"Un mois après cet événement, le roi, sachant que son favori pourrait le voir, vint à Ronnebourg avec peu de suite. Je lui fus présenté pour la première fois. Il me témoigna de la bienveillance, et m'assura de sa protection; mais quelle fut ma confusion quand je l'entendis me faire des compliments sur les preuves d'amitié que je donnais au comte dans cette triste circonstance, et sur les soins assidus que je lui rendais!… Ah! sans mon père,… je crois que, tombant à ses pieds, je lui aurais avoué combien je les méritais peu, et à quel point j'étais coupable. Lorsqu'on eut prévenu le comte, le roi passa dans sa chambre avec mon père et moi. Quelques moments après, ils désirèrent être seuls et nous sortîmes. Une heure s'écoula, mon père fut rappelé, et je ne tardai pas à l'être aussi. Quand je rentrai, je le trouvai aux genoux du roi, dont il baisait la main. Venez, mon fils, me dit-il, venez vous jeter avec moi aux pieds du meilleur des maîtres, et remercier le plus généreux des amis… Le comte remet sa compagnie aux gardes, et, à sa prière, Sa Majesté veut bien vous l'accorder… Méritez un si grand bienfait en imitant, s'il est possible, votre prédécesseur…. Ah! c'était aux genoux du comte que j'aurais voulu me jeter, et mourir de ma confusion. J'en fis même la démonstration: mon père, qui crut que la joie m'égarait, me retourna du côté du roi, qui me releva avec bonté, en me confirmant ce que mon père m'avait dit, et en m'exhortant, comme lui, à imiter le comte… L'imiter! dis-je en m'approchant de lui, en me baissant sur la main qu'il me tendait; est-il un mortel qui puisse approcher de tant de vertus?…. Et moi!… Il m'arrêta par un regard, et en pressant sa main sur ma bouche… Ah! mon ami, mon bienfaiteur, mon dieu tutélaire! si dans ce moment-là tu parvins à modérer le transport de ma reconnaissance, laisse-moi du moins l'exhaler sur ce papier; laisse mon coeur se pénétrer de tes vertus, et de l'obligation qu'elles m'imposent de me rendre digne de toi! En vain de ce lit de douleur, où te retient ma barbarie, tu voudrais m'empêcher de ma la retracer; en vain tu me cries: "Arrête, cher Lindorf! si je pouvais aller jusqu'à toi, ce serait pour déchirer, pour anéantir cet inutile souvenir, que je voudrais, au contraire, effacer de ta mémoire comme il le sera de la mienne.." L'effacer de ma mémoire! Non, Walstein, non: tant que j'existerai, mon crime y restera gravé en traits ineffaçables… Cet écrit subsistera. Je m'impose la loi de le relire une fois tous les ans. Mes enfants le liront aussi; ils apprendront de toi à me pardonner: mais ils verront à quels excès peuvent entraîner les passion non réprimées."

(Le cahier de Lindorf finissait ici. Le but qu'il s'était proposé en le remettant à Caroline lui avait fait ajouter la note qui suit:)

"Le comte, quoique j'écrivisse ce que vous venez de lire, ne voulut pas même en entendre la lecture; et, pour le contenter, je fus obligé de lui dire que j'avais brûlé ce manuscrit; mais je le conservai avec soin, et j'en rends grâces à la Providence.

"A présent, Caroline, vous connaissez tous les détails du premier de mes crimes.

"Je vais employer les moments qui me restent, à vous apprendre par quelle fatalité je fus entraîné à celui que je me reproche plus encore, et achever de vous faire connaître le seul homme digne de vous.

"Passez au second cahier, daté de Risberg. Je vais l'écrire
sans interruption… Grand Dieu! quelle pénible tâche!… O
Caroline! plaignez au moins le coupable, mais malheureux
Lindorf."

Caroline, le coeur oppressé, les yeux inondés de larmes, pouvait à peine lire. Cependant un intérêt si vif, si pressant, l'animait, qu'elle n'y put résister. Elle essuya ses yeux, et prit en soupirant le second cahier.

IIE CAHIER DE LINDORF.

De Risberg.

"Dès que le comte fut assez bien remis pour soutenir le voyage, nous partîmes ensemble pour Berlin.