"Avant de me séparer du comte, je le suppliai de me donner son portrait tel qu'il était lorsqu'il vint à Ronnebourg. Je savais que cette miniature existait; je voulais l'avoir pour me retracer plus fortement encore et ma faute et sa générosité: il me la refusa absolument. Non, mon cher ami, me dit-il, vous n'aurez mon portrait ni d'une manière ni d'une autre. Oubliez et ma figure passée et ma figure actuelle, comme je les oublie moi-même; ne pensez qu'à mon coeur: il vous est attaché pour la vie et sera toujours de même. Je n'insistai pas, parce que je le vis décidé, et qu'il me restait une ressource.
"La jeune comtesse Matilde possédait un portrait en médaillon de son frère; mais depuis son accident elle ne le portait plus du tout, et lui-même, je crois, l'avait oublié. Elle me l'avait montré une fois; je l'avais trouvé parfait. J'obtins d'elle, sans beaucoup de peine et sous le sceau du secret, de m'en laisser prendre une copie: c'est celle que je joins ici, Caroline, et que je vous prie d'accepter. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'en puisse faire le sacrifice; mais je sais que vous en sentirez le prix: regardez-le souvent, et pensez, en le regardant, que la belle âme qui animait ces beaux traits existe encore, et plus pure et plus belle. Oui, le changement même de ses traits lui donne un nouveau lustre, et ce n'est pas pour votre époux que ces cicatrices doivent vous donner de l'horreur… Mais, Caroline, si vous en éprouvez pour son malheureux assassin, pensez à ses remords, à son repentir, à tout ce qu'il doit souffrir en vous faisant un tel aveu, en vous conjurant d'en aimer un autre, en s'éloignant de vous pour toujours. Une telle expiation doit suffire pour effacer mon crime et m'obtenir un généreux pardon.
"Le comte, en me quittant, m'avait promis de m'écrire aussi souvent que ses occupations pourraient le lui permettre. Tout entier aux devoirs de son état, il lui restait peu de temps à donner à des correspondances de plaisir ou d'amitié. Cependant, quelque temps après son arrivée à Saint-Pétersbourg, je reçus de lui les lettres que je joins à ce paquet. Lisez-les, Caroline; vous les trouverez numérotées dans leur ordre; votre époux s'y peint lui-même mieux que je ne pourrais le faire…"
Caroline prit les lettres, chercha le n° 1, et l'ouvrit promptement. L'écriture lui rappela d'abord ce petit billet au crayon, le seul qu'elle eût reçu de sa vie dont l'impression avait été si vive et si courte: elle sentit aussi l'aiguillon déchirant du remords. Pendant quelques moments, ses larmes l'empêchèrent de rien distinguer; enfin elle put lire. La lettre était datée de Pétersbourg, un an environ avant son mariage; elle contenait ce qui suit:
Lettre du comte DE WALSTEIN au baron DE LINDORF.
Saint-Pétersbourg, 7, 17…
No. I.
"Une lettre que je reçus hier de Matilde m'a confirmé ce que je soupçonnais déjà depuis longtemps. Vous êtes aimé, mon cher Lindorf. Cette âme pure et naïve, étonnée elle-même du nouveau sentiment qui l'agite, n'a pas su le cacher aux yeux clairvoyants de l'amitié fraternelle. Chaque phrase, chaque mot de sa lettre décèlent son secret, et je ne crois pas la trahir en le confiant à son époux… oui, son époux, cher Lindorf… En vain votre délicatesse s'en défendrait plus longtemps; elle doit céder à tout ce que je vais vous dire, ou plutôt vous répéter. J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière conversation. Parce que vous n'aimez pas encore ma soeur avec ces transports, cette ardeur dévorante que vous ressentiez pour Louise, vous ne vous croyez pas digne d'elle, et vous en concluez que vous n'aimerez jamais! Cependant vous avouez, et je le crois, que vous avez la plus tendre amitié pour Matilde, et qu'elle est même en ce moment non-seulement la femme que vous préférez, mais la seule qui vous intéresse… Ah! mon cher ami! que faut-il de plus pour le bonheur? Un sentiment si doux laisse-t-il quelque chose à désirer? Et quand vous y joindrez encore la reconnaissance de tous ceux qu'elle aura pour vous, craignez-vous de ne pas l'aimer assez pour la rendre la plus heureuse des femmes? Ah! je crois son bonheur bien plus assuré que par une passion violente, qui se consume bientôt dans ses propres flammes, et ne laisse que du vide et des regrets. Depuis que je m'occupe de cette union, qui serait, je l'avoue, un des plus grands plaisirs de ma vie, j'ai étudié avec plus de soin que vous ne le pensez le caractère de Matilde et le vôtre. Chaque remarque que j'ai faite m'a confirmé dans mon idée, et convaincu que vous étiez nés l'un pour l'autre… Sans être belle comme Louise, ou comme beaucoup d'autres femmes, ma soeur a dans la figure ce je ne sais quoi qui plaît tous les jours davantage, parce qu'il développe toujours quelque agrément de plus, et qu'il consiste dans le jeu varié d'une physionomie animée, plus que dans la régularité des traits, qui finit toujours par fatiguer. Vous me direz peut-être qu'elle n'est pas sensible, et que vous l'êtes à l'excès.
"Je vais bien vous surprendre, mon cher Lindorf, et peut-être vous fâcher; mais je crois Matilde pour le moins aussi sensible que mon jeune ami. Sous cette apparente légèreté de l'enfance, j'ai su démêler l'âme la plus capable de s'attacher fortement. Déjà, vous le voyez, la petite insensible a fort bien su vous apprécier. Elle saura vous aimer; jamais vous n'aurez à vous plaindre de son coeur Son esprit a tout ce qu'il faut aussi pour plaire au vôtre et pour vous fixer. Son aimable vivacité, sa gaieté soutenue, ses talents vous préserveront de l'ennui, le plus cruel fléau du bonheur conjugal. Sa bonté, sa douceur, adouciront cette fougue naturelle qui vous emporte si souvent malgré vous-même au delà des bornes de la modération, et dont au reste vous m'avez paru bien corrigé…
"Je vous entends, mon cher Lindorf; je sais d'avance ce que vous allez me dire: Voilà la certitude de mon bonheur, il est vrai; mais celui de Matilde… Va, mon ami, je te le dis encore, je n'en suis pas en peine; et quand je te presse d'épouser ma soeur, crois que je connais bien tout ce qu'elle peut attendre du coeur le plus excellent et du caractère le plus sûr que je connaisse. Oui, sans doute, Matilde serait heureuse; j'ose te défier de me démentir là-dessus. D'ailleurs elle t'aime: ainsi plus de bonheur pour elle sans Lindorf; et, quoi que tu en dises, tu l'aimes aussi plus que tu ne le crois. Mon ami, l'amour honnête n'est autre chose qu'une vive amitié, fondée sur une estime réciproque, et toujours exaltée par la différence des sexes. Voilà ce que Matilde vous inspire déjà; et que sera-ce donc quand des intérêts communs, une même famille, des enfants, viendront y ajouter encore? Des enfants! Lindorf, sens-tu comme moi combien la mère de nos enfants doit nous être chère?