CONTINUATION DU CAHIER.
"Je répondis au comte par le courrier suivant. — Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus près, désir ardent de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi, certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde; voilà ce que me lettre exprimait, et ce que mon coeur me dictait. Le seul sentiment que je n'y trouvai point était l'amour; mais le comte venait de me convaincre qu'il n'était pas nécessaire au bonheur, et que l'espèce d'attachement que j'avais pour sa soeur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d'ascendant sur moi pour ne pas me persuader. Je le crus d'autant mieux, que l'idée que j'étais aimé donna un degré de vivacité de plus à mes sentiments pour l'aimable Matilde. Je ne la revis pas sans émotion; et j'en eus même une assez vive pour me rassurer tout à fait, lorsqu'à la suite d'une conversation que j'eus avec elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler à sa tante, et de tâcher de la faire entrer dans les idées de son frère.
"Je crus cependant devoir attendre, pour cette démarche, que le comte m'eût prévenu, et lui eût écrit comme il me l'avait promis. Je le dis à Matilde, qui l'approuva, et qui ne craignit plus de m'avouer un penchant autorisé par son frère.
"Je continuai donc à venir tous les jours chez la baronne de Zastrow, et à lui faire une cour assidue qui me réussissait peu. Depuis le départ de son neveu, elle avait entièrement changé de conduite avec moi. Toujours polie, mais très-froide, elle affectait de me recevoir avec la plus grande cérémonie, et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul mot à Matilde en particulier.
"Ces obstacles, ces contrariétés devaient sans doute augmenter mon amour. J'en avais du moins un dépit secret, qui n'échappait pas à Matilde, et la consolait de tout, en lui persuadant qu'elle était aimée. Ah! sans doute elle l'était. L'amitié, l'intérêt le plus vif, la reconnaissance, m'attachaient à cette aimable enfant; et si, dans ce temps-là, j'avais obtenu sa main, peut-être me serais-je mépris moi-même sur la nature de mes sentiments pour elle.
"J'attendais cependant sans beaucoup d'impatience l'effet des promesses du comte et de sa lettre à sa tante.
"Il m'écrivit qu'il n'avait pu la persuader encore pour consentir à cette union; qu'elle tenait avec force à ses projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage; mais qu'il tenait encore plus au sien, et qu'il y parviendrait sûrement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d'attendre avec patience. Un héritage considérable qui dépendait de cette tante obligeait à quelques ménagements; mais de manière ou d'autre il en viendrait à bout, et me regardait déjà comme son frère.
"Je voulais montrer cette lettre à ma jeune amie, et j'allai tout de suite à l'hôtel de Zastrow. Il était exactement fermé. Point de portier, pas un seul domestique à qui je pusse m'adresser. Cette singularité me frappa. La veille encore, j'y avais été reçu comme à l'ordinaire, et rien n'annonçait un départ. J'allai prendre des renseignements dans le voisinage: on avait vu en effet partir une berline de très-grand matin, mais on ne savait rien de plus.
"J'étais dans l'étonnement le plus profond, lorsque je vois venir à moi la femme de chambre de Matilde. Je cours à elle; je veux l'interroger, elle ne m'en donne pas le temps. — Ne me demandez rien; je ne sais rien; je ne puis même vous dire où sont ces dames. Hier, quand vous fûtes parti, j'entendis madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit on a fait des paquets; on a pleuré; on a grondé, et on a fini par me donner mon congé et par monter en berline. Mais mademoiselle, en me disant adieu, m'a mis ceci dans la main… C'était un papier chiffonné à mon adresse.
"Je le pris, je l'ouvris promptement, et d'abord je n'y compris rien: c'était une note de vaisselle et autres effets. Enfin je découvris entre les lignes et les chiffres ce qu'elle m'avait écrit. "Ah! M. Lindorf! me disait-elle, nous allons partir pour Dresde dans quelques heures; nous y resterons longtemps, bien longtemps, peut-être toujours. Qu'allez-vous penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez plus votre petite amie? Serez-vous affligé comme elle? Oui, soyez-le un peu, je vous en prie, mais pas trop cependant; car je vous promets de penser à Dresde comme à Berlin, et comme je penserai toute ma vie; et puis n'ai-je pas un frère, un bon frère? Ecrivez-lui tout de suite, et si vous voulez me répondre un mot, envoyez-le lui. Il n'y a que ce moyen pour que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu'elles passent par la Russie; mais qu'est-ce que cela fait, si elles me parviennent? Je voudrais être aussi sûre que ceci vous parviendra. Je ne savais comment faire pour vous écrire; heureusement ma tante m'a donné une longue note à copier. Dès qu'elle me regarde je fais un chiffre, et dès qu'elle sort j'écris une ligne. Quand j'aurai fini, je pourrai peut-être la donner à cette pauvre Charlotte, qu'on m'ôte, parce qu'elle aurait pu m'aider, parce qu'elle vous aime… Elle nous rendra bien ce petit service! Je suis fâchée de tromper ainsi ma tante; mais… comme elle aussi m'a trompée! Jusqu'à ce soir je ne savais pas un mot de ce départ; non, je vous le jure, pas un mot. N'est-ce pas bien affreux? Partir ainsi sans vous revoir! Ah! je pleure si fort, que je ne puis plus écrire, et ma tante va revenir. Ma note ne ressemble plus à une note à présent, c'est une lettre tout entière: il faut la cacher bien vite, et en faire une autre. Adieu, adieu, monsieur le baron; n'oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion d'elle, parce qu'elle vous écrit la première."