"C'est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir la cour que j'avais quittée; et ce fut aussi à cette époque que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route si longtemps. Je l'appris indirectement. Dans tout autre temps, j'aurais volé auprès de lui; mais j'étais retenu à Ronnebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés pour en avoir même l'idée.
"Quelque temps après, j'eus le plaisir d'apprendre par lui-même qu'il était rétabli et heureusement arrivé à Berlin. Je me rappelle que sa lettre avait tournure énigmatique et mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus…
"Il aurait donné tout au monde, me disait-il, pour me voir, pour me parler. Le cruel événement qui me retenait à Ronnebourg était d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronnebourg est au fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin) et le peu de temps qu'il avait à rester en Prusse, où tous ses moments seraient employés. Il pensait ensuite à Matilde, s'affligeait de la résistance de sa tante. Il était résolu, disait-il, dès que je serais libre de quitter Ronnebourg, d'user de tous ses droits de frère aîné pour terminer mon mariage. Un nouveau motif le pressait: peut-être lui-même touchait-il au bonheur; peut-être était-il sur le point d'obtenir ce qu'il désirait avec tant d'ardeur; mais il ne pouvait ni ne voulait être heureux sans moi.
"Je fis moins d'attention à cette lettre que je n'en aurais fait dans un autre moment; à peine même eus-je le temps de la lire, et ce n'est qu'à présent que j'en pénètre le sens. Je la reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois, expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en m'ordonnant de ne pas la quitter.
"Ah! mon coeur avait déjà prévenu cet ordre si respectable pour moi; j'avais déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que son fils unique ne l'abandonnerait point à sa douleur. Dès que j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, j'écrivis au comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et pour le supplier de m'obtenir une prolongation de congé. Je ne tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me permettait de rester à Ronnebourg, mais il daignait même approuver le motif qui m'y retenait. Il régnait dans la lettre du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais combien cette âme sensible savait partager les chagrins de ses amis; et d'ailleurs il était lui-même très-attaché à mon père. Il ne me disait rien qui fût relatif à sa lettre précédente, qui s'était perdue dans le trouble de cet affreux moment, et que j'avais presque oubliée. Il me marquait seulement qu'il allait incessamment à Dresde, voulant voir sa soeur avant de retourner en Russie; que, s'il lui était possible, il viendrait aussi à Ronnebourg, mais qu'il n'osait me le promettre: et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi, pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais sans doute sa délicatesse ne lui permit pas d'ajouter à mes peines, en m'apprenant un événement dont je pouvais me regarder comme la première cause. x "Trois autres mois s'écoulèrent, plus tristes, plus douloureux pour moi que les précédents. Je n'avais plus autour de moi qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse était réunie sur ma mère, et je la voyais dépérir tous les jours sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce séjour terrestre, en se félicitant d'aller rejoindre son époux et d'expirer dans les bras de son fils.
"O Caroline! pardonnez ces tristes détails. J'ai besoin de m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui devait me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pénétrer de l'idée que l'homme est né pour être malheureux, et que c'est là son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache à la vie. Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul, peut-être….. mais ses vertus lui donnent le droit d'y prétendre, et je n'ai pas celui d'en murmurer.
"Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma terre de Ronnebourg m'était devenue odieuse, tant par la double perte que je venais d'y faire, que par le cruel événement qui s'y était passé. Je revins à Berlin, à Potsdam; j'y passai l'hiver, et j'y vécus plus retiré encore que l'année précédente.
"Le comte m'écrivait peu. Son style était triste, embarrassé; et je crus enfin entrevoir qu'il avait un secret qui lui pesait sur le coeur; je le lui dis naturellement; il en convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à son retour, qui devait avoir lieu l'automne suivant: c'est aussi l'époque qu'il fixait pour mon mariage avec sa soeur. Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors décidés sans retour. Puissent-ils être heureux! et si je dois y renoncer pour moi-même, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon ami me tienne lieu de celui que je n'ose espérer! Je pensai qu'il avait sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y rencontrait des obstacles; mais respectant son secret, je cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours dans celles de son frère. Sa tante persistait dans ses projets, et se préparait à faire revenir M. de Zastrow pour conclure: son héritage était à ce prix; mais la généreuse Matilde était prête à le lui céder en entier, à me faire ce sacrifice. Elle me demandait avec une ingénuité touchante si je n'étais pas de cet avis, et s'il ne valait pas mieux mille fois être moins riche et plus heureux. Je le pensais d'autant plus, que la mort de mes parents venait de me rendre maître d'une fortune considérable, et qui s'augmenta encore par la mort et l'héritage du commandeur de Risberg, mon oncle maternel, qui vivait comme un solitaire dans la terre que j'habite à présent. Il n'avait jamais voulu me recevoir chez lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la condition cependant de me marier dans le cours de l'année, et de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.
"Cette condition me parut alors facile à remplir; mes engagements avec Matilde m'en assuraient la possibilité; et peut-être même ce motif aurait-il pu contribuer à décider en ma faveur madame de Zastrow.
"Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouvée douce cette obligation de me marier dans le cours de cette année! Combien, lorsque j'osai entrevoir le suprême bonheur, je bénissais la mémoire de mon oncle! A présent, ah! j'y renonce pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n'ai plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais. Des biens! en est-il, en peut-il être pour moi après celui que je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les serments d'un malheureux que vous devez oublier peuvent-ils vous intéresser? J'ajoute à mes crimes en vous le renouvelant ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet écrit est de les réparer.