"O mon ami! l'espèce de sentiment que vous éprouvez pour ma soeur ne peut que s'augmenter tous les jours, acquérir de nouvelles forces, et vous conduire tous les deux au bonheur. Renoncez donc à de vains scrupules, et préparez tout pour ce charmant lien. Parlez à Matilde, parlez à ma tante: vous n'aurez pas besoin de beaucoup d'efforts avec la première; ma tante sera peut-être plus difficile. Elle destinait sa nièce à un neveu du défunt baron de Zastrow, héritier de ses biens et de ses titres; mais je lui écrirai. Elle aime trop ma soeur pour ne pas renoncer à cette idée, et consentir à son bonheur. D'ailleurs elle vous connaît, et vous reçoit assez bien pour que vous puissiez espérer son aveu.

"Adieu, mon cher Lindorf; répondez-moi tout de suite. Il me tarde de savoir si j'ai pu vous convaincre que vous êtes tel qu'il le faut pour être le frère chéri de votre ami.

"ED. COMTE DE WALSTEIN."

P. S. "L'intendant de ma terre de Walstein étant mort depuis peu, je me suis fait un plaisir de donner sa place à l'honnête Justin, qui conduisait sa ferme à souhait. J'ai reçu hier sa réponse. Elle est si naïve et peint si bien leur bonheur, que je crois vous faire plaisir de vous l'envoyer, et je la joins ici. Peut-être auriez-vous mieux aimé celle de Matilde… O mon jeune ami! si cela est, vous pouvez l'épouser sans crainte."

Soit que la lettre de Justin fût restée par hasard dans celle du comte, soit que Lindorf eût pensé qu'elle pouvait intéresser Caroline, elle était jointe au cahier. Nous croyons aussi faire plaisir à nos lecteurs de la leur donner, et de les ramener un moment auprès de la belle Louise, qu'ils n'ont sûrement pas oubliée.

Lettre de JUSTIN à Son Excellence M. le comte DE WALSTEIN, ambassadeur à la cour de Pétersbourg.

MONSEIGNEUR,

"Je suis sûr, comme je connais monseigneur le comte, qu'il aurait lui-même la joie dans le coeur s'il avait pu voir comme sa lettre nous a tous rendus encore plus heureux que nous ne l'étions déjà; et, avant de l'avoir reçue, je ne croyais pas que cela fût possible. Il est vrai que je ne croyais pas non plus que le pauvre Justin fût jamais digne d'être l'intendant de monseigneur. A présent, je sens bien que je suis capable de remplir cette belle charge, qui me rend aussi fier que si j'étais le roi: oui, je suis capable de tout pour monseigneur. J'espère bien que je le contenterai, et qu'à son retour il trouvera tout en bon ordre. Nous sommes déjà établis au château depuis deux jours. Ma chère petite femme regrettait d'abord un peu la ferme; mais à présent elle dit qu'elle est bien partout avec moi, avec le respect que je dois à monseigneur, car je sais qu'il ne faut pas se vanter; mais quand on est le mari de Louise et l'intendant de monseigneur, on peut bien avoir un peu d'orgueil. — Le vieux père est aussi tout fier et tout gaillard, cela l'a rajeuni de dix ans. Il ne m'appelle plus que monsieur l'intendant; et à tous les repas il boit un verre de vin de plus à l'honneur de monseigneur. Il n'y a pas jusqu'à nos deux petits marmots qui sont bien joyeux d'être au château: ah! comme ils s'amusent dans les jardins de monseigneur! L'aîné court déjà partout: c'est un robuste petit compagnon; et son petit frère, que Louise nourrit toujours, sait déjà un peu dire le nom de monseigneur. C'est le premier mot que nous leur apprenons; et quand le grand-père boit à la santé de monseigneur, l'aîné ôte vite son petit bonnet. Cela fait, en vérité, deux gentils petits drôles, et presque aussi beaux que leur mère. Je n'oserais pas raconter tout cela à monseigneur, s'il ne m'ordonnait de lui donner des nouvelles du vieux père, de la jeune femme, des petits enfants….. et de mon flageolet, que j'allais encore oublier; mais Louise, qui sait par coeur la lettre de monseigneur, me le rappelle. Il va toujours son train: j'en joue à Louise pour l'amuser pendant qu'elle nourrit son petit, et le plus grand danse à cette musique joyeuse. Nous sommes comme les oiseaux dans leur nid; le mâle chante à sa femelle pendant qu'elle couve. Monseigneur voit bien à présent que je suis l'homme le plus heureux qu'il y ait au monde. Tout a réussi chez nous; quand nous sommes dans la prairie, nous voyons sauter autour de nous quatre veaux, trois poulains avec leurs mères, et je ne sais combien de brebis, de chèvres et d'agneaux, sans compter nos petits enfants. C'est pourtant à monseigneur que nous devons tout cela! Aussi je crois que monseigneur est peut-être encore plus heureux que nous, parce que c'est lui qui a fait le bien, et nous qui l'avons reçu; mais cela est juste. Il lui manque cependant une Louise. Que le bon Dieu la lui donne! Nous le prions tous les jours pour monseigneur; car, en vérité, monseigneur est dans notre coeur tout à côté de Dieu. Qu'il accorde à monseigneur tout ce qu'il peut désirer, et une longue vie. Ce sont les voeux sincères de ses très-humbles serviteurs et concierges de la terre de Walstein."

Walstein, ce 12, 17…

JUSTIN ET LOUISE.