Liens sacrés, relations intimes, qui doublent l'existence et sans lesquels l'homme isolé ne tient à rien dans le monde, traîne une vie inutile, meurt sans être regretté…, oui, vous ferez mon bonheur. Je n'y pense jamais sans émotion; et cette lettre de Justin que je vous ai envoyée m'arrachait des larmes d'attendrissement. Qu'ils sont heureux ces bonnes gens! Il vous manque une Louise, me disait-il; que le bon Dieu vous la donne! Honnête et bon Justin! les prières d'un coeur pur comme le tien doivent être exaucées; elle le seront sans doute. Oui, je la trouverai cette compagne que j'adore déjà sans la connaître. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise, voilà trois couples heureux dans l'univers. N'en acceptez-vous pas l'augure, mon cher ami? Pour moi, cette idée me transporte; elle me fait croire d'avance à la félicité suprême.

"Que me parlez-vous d'héritage et de privation? Si ma tante était assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde n'est-elle pas assez riche pour s'en passer? Est-ce le plus ou le moins qui influe sur le bonheur, quand d'ailleurs on est dans l'aisance? et son bien, réuni au vôtre, ne vous suffirait-il pas? Cependant, comme le plus ne gâte rien, et qu'il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grâce, attendons encore, mon ami. Je ne répondrais pas d'être jaloux, si vous étiez heureux bien longtemps avant moi; et ma chère femme n'est pas encore trouvée. Dans quelque temps je n'en occuperai sérieusement. A présent je ne pense qu'aux affaires du roi. Je crains de n'avoir à l'avenir pas trop le temps pour vous écrire; aussi vous voyez que je prolonge aujourd'hui ce plaisir, etc. etc."

Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des détails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut à peine: elle avait bien autre chose à penser! Son coeur ne pouvait plus suffire à tout ce qu'elle éprouvait: il lui paraissait qu'elle était transportée dans un monde nouveau, dont jusqu'alors elle n'avait pas même eu l'idée. Cette dernière lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout entière, d'abord avec une sorte de saisissement très-pénible.

Cette espèce de prédiction sur Lindorf, cette crainte excessive d'être uni à une femme dont le coeur serait engagé ailleurs, lui firent une impression cruelle; mais quand elle en vint ensuite aux projets de bonheur de comte, aux motifs qui l'avaient engagé à l'épouser malgré sa répugnance, elle en fut si touchée, que déjà, pour un instant, elle crut n'aimer plus que lui dans le monde, ou plutôt elle ne pouvait démêler le sentiment dont elle était agitée. Elle restait là les yeux fixés sur cette lettre, sans penser que le cahier n'était pas fini. Cependant, peu à peu cet enthousiasme se dissipa; l'image du comte s'effaça, celle de Lindorf reprit son empire; la lettre fut posée et la lecture continuée.

SUITE DU CAHIER.

"Le temps se passe, Caroline, et les vingt-quatre heures que j'ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d'être écoulées. J'aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui, hier encore, à la même heure, je croyais consacrer ma vie entière. Combien j'étais heureux! comme l'espérance et l'amour me berçaient de leurs douces chimères! Un instant a tout détruit, m'a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que fais-je? Dois-je employer à me plaindre les instants qui me restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude peut seule me faire supporter la vie.

"Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à notre situation. Matilde était toujours à Dresde, le comte toujours en Russie, et moi toujours à Berlin. Une correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles; mais celle de Dresde, passant par Pétersbourg, n'était ni bien fréquente ni bien animée.

"Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité, n'osait se laisser aller à ses sentiments, et n'exprimait tout au plus que de l'amitié. Je lui répondais bien naturellement sur le même ton, mais décidé cependant à l'épouser dès que sa tante voudrait y consentir; la préférant sincèrement à toutes les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu me détourner ce cette idée, et l'emporter sur elle dans mon coeur.

"Il m'en coûtait peu de me priver des plaisirs d'éclat. Depuis la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avais conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s'accordait fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à cheval.

"Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittait point sa terre de Ronnebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mère, depuis longtemps faible et valétudinaire, faillit succomber à sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement. J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger. Ma vue parut les ranimer. Ma mère surtout, qui me chérissait avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et l'attribua à ma présence et à mes soins; mais l'état de mon père en demandait de continuels. J'écrivis en cour pour solliciter un congé. Mon motif était trop légitime pour que je ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entièrement à mes parents.