"Ma seule condition fut qu'ils iraient tout de suite habiter ma ferme. Il n'y mit aucun obstacle; il se proposa même de suivre ses enfants, et de s'établir avec eux. Je le chargeai du soin d'apprendre le tout à Louise, et je le laissai pour courir au village. Je rendis à Justin son engagement de soldat, en lui remettant l'acte de donation de la ferme, et la bourse de cinquante ducats que j'avais promise, et je me hâtai de revenir auprès de vous. Votre air, tantôt rêveur, tantôt agité, quelques mots entrecoupés, l'absence de Fritz, qui avait disparu depuis la veille, tout me fit craindre que vous n'eussiez concerté ensemble un projet dont l'exécution serait peut-être plus prompte que je ne le pensais. Je résolus donc de hâter, autant que possible, le mariage et le départ de nos jeunes gens, et ce fut dans cette idée que je retournai encore à la ferme. Je voulais mettre cette condition à mes bienfaits, et donner à Louise le présent de noces que je lui destinais… Vous savez le reste, cher Lindorf, et comment vous fûtes abusé par une fausse apparence. Louise avait été tout le jour au village, chez une parente, peut-être pour éviter une nouvelle visite de votre part. Son père, impatient de lui apprendre son bonheur, l'était allé chercher: ils avaient rencontré l'heureux Justin, qui venait au jardin; il leur montra son trésor. Le petit garçon que j'avais envoyé chercher Louise, lui ayant dit que je l'attendais au jardin, elle n'écouta que le premier mouvement de sa joie, accourut près de moi, et me témoigna sa reconnaissance de manière à vous faire une illusion cruelle.

"Oui, je me mets à votre place dans ce terrible moment; jugez donc si je vous pardonne! Un peu plus de confiance de ma part, un peu moins de vivacité de la vôtre, et ce malheur n'arrivait pas. Au reste, je vous le répète, mon cher Lindorf, il ne serait réel pour moi que si vous aviez été soupçonné.

"Ce récit me fut fait à plusieurs reprises, et toujours en excitant chez moi un renouvellement de douleur et de remords déchirants. Je racontai à mon tour au comte à quel point l'indigne Fritz avait contribué à mon égarement. Depuis le jour fatal, je ne l'avais pas revu; il était disparu du château. J'appris de son père qu'il s'était fait soldat, et je n'en ai plus entendu parler.

"Dès le lendemain de cet affreux événement, mon père crut devoir aller lui-même à la cour l'apprendre au roi, et laissant le comte à mes soins, il fit ce triste voyage. Le roi fut véritablement touché de cette nouvelle. Il envoya sur-le-champ ses chirurgiens à Ronnebourg, et dit à mon père qu'il y viendrait lui-même dès que le blessé serait hors de tout danger.

"Les chirurgiens confirmèrent ce qu'avaient dit le précédents; seulement ils se flattèrent que la blessure du genou ne serait pas aussi fâcheuse qu'on l'avait craint, et que le comte en serait quitte pour boiter. J'avais fait tendre un lit dans sa chambre: le jour, la nuit, je ne le quittais pas un instant, et je m'efforçais, par les soins les plus assidus, de lui prouver tout l'excès de mon repentir. Il y paraissait aussi sensible que si ce n'avait pas été moi qui l'eusse mis dans le cas de les recevoir.

"Je lui fis des lectures pour le distraire dès qu'il fut en état de les soutenir. Jusqu'alors ma légèreté, mon extrême vivacité, et cette funeste passion pour Louise, m'avaient empêché d'étudier. J'appris à connaître tout le charme de ce genre d'occupation, qui remplit le coeur et l'âme, en même temps qu'il orne l'esprit. Il me fut aisé de m'apercevoir que, dans le choix des livres qu'il me demandait, son but était plutôt de m'instruire et de m'y faire prendre goût, que de s'amuser lui-même.

"Ces lectures étaient suivies de réflexions justes et profondes, qui étaient pour moi des traits de lumière. Le plus souvent il tournait la conversation sur les devoirs d'un militaire: il me les peignait avec force; il me prouvait combien ils étaient compatibles avec les moeurs et le véritable honneur, et à quel point le vrai courage pouvait s'allier avec l'humanité et la sensibilité….. Homme excellent! si j'ai quelques vertus, c'est à lui que je les dois. Il m'a fait ce que je suis, et ces deux mois de retraite avec lui formèrent plus mon coeur, mon jugement, avancèrent plus mes connaissances, que n'avait fait toute mon éducation précédente."

(Ici, en marge du cahier, se trouvait écrite, d'une encre récente, le réflexion suivante que Lindorf venait d'y ajouter:)

"O Caroline! voilà l'homme auquel vous êtes unie; voilà celui auquel, dans ce moment sans doute, vous êtes fière d'appartenir, et que vous jurez de rendre heureux. Quel que soit l'excès de son bonheur, il en est digne; et si je lui rends Caroline, tous mes torts sont réparés."

Nous n'avons point voulu interrompre cette intéressante narration par le détail de tout ce qu'elle fit éprouver à Caroline. Nous laissons à chaque lecteur le soin d'en juger d'après son propre coeur, et de marquer comme il le voudra les endroits où le cahier fut posé et repris, et où il tomba des mains de l'épouse du comte; ceux où le coeur battait plus ou moins fort; celui où un cri s'échappa. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne fut pas lu jusqu'ici sans interruption, et qu'à cette page un mouvement prompt et involontaire lui fit saisir la petite boîte: elle l'entr'ouvrit seulement, et la referma tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si ses regards l'avaient profanée; puis elle la posa tout près d'elle et reprit le cahier.