Sans avoir même beaucoup d'amour, il était impossible de n'être pas touché du billet de la nièce, et piqué du procédé de la tante. J'éprouvais ces deux sentiments dans toute leur force. Je revins chez moi écrire au comte ce qui se passait, et la manière cruelle dont sa tante m'avait joué. Je crois que la colère l'emportait sur le regret d'être séparé de ma jeune amie; du moins j'insinuai à son frère que je regardais notre projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait si décidée, il valait mieux peut-être y renoncer tout à fait. Je joignis à ma lettre le petit billet de Matilde, et ma réponse, en priant son frère de la lui faire parvenir. Je reçus celle du comte quelque temps après; et vous la trouverez ici, N° II.

Lettre du comte DE WALSTEIN au baron DE LINDORF.

N° II

Saint-Pétersbourg, 18, 17…

"Je suis très-mécontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a joué notre chère tante de Zastrow; car, elle a beau faire, elle sera la vôtre: je l'ai juré, et ma soeur ne deviendra point la victime de son opiniâtreté. Je n'ai rien à dire contre le jeune de Zastrow, que je n'ai point l'honneur de connaître, et à qui je souhaite toutes sortes de bonheur, excepté celui d'être l'époux de Matilde. C'est vous qui le serez, mon cher Lindorf, vous que ma soeur a déjà distingué, et que son coeur préfère. Non, ce coeur qui s'est ouvert à moi avec tant de confiance et d'ingénuité ne sera pas trompé dans son attente; il n'aura point à combattre une inclination que j'ai cherché moi-même à faire naître; ma soeur n'aura point à rougir d'avoir écrit la première à un autre homme qu'à son époux. Chère petite! comme son billet m'a touché! Je lui réponds pour la consoler, et lui fais entrevoir le bonheur dans un avenir peu éloigné; nous y parviendrons avec un peu de persévérance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura plus d'effet encore que la mienne. J'écris aussi à ma tante; et, s'il le faut, je ferai valoir les droits qu'un père mourant m'a remis sur ma soeur. C'est à vous me dit-il, que je confie le soin de son bonheur. O mon père! votre attente ne sera pas trompée; j'unirai Matilde à Lindorf, au fils de votre ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage, mon ami; et soyez sûr que notre projet réussira. Matilde n'a que seize ans; dans trois ou quatre ans elle sera plus formée, plus capable de vous rendre heureux et de l'être elle-même. Ma seule crainte est que, pendant ce temps-là, séparé d'elle, ce coeur devenu tout à coup si froid, si insensible, ce coeur qui n'est plus susceptible d'amour, ne rencontre l'objet qui doit le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu'il ne se connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne sacrifierez, ni vous-même, ni ma soeur à des engagements qui, dès cet instant, cesseront d'exister. Je ne désire ce lien qu'autant que je serai sûr qu'il ne fera le malheur ni de l'un ni de l'autre; et j'aime mieux avoir à consoler Matilde de la perte de son amant, que de l'indifférence de l'époux que son coeur a choisi. Ainsi, du moment qu'elle ne sera plus la femme que vous préférez à toute autre; du moment que vous serez convaincu qu'une autre qu'elle peut vous rendre plus heureux, ayez le courage de l'avouer à votre ami; soyez sûr qu'au lieu d'altérer son estime vous la redoublerez.

"Je crois une passion violente peu nécessaire au bonheur conjugal; je vous l'ai dit dans ma précédente lettre, et je persiste dans mon idée. Mais je crois plus fortement encore qu'il faut au moins que deux époux se préfèrent mutuellement à l'univers entier, et n'aient jamais un instant de regret d'être liés pour la vie. Je crois qu'il faut entre eux cet accord de sentiments, ce rapport de goûts, cette liaison des âmes qui ne peut exister si l'un des deux aime ailleurs, et doit nécessairement cacher à l'autre les pensées dont il est le plus occupé.

"Voilà, je vous l'avoue, ce qui jusqu'à présent m'a empêché de me marier, et de céder aux désirs de ma famille, qui s'éteindrait avec moi. J'ai craint que ma position brillante et la faveur dont je jouis n'engageassent peut-être la femme à qui je m'adresserais au sacrifice d'une inclination antérieure. J'ai craint d'acquérir des droits usurpés sur un coeur déjà engagé, de séparer, sans le savoir, deux amants que je rendrais malheureux, et de l'être moi-même à l'excès quand je viendrais à le découvrir.

"Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon coeur. Vous savez ma façon de penser sur l'accident qui changea ma figure. Elle est toujours la même, et je vous jure de nouveau que je me félicite tous les jours de pouvoir me livrer à mon goût dominant, et suivre la carrière qui me convenait le plus: heureux d'avoir pu, dans celle que j'ai quittée, donner des preuves de mon courage et de mon zèle pour mon roi, et de pouvoir le servir actuellement d'une autre manière! Il a besoin de bons ministres autant que de bons généraux. Je tâcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis très-bien remplacé pour la précédente. Ainsi je ne regrette rien, rien du tout, je vous assure. Mais je me rends justice; je sens que je ne suis pas fait pour inspirer l'amour, et je n'y prétends pas. Peut-être est-ce par cette raison que je me suis persuadé qu'il n'est pas nécessaire au bonheur; mais au moins je voudrais trouver un coeur qui ne fût prévenu par aucun autre objet. Je ne m'effrayerais pas même d'un peu de répugnance dans les commencements; elle est naturelle, et je dois m'y attendre. C'est à moi à la dissiper peu à peu, à me faire aimer d'abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On finirait par s'accoutumer à ma figure; et mon unique étude serait de la faire oublier à force de bons procédés.

"Comment une femme ne finirait-elle pas par s'attacher à celui qui n'existerait que pour la rendre heureuse, qui préviendrait tous ses désirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui saurait gré des moindres marques d'attachement qu'elle lui donnerait?

"Voilà, mon cher ami, la douce chimère de mon coeur, que j'espère bien réaliser un jour. Je vois tous les obstacles; ils ne me rebutent point. Je sais la difficulté de trouver une femme dont le coeur n'ait reçu aucune impression; car alors tout mon ouvrage est détruit d'avance. On ferait sans cesse la comparaison entre moi et l'objet aimé, regretté, on me regarderait comme un monstre; la prévention, l'aigreur empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune personne telle que je la désire et que je ne cesserai de la chercher, dont l'âme simple et naïve ne connaisse point encore l'amour et très-peu le monde; si je puis la trouver, elle sera à moi, dussé-je la forcer à m'épouser. Je saurais la rendre malgré elle la plus heureuse des femmes, et l'obliger à chérir ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra m'accuser de peu de délicatesse; mais mon motif secret me justifiera à mes propres yeux. Je n'ai pas d'autre moyen de jouir du seul bonheur que mon coeur désire, celui d'être époux et père, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.