"Je pris possession de ma compagnie, que je trouvai dans le meilleur état possible; et lui se livra dans son cabinet à des études profondes et suivies, qui, jointes au peu d'exercice qu'il prenait, altérèrent sa santé. Il maigrit beaucoup; et son application continuelle lui donna cette courbure dans la taille qui vous aura sans doute frappée. Mais il n'avait plus la moindre prétention à la figure; et l'étude était devenue chez lui une véritable passion.

"Il se livrait entièrement à la politique. Par un travail assidu, il se mit en état, en deux ou trois années, d'entreprendre les négociations les plus difficiles, et de remplir avec le plus grand succès le poste brillant qu'il occupe encore aujourd'hui.

"Dès notre arrivée à Berlin, il m'avait présenté chez sa tante, madame la baronne de Zastrow, celle chez qui la jeune comtesse Matilde demeurait depuis sa naissance. Veuve depuis quelques années et n'ayant pas d'enfants, elle regardait cette nièce comme sa fille et son unique héritière. Le comte chérissait aussi sa petite soeur, pour laquelle il avait les soins du père le plus tendre. Il m'en parlait souvent à Ronnebourg, et ne me cachait point qu'il verrait avec plaisir que je m'attachasse à elle, et qu'un lien de plus vînt cimenter notre amitié. Je trouvai Matilde charmante; mais elle avait à peine treize ans. Ce n'était encore qu'une fort aimable enfant, avec qui je jouais avec plaisir, mais qui ne m'inspirait pas ce que m'avait inspiré Louise. Cependant, comme mon coeur était alors parfaitement libre, et que la maison de la baronne de Zastrow était fort agréable, j'y allais régulièrement tous les jours, et j'y étais reçu comme l'intime ami du comte.

"Matilde, surtout, m'accablait d'amitiés; elle m'appelait son frère; elle me disait en riant qu'elle ne voyait presque plus le sien depuis qu'il était si devenu si laid et si savant, et que c'était à moi à le remplacer. Je me prêtais à ce badinage; je la nommais aussi ma soeur ma chère petite soeur, et je me conduisais avec elle comme si en effet elle l'eût été.

"Quoiqu'elle fût très-jolie et qu'elle se formât tous les jours, elle ne m'inspirait point encore d'autre sentiment que celui d'une amitié vraiment fraternelle. Son genre de beauté, séduisant peut-être pour tout autre, n'était précisément pas celui que je préférais. Ce n'étaient ni les traits réguliers et frappants de Louise, ni cette physionomie enchanteresse, ni ce regard céleste qui va chercher le sentiment jusqu'au fond de l'âme, cette bouche si naïve, ce son de voix si touchant…. Ah! Caroline, un mot de plus, et ce cahier ne vous parviendrait jamais. Laissez-moi m'occuper du comte, ne voir que lui, ne penser qu'à lui, me pénétrer de cette sublime idée, oublier tout le reste… Où en étais-je?… Je vous parlais, je crois, de la jeune comtesse Matilde. Vous ne devez pas l'avoir vue; elle était à Dresde lorsque vous étiez à Berlin; et même elle y est encore, madame de Zastrow y ayant fixé son domicile… Elle ne ressemble point à son frère, tel du moins qu'il était avant mon malheur. Matilde n'est pas grande. Le caractère de sa physionomie est la gaieté et la vivacité. Tout est proportionné chez elle à sa petite taille: c'est un petit nez retroussé, de petits yeux bleus, fins et rapprochés, une petite bouche de rose toujours prête à rire, un petit minois chiffonné, la plus jolie petite main et le plus joli petit pied possible; enfin toutes les grâces de l'enfance. Sa petite figure ronde et mutine excitait le plaisir et la joie, mais jamais un tendre sentiment. Elle paraissait elle-même incapable d'en ressentir, en sorte qu'on badinait avec elle sans y voir aucun danger ni pour elle ni pour soi-même . . .

"Cependant, insensiblement elle perdit beaucoup de cette gaieté folâtre qui la caractérisait. Elle riait encore; mais le plus souvent c'était un rire forcé, bientôt suivi d'un soupir. Elle cessa peu à peu de me donner le nom de frère, et de m'en accorder les privilèges. Quand je voulais l'embrasser, elle reculait en rougissant; et quand je l'appelais ma chère petite soeur, elle me répondait par un grave monsieur, qu'elle semblait même avoir de la peine à prononcer.

"Le comte s'aperçut plus tôt que moi de ce changement. Ou je suis bien trompé, me disait-il quelquefois, ou le coeur de notre jeune étourdie commence à être bien d'accord avec mon projet. Et le vôtre, mon cher Lindorf, où en est-il? Pourrai-je bientôt vous appeler mon frère?

"J'étais trop vrai pour cacher au comte que je n'en étais encore qu'à la tranquille amitié; mais certainement, lui disais-je, mon coeur épuisé n'est plus capable d'aimer autrement…. (ah! Caroline, combien je m'abusais!) et puisque la charmante Matilde ne le ranime pas, c'est fini pour la vie. Dans quelle erreur vous êtes! me répondit-il: à vingt-trois ans vous vous croyez blasé sur l'amour, et vous ne le connaissez pas encore! Votre passion pour Louise était plutôt une effervescence des sens qu'un véritable sentiment. Son excès même en était la preuve, et je n'en veux pas d'autre que l'enlèvement que vous méditiez. Mon ami, quand un amant préfère son propre bonheur, son propre intérêt à celui de l'objet aimé, croyez que son coeur est faiblement touché. Je souhaite que ce soit ma soeur qui vous fasse sentir la différence de ce que vous avez éprouvé au véritable amour. Elle est assez jeune pour attendre cette heureuse époque; peut-être même est-ce sa grande jeunesse qui la retarde. Vous ne voyez encore qu'une enfant; mais cette enfant commence à devenir sensible. Il n'y a de là qu'un pas à l'intérêt plus vif qu'elle va vous inspirer.

"J'embrassai le comte en l'assurant que déjà j'aimais assez Matilde pour m'occuper avec plaisir du temps où je l'aimerais davantage, et où je pourrais donner le nom de frère au meilleur des amis; mais que j'avais encore de torts à effacer, à faire oublier; que sa charmante soeur méritait un coeur tout à elle, qui pût sentir tout le prix du sien.

"Peu de temps après cette conversation, il fut nommé à l'ambassade de Russie. Nos adieux furent tendres et m'affectèrent beaucoup. Depuis mon crime (car je ne puis donner un autre nom à ce malheur), je ne regardais jamais le comte sans un renouvellement de douleur et de remords. Cette physionomie si belle, cette démarche si noble, ce regard qui exprimait tant de choses, me revenaient sans cesse à l'esprit. Pour lui, il ne paraissait rien regretter, et lorsqu'il me voyait attacher en soupirant mes regards sur ses cicatrices, quelquefois même me prosterner à ses pieds par un mouvement involontaire: Bon jeune homme! me disait-il en me relevant, et me serrant dans ses bras, un ami tel que tu le seras toujours pour moi, un coeur comme le tien, mérite bien d'être acheté par la perte d'un oeil. Peut-être si j'avais une maîtresse serais-je moins philosophe; mais tel que je suis, je ne désespère point de trouver une femme assez raisonnable pour m'aimer. C'est l'amour qui fut la cause de mon malheur, c'est à lui à le réparer!….. Ah! sans doute il le réparera. Le ciel est juste, il t'a donné Caroline, et je serai seul malheureux.