsqu'elle chantait, qu'il avait essayé de jouer du flageolet, et qu'il y avait si bien réussi; c'était pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses rouets, qu'il avait commencé à tresser l'osier et à sculpter le bois. Elle montra au comte de petits groupes très-joliment travaillés: dans l'un, on voyait Justin assis aux pieds de Louise, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux fait encore, représentait le jeune berger terrassant un loup; car c'était pour elle aussi qu'il avait donné ses premières preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des vaches de Johanes.
"Comment la tendre et reconnaissante Louise eût-elle pu refuser son coeur à celui qui l'avait si bien mérité? Aussi, disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l'aime de toute mon âme, et je l'aimerai toujours quand même je ne le verrais plus… Hélas! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent je disais à Justin, quand il se désolait d'être aussi pauvre: Console-toi, mon bon ami; laisse seulement revenir notre jeune maître; il parlera à mon père, et j'ai dans le coeur qu'il nous mariera. Il est bien revenu, mais… Elle s'arrêta… — Mais! achevez… — Mais je vois bien, dit-elle en baissant le yeux et rougissant, qu'il n'y a rien à faire. Je serais même bien fâchée qu'il sût que j'aime Justin, car mon frère m'assure qu'il le tuerait. Au reste, à présent que Justin sera loin, cela m'est bien égal; je veux le lui dire la première fois, et s'il veut tuer quelqu'un, ce ne sera plus que moi…
"Le comte la rassura. Il lui promit qu'elle serait bientôt heureuse; que Justin était à lui actuellement; qu'il en pouvait disposer, et qu'il voulait en faire l'époux de Louise. A peine pouvait-elle croire ce qu'elle entendait, et cet espoir lui paraissait un songe; mais il lui dit que le soir même elle le verrait réalisé; qu'il allait parler à Justin, et qu'ensuite il parlerait à Johanes…
"C'est ce jour même, mon cher Lindorf, me dit le comte; c'est lorsque, après être convenu de tout avec le jeune paysan, après avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et la plus pure, je venais le proposer pour gendre à Johanes, que je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui savait ce que je venais faire chez elle, qui m'attendait avec toute l'impatience de l'amour, fut troublée à l'excès d'être surprise avec vous. J'avoue que je le fus aussi, au point de ne pouvoir vous le cacher, et ce fut là peut-être le commencement de vos soupçons. J'en avais presque aussi, moi, sur Louise. Nous avait-elle trompés Justin et moi? Etait-elle d'accord avec vous? Voilà ce que je brûlais de savoir, et votre réponse ne m'éclaircit qu'à demi. Elle me confirma seulement dans l'idée que vous couriez le plus grand danger, et qu'il fallait, à tout prix, vous arracher l'objet d'une passion à laquelle vous étiez résolu de tout sacrifier.
"Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur Justin, imaginant que peut-être votre amour s'augmentait de l'idée qu'il était partagé. Si vous l'aviez reçue avec plus de modération, je l'aurais faite entière; mais votre égarement m'effraya. Je vis votre raison près de vous abandonner; vos mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif qui me fit frémir. Je vis que ce n'était pas le moment de frapper les grands coups; j'en avais même trop dit, et je n'avais fait qu'attiser le feu.
"Je cherchai donc à vous calmer, à vous ramener. Je vous promis de prendre des informations. Par là j'espérais gagner du temps, donner à Louise celui de s'éloigner avec son époux, et prévenir vos projets de mariage ou d'enlèvement.
"Voulant donc presser cette union, j'allai dès le lendemain matin chez Johanes, après vous en avoir averti, uniquement, je l'avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre entretien. Je ne vis Louise qu'un instant; mais ce fut assez pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en la soupçonnant d'intelligence avec vous. Cette idée l'avait tourmentée elle-même toute la nuit: mais son inquiétude, sa douleur, sa naïveté ne me laissèrent pas le moindre doute.
"Elle me quitta. Je restai seul avec son père. Je lui parlai d'abord de mes recrues; j'en avais la liste, que je lui lus. Au nom de Justin, je vis la joie se répandre sur sa physionomie. — Comment, dit-il, ce coquin s'est engagé? Que le ciel en soit loué; nous en voilà débarrassés! — Comment, Johanes, ce coquin? Mais je ne veux point d'un coquin dans ma compagnie, et je vais lui rendre son engagement. — Gardez-vous-en, monseigneur, avec le respect que je vous dois. Quand je dis coquin, ce n'est pas que ce ne soit le plus honnête garçon du village, et brave comme le roi: ça vous tue un loup sans balancer; jugez ce qu'il fera d'un homme! Vous n'aurez pas un meilleur soldat; mais s'il faut tout vous dire, ajouta-t-il en baissant la voix, ne s'était-il pas mis dans la tête d'être amoureux de ma Louise, et la petite sotte ne voulait-elle pas l'épouser bon gré mal gré!… Un garçon qui n'a pas le sou, élevé par charité! J'aurais mieux aimé, je crois, la tuer que de la lui donner. Mais, Dieu soit loué! le voilà parti, ou peu s'en faut; et j'espère que nous n'entendrons plus parler de lui. C'est dommage pourtant! Il avait bien soin de nos troupeaux; il a sauvé ma vache avec un courage… Sans ce diable d'amour… — Et ne pensez-vous point à marier Louise pour la consoler du départ de Justin? — Plût au ciel qu'elle le fût déjà! ça ne donne que du tourment. A présent que me voilà tranquille d'un côté, je vais avoir des inquiétudes de l'autre. Je vois bien aussi que notre jeune baron rôde autour d'elle. Tant qu'elle avait son Justin, elle n'était que trop bien gardée; mais à présent je ne sais trop ce qui en arrivera. Je ne peux pas défendre ma maison à mon jeune maître, comme je l'avais défendue à Justin. On a ses affaires: on ne peut pas toujours être là. Je mourrais content si je la voyais bien établie; mais il n'y a pas d'apparence. Dans ce village, ils sont tous pauvres; et Louise n'est pas riche. — Eh bien, Johanes, si vous le voulez, je la marierai, moi, à un de mes fermiers, jeune, honnête homme, et fort à son aise. Il possède en propre dans ma terre de Walstein, à quelques journées d'ici, une métairie qui est, je crois, plus considérable que celle-ci; et, comme je l'aime beaucoup, je lui donnerai, en le mariant, une bourse de cinquante ducats, et autant à votre fille pour les frais de la noce, et pour commencer le ménage. Voyez si ci parti vous convient; ce sera une affaire faite. Johanes, tout émerveillé, voulait se prosterner devant moi. — O monseigneur, si je le veux! J'en pleure de joie et de reconnaissance; toute ma crainte est que lui ne veuille pas de Louise; et s'il allait savoir cette amourette de Justin.. — Ne craignez rien; il n'en sera pas jaloux. Justin est son meilleur ami; et plus Louise l'aimera, plus il sera content. Le bon Johanes ouvrait de grands yeux et n'y comprenait rien. Il fallut lui expliquer la chose. Il n'en revenait pas d'étonnement; mais il confirma son consentement avec d'autant plus de joie, qu'il faisait le bonheur de sa fille.